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Les Chroniques de l’espace illustrées (2) : La conquête imaginaire de l’espace

L’an dernier (2019), à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mission Apollo 11 qui avait déposé pour la première fois des hommes sur la Lune, j’avais entrepris de retracer la fabuleuse épopée de l’exploration spatiale à travers quarante chroniques, diffusées tout l’été sur les ondes de France Inter.

Un livre était paru dans la foulée, se contentant de reprendre le texte de mes chroniques. Compte tenu de l’état déplorable du “marché”, une version illustrée a peu de chance d’être un jour publiée, ce qui est bien regrettable tant l’iconographie liée au sujet est d’une extrême richesse. Mon blog me permet de pallier ce manque.  Voici donc la seconde de ces « chroniques de l’espace illustrées ». Ceci dit, si vous souhaitez acquérir mon livre dans sa version papier d’origine, ne vous privez pas !

La conquête imaginaire de l’espace

Loin de la vision spatiale que nous en avons aujourd’hui, les premières fusées ont été des armes, inventées en Chine aux alentours du XIIIe siècle. Ce ne sont alors que des tubes de carton contenant de la poudre, dont les tirs très aléatoires sont dangereux même pour ceux qui les allument.

C’est en 1500 qu’aurait eu lieu la première tentative de lancement d’un être humain à l’aide de fusées. Wan-Hu, un fonctionnaire chinois, serait monté sur une chaise équipée de 47 fusées dans l’espoir d’atteindre la Lune. Il n’en est évidemment pas sorti vivant ! Par la suite, les Chinois améliorent la technique des fusées en leur ajoutant des baguettes de guidage et des ailettes de stabilisation, ou en utilisant des cylindres de fer plutôt que du carton, ce qui les rend plus sûres, stables et puissantes. Mais les développements de l’artillerie classique conduisent à des armes plus efficaces, et les fusées ne servent plus qu’à faire de jolis feux d’artifice.

Fonctionnaire de la cour impériale, Wan Hu rêvait de se rendre sur Lune; c’est en regardant un feu d’artifice qu’il a eu l’idée d’utiliser la propulsion de fusées pour s’élever dans le ciel. Il a équipé une planche de bois d’un système de 47 fusées. Le jour du lancement, vêtu de ses plus beaux atours, Wan-Hu a grimpé sur la chaise et ses assistants ont allumé en même temps les fusées. Après une énorme explosion, le navire et Wan Hu ont disparu… Son nom a été donné à un cratère lunaire.

C’est à la fin du XVIIIsiècle qu’en Occident la science et la technique triomphantes laissent entrevoir la possibilité concrète d’explorer le ciel, à l’aide d’appareils plus légers que l’air. L’aventure commence en France avec Pilâtre de Rozier. En 1783, il est le premier être humain à s’envoler à 1 000 mètres de hauteur et à revenir sain et sauf, à bord du ballon à air chaud inventé par les frères Montgolfier.

Le premier vol véritable en Montgolfière a lieu en novembre 1783 à Paris, avec Pilâtre de Rozier et le marquis François Laurent d’Arlandes ; il a duré une vingtaine de minutes. Pilâtre tente en 1785 de traverser la Manche en compagnie du scientifique Pierre-Ange Romain, mais le ballon se dégonfle et s’écrase sur le sol, provoquant la mort des deux aéronautes.
Cartes postales commémoratives du premier voyage aérien de Pilâtre de Rozier et du marquis d’Arlandes (à gauche), de la mort de Pilâtre de Rozier et de Pierre-Ange Romain (à droite). Imprimées entre 1890 et 1900.

Dès lors, la conquête de l’air se développe, les auteurs rivalisent d’imagination pour concevoir des moyens techniques de se rendre dans l’espace interplanétaire.

Les romans de Jules Verne en constituent les premiers exemples. Dans De la Terre à la Lune, publié en 1865, le héros, Michel Ardan, et deux amis américains sont lancés dans l’espace à l’aide d’un canon géant de 300 mètres de long. Si Jules Verne fait l’erreur de ne pas se rendre compte que les voyageurs seraient tués par l’énorme accélération due au tir, il explique à juste titre que le corps du chien accompagnant les spationautes, largué du vaisseau en mouvement dans l’espace, continue à se déplacer sur une trajectoire parallèle. Ce phénomène, exact mais peu intuitif, montre l’approche scientifique du sujet. Continuer la lecture

Les Chroniques de l’espace illustrées (1): Utopies célestes

L’an dernier (2019), à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mission Apollo 11 qui avait déposé pour la première fois des hommes sur la Lune, j’avais entrepris de retracer la fabuleuse épopée de l’exploration spatiale à travers quarante chroniques, diffusées tout l’été sur les ondes de France Inter.

Un livre était paru dans la foulée, se contentant de reprendre le texte de mes chroniques. Mes éditeurs espéraient que le succès attendu de ce petit livre accessible à tous et qui avait fait l’objet d’une forte promotion radiophonique, leur donneraient l’occasion de publier ultérieurement une version « de luxe », c’est-à-dire illustrée par une riche iconographie. Or, contrairement aux attentes et pour des raisons encore obscures, mon livre a été le pire bide commercial de toute ma production littéraire (25 ouvrages) alors qu’il aurait normalement dû en être le sommet ! Une version illustrée n’a donc aucune chance de voir le jour, et c’est bien dommage car l’iconographie, je  le répète, est d’une extrême richesse. Ce blog va me permettre de rattraper un peu cette déception. Voici donc la première de ces « chroniques de l’espace illustrées ». Ceci dit, si vous souhaitez acquérir mon livre dans sa version papier d’origine, ne vous privez pas !

Utopies célestes

Le rêve de quitter la Terre et de voyager dans l’espace a toujours existé. Souvenez-vous du mythe d’Icare, le premier homme à s’élever dans les airs pour s’évader du labyrinthe. Mais son orgueil le fait se rapprocher trop près du Soleil : ses ailes collées à la cire se mettent à fondre, et Icare retombe vertigineusement… Profonde et cruelle métaphore de la condition humaine !

Deux représentations picturales de la Chute d’Icare. A gauche : “Chute d’Icare” de Carlo Saraceni (1580-1620), Musée Capodimonte de Naples. A droite : “Pleurs pour Icare” de Herbert Draper, 1898, Tate Britain.

Dans deux romans rédigés au IIsiècle, le Grec Lucien de Samosate conte de manière fantaisiste des voyages sur la Lune, mais à aucun moment les trajets relatés n’ont recours à une technologie vraisemblable. Ce n’est pas encore de la science-fiction, c’est une utopie, exercice philosophique permettant de prendre du recul pour critiquer la société de son époque.

A gauche : gravure du buste de Lucien de Samosate par William Faithorne. A droite: une édition moderne des œuvres de Lucien comprenant notamment “Histoire véritable”, où le personnage voyage sur la Lune.

Au Moyen-Âge, le voyage céleste devient un exercice mystique. Il s’agit de rejoindre l’empyrée – la demeure des dieux et des bienheureux. Voilà pourquoi dans sa Divine Comédie, le poète Dante traverse le ciel sans même le regarder…

A gauche : une édition illustrée de la Divine Comédie datant du XVe siècle. A droite : une représentation du système cosmographique de Dante, conforme à la conception chrétienne médiévale

   À la Renaissance, l’attitude de l’Homme face au ciel se fait plus hardie. Le philosophe Giordano Bruno exprime pour la première fois l’ivresse du vol, la joie du voyage sans retour : « C’est donc vers l’air que je déploie mes ailes confiantes. Ne craignant nul obstacle, je fends les cieux et m’érige à l’infini. Et tandis que de ce globe je m’élève vers d’autres globes et pénètre au-delà par le champ éthéré, je laisse derrière moi ce que d’autres voient de loin », écrit-il avant d’être brûlé vif par l’Inquisition en l’an de grâce 1600.

Ce numéro de la revue Europe auquel j’ai participé compare les conceptions cosmologiques de Giordano Bruno et de son contemporain Galilée, très différentes en ce qui concerne la question de l’infinité de l’univers.

Voir ici le long billet de blog que j’ai récemment consacré à Giordano Bruno.

Peu après, Galilée découvre à la lunette astronomique le relief de la Lune, prouvant qu’elle est de même nature que la Terre. Son contemporain, le génial Johannes Kepler, s’enthousiasme et entrevoit les voyages interplanétaires. Il lui écrit : « Créons des navires et des voiles adaptés à l’éther, et il y aura un grand nombre de gens pour n’avoir pas peur des déserts du vide. En attendant, nous préparerons, pour les hardis navigateurs du ciel, des cartes des corps célestes ; je le ferai pour la Lune et toi, Galilée, pour Jupiter. » Continuer la lecture

De la libre invention

Au début du XXe siècle, le poète et philosophe Paul Valéry a écrit dans ses Cahiers « Les événements sont l’écume des choses. Mais c’est la mer qui m’intéresse ».

L’aphorisme est vertigineux. Il dit tout de ce que cherche le physicien sous la chair aride des équations. Ce que cherche aussi le poète sous la cape de velours de ses mots. Symbole de la profondeur, la mer est dépositaire de l’essentiel. Mais qu’est-ce que l’essentiel ? Pour le scientifique ordinaire, c’est la « réalité » du monde – si tant est que l’expression fasse sens. Mais pour le physicien théoricien, tout comme pour l’artiste et le créateur en général, la vraie réalité du monde n’est-elle pas plutôt la vie de l’esprit, elle qui s’écarte de toute sollicitation passagère liée aux événements extérieurs ?

Dans la pensée de Valéry, la profondeur de la vitalité marine est suffisamment riche pour accueillir les manifestations les plus ténues et les plus éphémères de l’expérience. « Un petit fait d’écume, un événement candide sur l’obscur de la mer », note-t-il encore. Le contraste entre la mer et l’écume exprime le décalage saisissant entre l’unité associée à la permanence et l’accident associé à l’évanescence. Dans d’autres contextes, comme celui sur lequel je travaille actuellement, à savoir la physique théorique moderne qui tente d’unifier les lois de la gravitation et de la mécanique quantique, il traduit plutôt une complémentarité par laquelle les parties constituantes ne sont plus décalées, mais concordantes.

Je prends pour exemple une brillante hypothèse avancée par le grand physicien John Wheeler dans les années 1950. Les esprits les plus créatifs fonctionnent souvent par analogie. Wheeler imagine donc qu’au niveau microscopique, la géométrie même de l’espace-temps n’est pas fixe mais en perpétuel changement, agitée de fluctuations d’origine quantique. On peut la comparer à la surface d’une mer agitée. Vue de très haut, la mer paraît lisse. À plus basse altitude, on commence à percevoir des mouvements agitant sa surface, qui reste cependant continue. Mais, examinée de près, la mer est tumultueuse, fragmentée, discontinue. Des vagues s’élèvent, se brisent, projettent des gouttes d’eau qui se détachent et retombent. De façon analogue, l’espace-temps paraîtrait lisse à notre échelle, mais scruté à un niveau ultramicroscopique, son « écume » deviendrait perceptible sous forme d’événements  évanescents : des particules élémentaires, des micro-trous de ver, voire des univers entiers. Tout comme la turbulence hydrodynamique fait naître des bulles par cavitation, la turbulence spatio-temporelle ferait surgir en permanence du vide quantique ce que nous prenons pour la réalité du monde.

Tout ceci est superbement poétique, mais n’implique pas pour autant que ce soit physiquement correct. Cinquante ans après sa formulation, le concept d’écume du vide quantique posé par Wheeler fait toujours débat ; d’autres approches de la « gravitation quantique » se sont développées (gravité à boucles, cordes, géométrie non commutative, etc.)  proposant des visions différentes de l’espace-temps à son niveau le plus profond – la mer – et de ses manifestations à toutes les échelles de grandeur et d’énergie – l’écume. Même si aucune d’entre elles n’a encore abouti à une description cohérente, ces diverses théories ont au moins le mérite de montrer combien l’investigation scientifique de la nature est une prodigieuse aventure de l’esprit. Déchiffrer les fragments de réel sous l’écume des astres, c’est se détacher des limites du visible, se déshabituer des représentations trompeuses, sans jamais oublier que la fécondité de l’approche scientifique est souterrainement irriguée par d’autres disciplines de l’esprit humain comme l’art, la poésie, la philosophie.

Ceci nous ramène à Paul Valéry. La prescience de son propos n’a pas lieu de nous étonner lorsqu’on connaît son parcours. Curieux de tout, Valéry s’intéressait notamment à la façon dont les grands scientifiques travaillaient mentalement. Lui-même fourmillait d’idées, et pour n’en laisser échapper aucune il noircissait à longueur de temps les pages de son carnet. Au cours des années 1920, il rencontra à plusieurs reprises Albert Einstein, qu’il admirait, et réciproquement. Le facétieux père de la théorie de la relativité s’est souvenu plus tard d’un débat public au Collège de France en présence de Paul Valéry et du philosophe Henri Bergson : « Au cours de la discussion, raconte-t-il, [Valéry] m’a demandé si je me levais la nuit pour noter une idée. Je lui ai répondu : ‘’Mais, des idées, on n’en a qu’une ou deux dans sa vie’’ ».

Lorsque ce fut au tour d’Einstein d’interroger un autre poète, Saint-John Perse, sur la façon dont il travaillait, l’explication qu’il reçut ne manqua pas de le satisfaire : « Mais c’est la même chose pour le savant. Le mécanisme de la découverte n’est ni logique ni intellectuel. […] Au départ, il y a un bond de l’imagination ». Dans son discours de remise du prix Nobel de Littérature en 1960, Saint-John Perse a appelé cela le « mystère commun ».

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Chappe d’Auteroche, mort pour la science le 1er août 1769

Il y a tout juste un quart de millénaire – le 1er août 1769 – disparaissait un de ces héros oubliés de l’histoire des sciences : Jean Chappe d’Auteroche. Cela se passait très loin de son Auvergne natale (il était né en 1728 à Mauriac), en un lieu désolé de la Basse-Californie du Sud, aujourd’hui San José del Cabo au Mexique. Conclusion tragique d’une vie d’aventures tout entière vouée à la science, plus particulièrement à l’astronomie et plus spécifiquement aux deux événements célestes marquants qu’ont été en 1761 et 1769 les transits de la planète Vénus devant le disque du Soleil. J’en raconte l’histoire dans mon roman historique Le Rendez-vous de Vénus, publié en 1999.

Dans ce billet-hommage je reproduis  quelques extraits choisis, mais j’en profite surtout pour dévoiler une riche iconographie qui ne pouvait figurer dans le roman.

Jean Chappe d’Auteroche, mort pour la science le 1er août 1769 à San José del Cabo (Mexique)

 

Un aperçu général de la vie et de l’œuvre de Jean Chappe d’Auteroche n’est pas mon propos : vous le trouverez ici sur Wikipédia. Place maintenant à l’imagination, documentée cependant par une étude approfondie des sources historiques. Voici par exemple comment dans mon roman j’ai imaginé la première rencontre entre le héros narrateur, l’astronome Joseph-Jérôme Lefrançois de Lalande, et l’abbé Chappe, ce dernier ayant déjà embrassé l’état ecclésiastique lui permettant de se livrer à sa passion pour les sciences :

Chappe était un garçon d’une vingtaine d’années dont le visage rond et jovial, la bouche gourmande, les cheveux de jais et l’œil bleu sombre sous un sourcil net lui donnaient un aspect de virilité extraordinaire. Virilité soulignée encore par des joues qui, soigneusement rasées à l’aurore, devenaient bleues à midi. Ses muscles semblaient devoir faire éclater à chaque mouvement les habits noirs de l’abbé. Il était très grand et massif. Plus de six pieds et… Ah sacré nom, alors que le système métrique est l’une des plus intelligentes réformes que nous ait léguées la Révolution, je n’arriverai donc jamais qu’à radoter mes pouces et mes coudées ! Chappe mesurait un mètre, huit décimètres et cinq centimètres … À peu près. Je pensai alors que cet homme-là devait plaire aux femmes.
En le voyant perdu dans ses pensées, je m’amusai à lâcher un tonitruant “ Bonjour, monsieur l’abbé ”, rien que pour le plaisir de le voir sursauter, le sachant, malgré ses allures d’athlète, d’un naturel distrait. Il ne sursauta pas, mais pour répondre à mon salut, lança son index vers son chapeau. Dans le mouvement, son coude se leva et le portefeuille qu’il tenait serré sous son bras chuta sur les gravillons de l’allée. En ce début de mois de mars – cela faisait donc sept mois que j’étais à Paris – il soufflait un vent frisquet, qui emporta sur la pelouse quelques papiers échappés de la serviette tombée à terre. Je me lançai à leur poursuite. J’arrivai enfin à les ramasser, jetai un œil dessus, et revins, en les lisant, vers l’abbé. Il tendit la main pour les récupérer, mais je continuai à examiner les documents. Enfin, je levai la tête et dis en lui tendant les feuilles ramassées :
– Vous travaillez donc sur les tables de Halley, monsieur l’abbé ?
En prononçant ces mots, je devais être bien fat. Chappe émit un sifflement admiratif et dit :
– Eh bien mon garçon, si je m’attendais à ce qu’un enfant… Vous alliez chez le père Désastre ?
Tel était le sobriquet du libraire dont la boutique jouxtait l’Observatoire, et qui répétait avec fierté qu’il était “ le libraire des astres et des planètes ”.
– Oui-da, mon garçon, répliquai-je avec insolence, vexé que ce grand dadais me traitât comme un gamin. Et moi, ajoutai-je, je m’étonne qu’un ecclésiastique essaie de violer les mystères de la divine Providence.
L’abbé Chappe rougit, s’excusa mille fois de sa grossièreté, puis mille nouvelles fois quand je lui appris mon âge en me vieillissant de deux ans. Je n’avais pas encore compris que mon intérêt était au contraire de m’afficher en enfant prodige.
– Comprenez, m’expliqua-t-il comme pour se justifier, je ne suis pas entré dans les ordres par vocation, mais ce costume me permet de vivre décemment tout en me consacrant à la science. D’ailleurs, je ne suis pas le seul dans ce cas. Dès que le titre de savant me procurera enfin une considération et une existence moins équivoques, je renoncerai à cet état. Et vous ?
– Mon propre maître, le père Béraud, à Lyon, m’a suggéré de faire de même, mais ma famille s’y est opposée.
Plantés au milieu de l’allée, nous devînmes les meilleurs amis du monde.”

Je rappelle brièvement que, dans l’ordre des planètes du système solaire, Vénus se situe entre le Soleil et la Terre. Donc, à certaines périodes, la planète de l’amour passe exactement devant le disque de Phébus, comme un grain de beauté qui défile lentement. Cet événement est cependant assez rare : des conditions très particulières doivent en effet être réunies pour que Vénus, le Soleil et la Terre soient exactement alignés. Normalement, si le plan de l’orbite de la Terre était exactement le même que celui de Vénus, on le verrait relativement souvent. Mais comme les deux plans sont inclinés, il faut attendre une configuration très précise, à savoir le passage de Vénus sur la ligne des nœuds, lequel ne se produit que deux fois par siècle environ, groupés à 8 ans d’intervalle.

Configurations orbitales permettant le transit de Vénus devant le Soleil lors de ses passages aux nœuds ascendant et descendant. L’inclinaison des plans orbitaux de la Terre et de Vénus est ici très exagérée pour la clarté du schéma.

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Indicateur de la ligne du ciel

Brefs extraits de mon prochain recueil de poèmes, à paraître au Cherche-Midi à l’automne 2019, avec un tirage spécial orné d’une gravure originale d’Ernest Pignon-Ernest.

Exergue

Une inqualifiable librairie de la rue de Sèvres vend ceci, par exemple : Indicateur de la ligne du ciel. La première page offre précisément la vue consolante d’un train de chemin de fer, sur le point de s’engouffrer dans un tunnel, au travers d’une petite montagne semée de tombes. C’est « le tunnel de la mort », au-delà duquel se trouve « le Ciel, l’Éternité bienheureuse, la Fête du Paradis ».
Léon Bloy, Le désespéré

 

Transparent glacier

L’homme n’est pas simple
les noms ne sont que des signes
la distinction ne nous appartient pas
certains haïssent la vie qui est incessante métamorphose
d’autres ont le goût de la durée
la multiplicité des choses
la rondeur offre peu de prise à l’agression
elle doit être rigide pour maintenir les astres attachés
par quoi le corps humain échappe au vertige
les prédilections de la sensibilité se trahissent
tout se meut dans la grande machine
représentation minutieusement réglée pour le délice
de spectateurs divins
un jour viendra où les astres se retrouveront
à la même place
aux objets éternels le rectiligne est étranger
il est le signe même du désordre
dans le monde rotatoire seule l’âme file en ligne droite
les figures de la ronde éternelle
doivent chercher refuge au-delà de la voûte concave
là le feu subtil retrouve sa patrie
le monde ordonné ne peut être mu que par l’intelligence
les astres vivants de feu ont quelque chose d’animal
il en est de même pour les anges
leur danse requiert contrepoids
notre globe est lie et rebut du monde
la terre abrite le corps monstrueux de lucifer
la masse terrestre a perdu en prépondérance
les hommes sont indifférents aux précisions numériques
il y a comme une dépravation de la sensibilité
rien n’est grand ni petit
le repos est plus noble que le mouvement
l’immobilité est le signe de l’impureté
confusion difficilement pardonnable
la sphère a pour fonction de contenir toutes choses
la clôture n’est plus nécessaire
dans l’âpreté à tenir les positions prises
les tendances profondes s’expriment plus spontanément
c’est le dôme infrangible qui fascine
retournement du mythe archaïque
grotte qui donne accès aux entrailles
lieu redoutable riche en eaux bleues
en rivages suspendus dans un nouvel espace
les âmes des petits enfants morts se préparent
transparent glacier où se trouve pris le cygne

**********

Clés

J’ai perdu mes clefs dans l’eau
alors je vais attendre
fixant l’eau
comme s’il allait jaillir
quelque chose de moi
on veut passer
à l’étape suivante
il n’y a pas d’étape suivante
les banalités n’ont plus d’effet
les pauvres économisent toute leur vie
en pensant je suis libre
se concentrer sur son travail
prendre la mer quand on veut
ne faire rien d’autre que parler
pendant des heures
espaces confinés W.C. publics
mon cauchemar

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L’autre et le même

J’ai longtemps vécu dans l’obscurité
et maintenant je suis aveugle
il y a trop de lumière
je sais qu’il y a autre chose
mais je n’arrive pas à croire
que tout cela touche à sa fin
plus que quelques heures
loin de toute humanité
c’est là que je trouverai
où nous en sommes
moi je pense
que quelque chose d’innommable est né ici
je travaille sur une théorie
mais surprise ils ignorent son nom
le signal s’est éteint cette nuit

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Ebrasure d’or IV

Je meurs comme Amfortas
lentement rongé par ton absence
aveugle des heures dans le noir
je dors si peu
ne songeant qu’à me fondre en toi
quand nous nous rejoindrons
princesse des lumières et des vents
les étoiles défileront dans des yeux infinis
et la mer
ta vaste mer
je la verrai poudroyer de vapeurs blondes
tourbillons d’astres clairs dans mes gouffres vermeils
écume ardente faite avec les mondes
houle insondable
où bout la mousse de tes soleils

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Ebrasure d’or XIV

Si le feu se consume et se renouvelle de toute éternité
c’est parce qu’une seule âme désirante et résonante
suffit à le fortifier et le garder
élan vital qui s’ouvre
à une aveuglante évidence
toutes choses sont brassées par le temps souverain
à l’exception de notre union
seule exempte de la lassitude et de l’oubli

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Ebrasure d’or XXX

Les deux premières majuscules sont tes initiales mon oiseau bariolé ton plumage éblouissant frisottant m’enivre chaque nuit l’oiseau c’est la grâce qui vole dans l’éther quand je te vois marcher dans tes envols de danseuse fragile car petit oiseau moineau ou mésange mes anges que l’on veut protéger dans un nid mais non le mettre en cage bariolé comme l’oiseau de paradis car paradis tu es ma béatrice et j’aime tes atours changeants de couleurs vives le plumage éblouissant et frisottant de ta chevelure baudelairienne dans sa symbolique érotique où mon nez s’enivre de parfums depuis le premier soir de notre premier jour et chaque nuit je me réveille quand tu dors et je te hume éternue car tes frisottis me chatouillent nez et cou délicieux masochisme et éther nue deux mots à ton image divine branche effeuillée à mon automne monotone tu divinises les lieux branche où tu te poses t’effeuiller est mon geste le plus sacré mais dans l’irrequietezza est revenue brutalement l’angoisse du vieillissement et trépas est merveille c’est l’automne celui de ma vie qui s’annonçait monotone jusqu’à botticelli venu en tes jeunes feuilles qui teint mon absolu bonheur d’une profonde mélancolie plus que jamais à jamais

 

Hommage à Baptiste-Marrey (1928-2019)

Baptiste-Marrey, très grand écrivain de langue française, vient de nous quitter le 22 janvier 2019 à l’âge de 91 ans. Pratiquement inconnu du public, ignoré par une critique littéraire germanopratine souvent mafieuse qui, pour l’essentiel, ne fait l’éloge que d’indigents écrivaillons, ce romancier, essayiste, poète et « agitateur culturel » était mon voisin à la campagne en même temps qu’une connaissance proche et amicale.

Hommage à l’homme et à son œuvre.

Il y a une vingtaine d’années je suis devenu propriétaire d’une petite fermette dans le village de Chevillon, dans le Nord de l’Yonne. J’allais y passer mes fins de semaine et une partie des vacances d’été, essentiellement pour retaper une à une les pièces de ma longère, entretenir mon jardin et mes arbres fruitiers, faire les confitures d’automne et cultiver mon potager. Un jour le facteur, qui avait appris que j’étais chercheur et que j’avais publié quelques livres, me dit « vous savez que vous avez un voisin écrivain, comme vous ? ». Sur le moment j’ai cru qu’il faisait allusion à mon collègue astrophysicien et ami Hubert Reeves. Il n’était pas précisément mon voisin à Chevillon, mais sa belle propriété de Malicorne, où je me rendais régulièrement, n’est située qu’à une dizaine de kilomètres – ce qui, dans les vastes campagnes de cette région, s’apparente à un proche voisinage. Je ne prêtai donc guère attention à l’information, et quelques années passèrent sans plus de curiosité de ma part.

C’est alors qu’un samedi de printemps 2005, au matin, on frappa à la porte de ma longère. Un homme de petite taille, légèrement corpulent, l’air affable, se tenait devant le seuil. Il se présenta à peu près ainsi  : « Bonjour, je suis votre voisin, j’habite une maison à 500 mètres en haut de la rue. Je suis écrivain, je viens vous saluer pour faire votre connaissance. Je m’appelle Baptiste Marrey ».

J’avoue que je n’avais jamais entendu parler d’un écrivain nommé ainsi, et sur le moment j’ai pensé qu’il s’agissait probablement d’un de ces petits auteurs régionalistes dont la littérature, ancrée dans le terroir, reste généralement ignorée en dehors de leur province. Mais lorsque, par politesse, je lui demandai chez quel éditeur il avait publié et qu’il me répondit Actes Sud, je me dis que cette prestigieuse et exigeante maison d’édition ne pouvait avoir dans son catalogue un auteur de seconde zone, de sorte que ma curiosité fut enfin éveillée.

C’est ainsi que je fis la connaissance de Baptiste-Marrey – de son vrai prénom Jean-Claude — et de son épouse, la comédienne Alix Romero. Vivant à Gentilly, ils possédaient en bordure du village de Chevillon, à moins d’un kilomètre de chez moi, une très belle demeure de campagne, « La Marelle », bien mieux entretenue que ma très rustique longère. Nous commençâmes donc à nous fréquenter, échangeant naturellement quelques-uns de nos écrits respectifs.

Je dois dire que je ne m’attendais pas du tout au choc littéraire que j’éprouvai en lisant en 2006 le premier roman qu’il m’offrit : Les papiers de Walter Jonas. Un vrai chef-d’œuvre, sur lequel je reviendrai plus bas.

Plus tard il me fit présent d’autres titres, que je dévorai comme le premier : SMS, Elvira, Edda H, consacrés à la musique classique et à l’opéra, passions communes, et l’Atelier de Peter Loewen, autre chef-d’œuvre cette fois consacré à la peinture (j’eus plus tard l’occasion de rencontrer l’un de ses fils, l’excellent peintre Gilles Marrey, et d’en visiter une superbe exposition au Musée de Sens).

Pour en savoir plus sur le parcours de Baptiste-Marrey je renvoie le lecteur intéressé au bel article qui lui est consacré sur Wikipédia, assorti d’une bibliographie assez complète (douze romans, une vingtaine d’essais). En résumé, il est né à Paris, dans le quartier de Bercy, et y a passé ses jeunes années. « La peau de mon enfance », l’un de ses derniers ouvrages publié en 2016, est un pèlerinage bouleversant dans le territoire de son enfance irrémédiablement défiguré par l’urbanisation du quartier: “Pierre à pierre me fut arrachée la peau de mon enfance. De cette ville-là (Paris), il ne reste rien que je puisse montrer à mes propres enfants.”Continuer la lecture

Pourquoi s’intéresser aux étoiles ? (2/2)

Suite du billet précédent

Un des mobiles les plus puissants qui poussent vers l’art et la science est le désir de s’évader de l’existence terre-à-terre avec son âpreté douloureuse et son vide désespérant, d’échapper aux chaînes des désirs individuels éternellement changeants. Il pousse les êtres aux cordes sensibles hors de l’existence personnelle, vers le monde de la contemplation et de la connaissance objective.
Albert Einstein

La connaissance pour la connaissance ?

Si notre connaissance du monde, des hommes et de leurs œuvres avait ce caractère définitif qui ne se rencontre que dans l’oubli ou la mort, c’en serait fait de notre capacité à questionner, à chercher, à connaître et à créer. L’art sait renaître sans cesse de lui-même, il sait nous protéger de l’oubli et nous parler de l’étrangeté du monde tout comme de sa beauté, il sait nous mener vers les ailleurs, les autrement et les avenirs ; il ne laisse pas de place à une éventuelle constitution définitive qui figerait sa matière.

Le « définitivement constitué » est tout autant étranger à la science. Celle-ci suit –différemment, certes – des chemins voisins de ceux de l’art et accentue encore cette réalité du caractère toujours provisoire qu’ont les acquis de la recherche. En s’accumulant, ceux-ci augmentent assurément notre connaissance du monde, mais, le plus souvent, ils entrouvrent des lucarnes sur les champs nouveaux à explorer, champs tellement vastes qu’il est permis de se demander si, finalement, notre activité de recherche nous rapproche d’une éventuelle connaissance ultime du « Grand Tout » ou si, au contraire, elle nous en éloigne.

Prenons pour exemple les mesures de la vitesse des étoiles dans les galaxies, données numériques qui augmentent utilement notre connaissance de l’Univers lointain. Voilà que, de cette liste de valeurs, surgit un fait insolite : pour chaque étoile, cette vitesse ne correspond pas du tout à celle que font prévoir les lois de la gravitation, en fonction de la distance donnée de l’étoile au centre de sa galaxie et de la quantité de matière visible dans cette galaxie : elle est beaucoup plus élevée. D’une accumulation intéressante mais routinière de mesures découle infiniment plus que la simple connaissance de celles-ci : s’ouvre en fait une passionnante page blanche dans le livre de la Nature. Ou bien il faut modifier les lois de la gravitation s’agissant d’étoiles éloignées du centre de leur galaxie ; ou bien – hypothèse plus plausible que la première, car le même type d’anomalies se découvre également à l’échelle de galaxies tout entières gravitant dans leurs amas – on doit admettre qu’il existe une quantité considérable de matière (95 % environ de la masse de l’Univers) qui, n’émettant pas de rayonnement, ne nous est pas directement connue, mais qui se manifeste cependant en ajoutant son action à celle de la matière visible : c’est la matière dite « sombre ».

Plus étonnant encore, nous croyons savoir depuis le début des années 2000 que le constituant principal de la partie sombre de notre Univers est largement dominé par une forme étrange d’énergie appelée « énergie noire ». Alors que des calculs théoriques simplifiés prédisaient un ralentissement de l’expansion de l’Univers sous l’effet de la matière gravitante (visible ou sombre), les observations indiquent que c’est l’inverse qui se produit : on constate une accélération. Passé l’effet de surprise, il a fallu trouver une explication : une énergie noire « répulsive », qui n’est ni astre invisible ni particule élémentaire, mais énergie « pure », diffuse dans tout l’espace, remplirait actuellement l’Univers aux deux-tiers et gouvernerait son évolution. Reste à savoir quelle est la vraie nature de cette énergie : énergie du vide quantique ? champs encore inconnus ? Le mystère reste entier et mobilise l’imagination fertile de quelques centaines de théoriciens. Il pourrait déboucher sur une nouvelle vision fondamentale des mécanismes de l’Univers.

J’insiste sur le fait que la quête de la connaissance « pure » justifie à elle seule la recherche scientifique, même lorsque aucune application pratique ne se profile à l’horizon de quelques générations humaines (au-delà, on ne peut jamais préjuger). Cela dit, la majorité des applications pratiques a pour origine des réponses à des questions qui n’avaient a priori rien à voir avec le but atteint. La découverte des rayons X n’a pas résulté d’un programme de détection des fractures osseuses, l’invention des ordinateurs n’est pas issue d’un projet d’amélioration des règles à calculer et l’invention de la radio et du téléphone n’est pas venue d’une tentative de perfectionnement des techniques des pigeons voyageurs. Qui sait si la compréhension, puis la maîtrise de l’énergie noire ne changeront pas le sort futur de l’humanité ?

Retour sur Terre…

Depuis deux générations, nous observons nettement des transformations dans notre vie quotidienne, issues des activités de recherche scientifiques et techniques. Tous les secteurs de l’activité humaine sont concernés : la santé, l’alimentation, la mobilité, l’habitat et la communication ont connu de fortes mutations, qui caractérisent nos sociétés développées. La raison en est simple : l’industrie et l’économie ne peuvent pas se développer sans une recherche active. Une bonne articulation entre recherche fondamentale et recherche appliquée, puis entre recherche appliquée et réalisation industrielle est évidemment nécessaire (moyennant certains contrôles nécessaires pour garantir un minimum d’éthique). Si une seule de ces étapes est négligée, la chaîne s’interrompt.

La responsabilité scientifique relève précisément de sa capacité à répondre aux besoins de la société. En retour de l’investissement dans la recherche publique et privée, les avancées scientifiques livrent des clés pour comprendre et transformer le monde. Il est vrai que certaines applications des sciences ou des technologies nouvelles suscitent la peur, la contestation ou le refus, notamment lorsqu’elles touchent au vivant et menacent potentiellement l’identité et l’intégrité de l’homme.

La recherche et ses applications peuvent enrichir notre vision du monde et nous conduire à porter un autre regard sur l’amélioration de la condition humaine. Prenons par exemple le développement de l’astronautique dans les années 1960. L’horizon s’est transformé : en s’éloignant, il est devenu courbe, puis la planète dans sa globalité s’est offerte aux caméras des satellites. Les vues de la Terre dans l’espace constituent l’une des principales retombées du programme Apollo. Dès lors, notre planète a cessé d’être assimilée à un monde infini, mais plutôt à un immense vaisseau spatial qu’il convient de protéger tant il semble fragile dans l’immensité du cosmos. Continuer la lecture

Pourquoi s’intéresser aux étoiles ? (1/2)

Écoutez! Si on allume les étoiles – alors – c’est donc utile à quelqu’un ? Alors – quelqu’un exige qu’elles existent ? Alors – quelqu’un les nomme perles ces petits machins? Et, forçant les tourbillons de poussière au zénith, il fonce vers Dieu, craint d’être en retard, pleure, baise sa main noueuse, demande qu’il y ait une étoile tôt ou tard, jure que vivre sans étoiles l’épuise. Et après le voilà dans les alarmes, mais l’air tranquille. Il arrête un passant : “Dis, maintenant ça va ? Tu n’as plus peur ? –Non !”
Écoutez ! Si on allume les étoiles – alors – c’est donc utile à quelqu’un ?
Alors il est indispensable que chaque soir, au-dessus des toits,
s’illumine au moins une étoile ?

Vladimir Maïakovsky

Liminaire

Le blog de culture tous azimuts sur lequel vous me faites l’honneur de naviguer a pour objet de partager quelques-unes de mes multiples passions. A ce titre, il traite de sujets de recherche et de réflexion à l’intersection des sciences, de la littérature, de la musique, de l’art, de l’histoire,  de la philosophie.
Je prends en outre soin et plaisir à lire régulièrement les commentaires, parfois très développés et documentés, de certains lecteurs particulièrement assidus. Or, depuis quelque temps, je sens chez certains d’entre eux s’instiller le doute sur l’utilité de mon entreprise. Il est clair, mes billets sur l’histoire des pluies d’étoiles filantes, le voyage cosmique dans la littérature ou encore la révolution copernicienne chez les humanistes provençaux ne peuvent aucunement soulager les souffrances de ce bas monde. Ce n’est d’ailleurs pas leur but!

Un de mes commentateurs (ou commentatrice ?) notait récemment « Que reste-t-il de toute cette science incapable de soulager nos corps et nos âmes dans cette vallée de cendres et de larmes? Quid de ce savoir, de cette érudition sans bornes, si telle aventure livresque est incapable d’étancher notre soif dans cet enfer moderne? […] Les seules étoiles à portée de main sont celles de étalages de Noël où les marchands vendent du rêve à gogo et dans la chambre vide des décorations, il y a comme une absence […]. Les pauvres – car il y en a – restent sur leur faim et leur fin. […] Pensez que le prochain billet va y changer quelque chose? Faut pas rêver! Je vous en donne mon billet qu’il n’apportera rien au mendiant. »

Ces remarques, tout à fait compréhensibles et malheureusement pertinentes, donnent à réfléchir. Je ne nie pas, bien sûr, que la principale motivation de mon blog (qui m’est une charge assez lourde de travail s’ajoutant à mes nombreuses autres activités) n’est autre que mon propre (et narcissique ?) plaisir, davantage qu’une  noble philanthropie ou une empathie (que je possède réellement) envers les souffrances des moins favorisés que moi. Ce qui n’empêche de me poser régulièrement la question : la culture – scientifique, littéraire, artistique, philosophique, etc. – est-elle vraiment conçue pour soulager la misère du monde?
Déjà faudrait-il pour cela que les plus défavorisés – et il y en a beaucoup – aient les moyens d’accéder à ladite culture ; par exemple, un simple abonnement mensuel à l’internet haut débit permettant d’accéder à un blog comme le mien n’est pas à la portée de toutes les bourses. J’en ai pleinement conscience, tout comme du fait  que notre « belle France », bien que relativement favorisée par rapport à nombre d’autres pays de la planète, soit en plein processus de paupérisation des classes moyennes. Processus au demeurant savamment et patiemment calculé par les divers pouvoirs économiques et financiers, donc politiques. Or, je pense que la paupérisation et nombre de maux de la société moderne sont  intimement liés à l’inculture…
Dans le billet qui suit, je veux donc rappeler comment la culture – l’authentique, la « bonne », pas la bouillie que nous en donnent la plupart des médias, les réseaux sociaux et autres commentateurs auto-proclamés de la sous-culture politiquement correcte –  peut grandement aider à soulager l’inévitable fardeau de l’existence, par la seule élévation de l’âme qu’elle procure. J’entends aussi défendre – admettant que ce soit encore nécessaire – le rôle majeur des sciences fondamentales dans l’amélioration de la condition humaine.

Il s’agit de l’adaptation d’un texte jadis publié dans l’ouvrage collectif Plaidoyer pour réconcilier les sciences et la culture (Editions Le Pommier, 2010), preuve que le sujet me préoccupe depuis longtemps.

Recherche et société

Qu’est-ce que les connaissances en astrophysique apportent au corps social ? À quoi sert la recherche dans les sciences de l’Univers alors que tant de choses sont à faire pour assurer le mieux-être, sinon la survie de l’espèce humaine ? De grands défis menacent aujourd’hui la planète entière : la faim dans le monde, le manque d’eau potable, le pillage inconsidéré des matières premières, le réchauffement climatique, la pollution généralisée, la diminution drastique de la biodiversité qui en découle, l’organisation chaotique des finances mondiales, la paupérisation des classes moyennes, le retour de l’irrationnel et des fondamentalismes, les bouffées de violence qui éclatent un peu partout, et j’en passe ! La recherche scientifique est-elle le moyen de répondre à ces défis ? Un simple outil parmi d’autres ? Un luxe parfaitement inutile et dispendieux, comme le clament certains ?

Devant l’ampleur des problèmes posés, nous ne sommes pas assurés du succès, loin de là, en revanche nous pouvons être certains de l’échec si la recherche scientifique n’est pas mise au premier plan et considérée comme une priorité absolue. La recherche est en effet une activité stratégique qui concerne la société tout entière. Certes, pour beaucoup de chercheurs et de dirigeants avisés (il en reste, ne serait-ce qu’une petite poignée, notamment dans les pays asiatiques), l’investissement dans la recherche est une évidence. Mais devant le nombre de fois où la question « À quoi ça sert ? » est posée dans les médias, dans les parlements et le grand public, il est utile de rappeler avec force quelques vertus cardinales de la recherche, et d’illustrer chacune de ces vertus par des exemples puisés dans ma propre discipline, les sciences de l’Univers – lesquelles semblent pourtant, à première vue, les plus éloignées des préoccupations de ce « bas monde ». Continuer la lecture

Douze vignettes astropoétiques (7-12)

Suite du billet Douze vignettes astropoétiques (1-6)

7- La lumière 

Quel être vivant, doué de sens, qui n’aime plus que tout les merveilleux phénomènes de l’espace répandu autour de lui, la lumière qui réjouit tout – avec ses couleurs, ses rayons, et ses ondes.
Novalis 

Et voici que mes yeux s’ouvrirent, je vis une immense mer de lumière où soleils et planètes étaient dispersés, comme de simples îles rocheuses; et j’étais dans la mer, non point à sa surface; nulle part ne m’apparaissait un fond, nulle part une rive. Tous les espaces d’une Voie Lactée à l’autre étaient remplis de lumière, et il semblait que l’on vît passer des mers retentissantes sous les mers et sur les mers; on entendait un roulement comme celui de la marée, puis un chant de flûte comme celui des cygnes qui passent; mais ces deux bruits ne se mêlaient pas. La lumière et les sons s’emparaient délicieusement du cœur; j’étais empli de sentiments joyeux, sans savoir d’où ils venaient à moi, c’était comme une joie d’être et d’éternité; un ineffable amour, sans que je susse pourquoi, me pénétrait lorsque, autour de moi, je contemplais ce nouvel univers de lumière.
Jean Paul Richter

Ces clartés que sur nous leurs disques éclatants
Versent incessamment dans l’étendue immense,
Remplissent l’univers qu’anime leur présence.
Sans corps, sans pesanteur, et pourtant colorés,
Élancés de leur source, et non pas attirés,
Ces filets déliés d’impalpable lumière,
Prodige de vitesse à l’homme révélé
Que son œil ne peut suivre, et qu’il a calculé,
Viennent du fond du ciel frapper notre paupière.
Ils tracent dans leur route un sillon radieux;
L’éclair est moins rapide; et, tandis qu’à nos yeux
Le balancier du temps mesure une seconde
Vingt fois ils franchiraient l’axe de notre monde.
Pierre Daru 

Bien avant que la Terre fût même une nébuleuse, des astres brillaient depuis une sorte d’éternité, mais, hélas! si éloignés, si éloignés d’elle, que leur radieuse lueur, en parcourant près de cent mille lieues par seconde, n’est arrivée que récemment à la place occupée par la Terre dans le Ciel. Et il se trouve que plusieurs de ces astres se sont éteints depuis longtemps, avant qu’il ait été possible à leurs mortels de distinguer cette Terre. Cependant le rayon sorti de ces astres refroidis devait leur survivre. Il continua sa marche irrévocable dans l’étendue. C’est ainsi qu’aujourd’hui le rayon de quelques-uns de ces foyers en cendres est parvenu jusqu’à nous. De sorte que l’homme qui contemple le Ciel y admire souvent des soleils qui n’existent plus et qu’il y aperçoit quand même, grâce à ce rayon fantôme, dans l’Illusion de l’univers.
Villiers de l’Isle Adam

Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière
Victor Hugo

8- Nébuleuses

Entre les étoiles semble régner le noir absolu. Mais au XIXe siècle, les astronomes possesseurs de télescopes ont commencé à distinguer entre les étoiles des sources de lumière d’aspect diffus. Il s’agissait de petites taches floues, de formes et dimensions variées. Evoquant à première vue des nuages, elles ont été nommées nébuleuses. Les astronomes ont ensuite entrepris de classer tous ces objets, et avec le perfectionnement constant des instruments, leur nature a fini par être comprise. Le terme « nébuleuse » est désormais réservé aux objets formés de gaz et de poussières situés dans notre propre galaxie, comprenant de grands nuages moléculaires où se forment les étoiles, et des vestiges de l’évolution stellaire comme les nébuleuses planétaires et les restes de supernovas. D’autres « nébuleuses », de forme spirale ou elliptique, se sont quant à elle révélées être des galaxies à part entière et ne sont plus nommées ainsi.

Il fut un moment où tout dormait en germe dans l’œuf d’or du soleil, ma vie, celle de tous les êtres, fils de la terre, le monde organique et l’inorganique, les océans, les continents, les forêts, le bien et le mal, le ciel et l’enfer d’ici-bas, et la lune et les autres êtres, filles du soleil, avec leur évolution vitale, leur longue histoire, splendide ou sombre. Or, de naissance en naissance, ne pourrions-nous remonter jusqu’à une heure première, où les voies lactées et les énormes nébuleuses, l’univers immense, reposaient aussi, comme des rêves près d’éclore, en la nuit muette de mon cerveau ?
Jean Lahor, La Gloire du Néant Continuer la lecture

Douze vignettes astropoétiques (1-6)

1- Exoplanètes

Une exoplanète, dite aussi planète extrasolaire, est une planète en orbite autour d’un étoile autre que le Soleil. Depuis Kepler et Galilée, qui au début du XVIIe siècle avaient compris que les étoiles devaient être d’autres systèmes solaires, les astronomes savaient qu’elles pouvaient exister, mais aucune technique d’observation ne permettait de le prouver. Les distances immenses qui les séparent de nous, ainsi que l’infime luminosité de ces corps célestes si petits en comparaison des étoiles autour desquelles ils gravitent, rendaient leur détection impossible. Ce n’est qu’en 1995 que les premières exoplanètes ont été observées, d’abord de manière indirecte, puis à partir de 2008 de manière directe.

La plupart gravitent autour d’étoiles situées dans la banlieue proche du Soleil. A ce jour, plus de 2000 exoplanètes ont été confirmées, et des centaines supplémentaires sont en attente de confirmation. En réalité, il existerait au moins 100 milliards de planètes rien que dans notre galaxie, dont 17 milliards de « taille terrestre ».

On a d’abord détecté majoritairement des planètes assez particulières comparées à celles présentes dans le Système solaire, en l’occurrence des planètes gazeuses très massives et très proches de leur étoile hôte, des « Jupiters chauds » qui ont forcé les astronomes à revoir les modèles de formation des systèmes planétaires qu’ils avaient élaborés en se basant sur notre seul Système solaire alors connu.

Depuis que les méthodes de détection se sont affinées, les astronomes visent à mettre en évidence des planètes ressemblant à la Terre, des « exoterres », en particulier celles qui orbitent dans la zone potentiellement habitable de leur étoile, et peuvent donc héberger des formes de vie comparables (ou pas) à celles connues ici-bas.

Les astres sont de grands animaux
les planètes naissent des soleils
écume dégorgée
ce sont les amours du fer et de l’aimant
(J.-P. Luminet, Itinéraire Céleste, 2004))

2- L’expansion de l’univers

Dans les années 1920, les astronomes ont découvert que les galaxies s’éloignaient de nous, animée d’une « vitesse de fuite », et qu’elles fuyaient d’autant plus vite qu’elles étaient plus lointaines. « Vives les nébuleuses se trissaient en formant un espace au nez creux », écrivit plus tard Raymond Queneau dans sa Petite cosmogonie portative. Oui, mais comment des objets aussi massifs que les galaxies pouvaient-ils avoir réellement des vitesses de 5 000, 10 000 ou 50 000 km/s ? Ce fut une énigme jusqu’à ce que le génial savant belge Georges Lemaître, en 1927, comprenne que ce ne sont pas les galaxies qui s’éloignent réellement de nous, mais c’est l’espace qui nous en sépare qui est en expansion. Le contenant se dilate, donnant l’illusion que les galaxies lointaines – le contenu – s’éloignent les unes des autres. Il s’agit en fait d’une conséquence incontournable de la théorie d’Einstein, la relativité générale. Mais Einstein lui-même était passé à côté !

La différence entre vraie vitesse des galaxies et dilatation de l’espace est fondamentale. D’une part, l’univers est en expansion en chacun de ses points et pas seulement autour de nous, de sorte qu’il n’y a pas de centre d’expansion particulier. D’autre part, il peut se dilater à une vitesse arbitrairement grande et emporter les galaxies à des vitesses apparentes supérieures à la vitesse de la lumière, sans contrevenir aux lois de la relativité.

« L’espace était permanent. Il n’était pas invariant. Même il variait constamment. Pendant longtemps il fut en augmentation », a écrit Henri Michaux. On se demande aujourd’hui si « l’augmentation » de l’espace se poursuivra à jamais, ou bien si un jour l’univers se recontractera pour s’effondrer dans un « Big Crunch ». Aux dernières nouvelles, non seulement l’espace est en expansion perpétuelle, mais il accélère sa vitesse d’expansion. Ce faisant, il refroidit. Irons-nous jusqu’au zéro absolu ?

3- Les galaxies  

Au XVIIIe siècle, à mesure que les astronomes ont scruté le ciel avec des télescopes de plus en plus puissants, ils se sont aperçus que les étoiles n’étaient pas les seuls objets brillants du ciel, mais qu’il y avait aussi de faibles taches de lumière ressemblant à des nuages, qu’ils nommèrent des nébuleuses. Ils ont remarqué que beaucoup de nébuleuses avaient l’aspect de minuscules tourbillons constitués de spirales lumineuses. Certains ont alors fait l’hypothèse que l’espace, tel un vaste océan, était rempli d’une multitude « d’îles » semblables à notre propre Voie lactée, chaque île regroupant de grandes quantités d’étoiles, séparée des autres îles par de vastes zones vides.

Ce n’est qu’en 1924 que les astronomes ont prouvé définitivement que les nébuleuses spirales étaient bien des galaxies indépendantes de la nôtre. Dès lors, notre propre Voie Lactée est devenue une galaxie parmi d’autres. On en connaît à présent des dizaines de millions, et l’Univers observable en contient probablement mille milliards, chacune comprenant des étoiles -cent milliards en moyenne-, du gaz et des poussières interstellaires.

Mais toutes les galaxies n’ont pas la forme de spirale. Il y en a des elliptiques, des lenticulaires, des spirales barrées, des irrégulières et des « particulières ». Comment se sont-elles formées dans l’histoire de l’univers ? Comme le dit le poète :

Pour scintiller au large
les galaxies prennent souffle de lumière
dans le magma silencieux des origines.
(Maurice Couquiaud)

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Le Voyage Cosmique dans la Littérature et la Poésie (2/2)

Suite du billet “Le Voyage Cosmique dans la Littérature et la Poésie (1/2)”

De l’aéronautique à la science-fiction

La Terre est le berceau de l’humanité,
mais nul ne reste éternellement dans son berceau.
Konstantin Tsiolkovski (1920)

A la fin du XIXe siècle, — période de confiance ingénue en la Science, — le voyage cosmique est remis en honneur, mais dans un univers assez différent de celui des “Nuits” de Young (voir billet précédent). Univers plus précaire où poudroient les brouillards mystérieux de lointaines galaxies, où partout des astres agonisent et où rôdent d’invisibles soleils noircis. Sully Prudhomme (premier lauréat du prix Nobel de littérature en 1901, mais ce n’est pas forcément une référence!) met en scène Faustus et Stella dans Le Bonheur (1888). Les astres sont les îles des Bienheureux. La rapidité extraordinaire du vol des deux amants est rendue sensible par le recul et l’évanouissement des corps célestes:

« Sur leurs têtes ils voient de vertiges étourdis
Fondre Cassiopée et le Lion grandis…
La grande Ourse à son tour, subitement énorme
Tombe, et n’est bientôt plus qu’un point blême et sans forme…
Le Zodiaque épars s’effondre sous leur vol!
Ils montent, étreignant la Mort qui les entraîne
Là-bas, là-haut où germe une lueur sereine;
Et tout le peuple astral que l’homme a dénombré,
Ce qu’il nommait le ciel sous leurs pieds a sombré.
A cette nébuleuse une autre nébuleuse
Succède, puis une autre en la mer onduleuse.
De l’impalpable éther, océan sans milieu
Dont blanchissent au loin les archipels en feu…
Ils franchissent, après ces milliers de soleils
De plus hauts firmaments de plus en plus vermeils,
Jusqu’au zénith où meurt l’ascension stellaire,
Où l’astre originel et dernier les éclaire
De l’aube enchanteresse, espoir de leur regard… »

Bien avant lui, Pierre-Claude-Victor Boiste – plus connu comme lexicographe et éditeur de dictionnaires – a livré un long poème de facture très classique, L’Univers délivré, (1809), où il imagine l’âme se détachant de la Terre pour rejoindre les célestes intelligences. L’idée n’est pas nouvelle puisqu’elle remonte au moins à Pythagore! Mais chez Boiste, la pesanteur du corps et de l’entendement afflige le poète, lequel semble regretter d’être vieux dans un monde où l’aéronautique est naissante (il a assisté aux premiers envols des frères Montgolfier et de Pilâtre de Roziers)  :

« Que mes chants eussent été sublimes si j’avais pu, dans ces heureux moments, contempler le grand spectacle de la nature! Si, porté sur les ailes de l’aéronaute, j’avais pu m’élever au-dessus du globe et voir l’hémisphère à mes pieds diminuer et disparaître dans un océan de nuages! Errant alors dans l’espace, au sein du vaste empire du silence, j’aurais joui d’un spectacle nouveau pour les mortels; j’aurais vu le dieu du jour dégagé des vapeurs qui obscurcissent pour nous son éclat lancer des torrents de lumière dans l’espace. J’aurais contemplé de plus près les astres, et peut-être aurais-je découvert un corps céleste qui promènerait éternellement mon nom et ma gloire dans l’immensité. Orgueilleuse pensée! »

Le portraitiste de Pierre Boiste a visiblement voulu imiter Rembrandt !

Le voyage aérien est en effet dans l’heureuse période de ses débuts. Les moyens utilisés pour vaincre la pesanteur et autres résistances physiques ont encore une fantaisie qui fait leur charme. La littérature d’anticipation, plus tard baptisée “science-fiction” se développe avec Jules Verne (De la Terre à la Lune), Albert Robida (Le Vingtième siècle) et Herbert George Wells (La Guerre des mondes). Cette littérature, à mesure que le problème du vol spatial paraît plus proche d’une solution, prend un caractère toujours plus positif, peu favorable à la poésie, et elle ne figurera pas dans cette brève anthologie. La science-fiction a toutefois fourni de belles pages de poésie pure. Dans les années 1930, les voyages spatiaux vécus par les héros de Clive Staple Lewis (Hors de la planète silencieuse, Le Voyage à Vénus), et celui, plus grandiose, imaginé par Olaf Stapledon (Créateur d’étoiles), sont prétextes à de superbes pages dans lesquelles les écrivains, débarrassés de la technique, se consacrent à ce qui est pour eux l’essentiel: l’aspect psychologique, philosophique et poétique de l’aventure.

Le Voyage cosmique est un film muet soviétique réalisé par Vassili Zouravlev en 1936. L’image mise en avant de ce billet en est extraite.  Afin de répondre au souhait d’exactitude scientifique exigé par le  gouvernement soviétique (qui lui avait passé la commande), le réalisateur prit contact avec le célèbre théoricien Konstantin Tsiolkovski pour devenir le consultant scientifique du futur projet. Le père de l’astronautique russe accepta et travaillé à la préparation du film en rédigeant un cahier  de consignes, l’album des voyages spatiaux, contenant une trentaine de pages de schémas, dessins, explications. Sorti sur les écrans onze années après le fameux film de science-fiction russe Aelita (1924), le film raconte un premier voyage vers la Lune en 1946.

Si vous avez le temps et la curiosité pour ce type de cinéma, on le trouve ici sur l’inépuisable youtube:

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Le Voyage Cosmique dans la Littérature et la Poésie (1/2)

Le mythe d’Icare rappelle combien l’homme a toujours rêvé de s’affranchir de la pesanteur et de conquérir l’espace. Initié dans l’Antiquité grecque, le voyage imaginaire dans l’espace est devenu un genre littéraire en soi, dont le succès témoigne de ses racines profondes dans la sensibilité. Pour nombre d’explorateurs cosmiques, l’essentiel n’est cependant pas le trajet spatial, mais les contrées visitées.

La littérature est si riche qu’il est impossible d’en faire ici une compilation exhaustive. Citons au moins quelques études profondes: Gaston Bachelard bien sûr (L’Air et les Songes, 1943 ; Le Livre de Poche, 1992) et sa disciple Hélène Tuzet (Le Cosmos et l’Imagination, José Corti 1988), mais aussi Lucien Boia (L’exploration Imaginaire de l’Espace, La Découverte 1987), Stephen Dick (La pluralité des mondes, Actes Sud 1992), et pourquoi pas mon anthologie astropoétique Les Poètes et l’Univers (Le Cherche-midi, 1992).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quant aux œuvres littéraires elles-mêmes relevant du genre, elles peuvent être classées d’après la forme du voyage. Le voyage mythique est accompli par des êtres surnaturels ou par des hommes placés sous leur conduite. Le voyage mystique décrit le ravissement de l’âme débarrassée du corps. Le voyage en pensée est celui où seule l’intelligence humaine parcourt les cieux. Enfin, le voyage astronautique est né le jour où la présence de l’homme dans l’espace est devenue effective : la conquête spatiale des cinquante dernières années restera l’un des achèvements scientifiques, technologiques et culturels les plus marquants du XXe siècle.

Dans ce billet je me cantonnerai aux navigateurs célestes qui, pratiquant davantage le vers que la prose, s’exaltent à parcourir le plus vaste des océans. S’ils font halte parfois dans les îles lumineuses, ils repartent toujours, ou bien se contentent de les frôler, de les saluer au passage, dans leur avidité d’aller toujours plus loin.

Dans le carcan des sphères aristotéliciennes


Ils assuraient qu’ils apercevaient distinctement les bornes du ciel, ils mesuraient le soleil, ils marchaient dans l’espace au-dessus de la lune.
Lucien de Samosate, Icaroménippe (vers 160)

Le voyage mythique traduit en termes de fictions issues de rêves a été traité dans l’Antiquité, avec notamment Le Songe de Scipion de Cicéron au Ier siècle avant l’ère chrétienne ou Le Songe de Macrobe au Ve siècle. Le premier écrit connu abordant le voyage physique (et non pas mental) dans l’espace est L’Histoire Vraie, composée en 160 après J.-C. par le grec Lucien de Samosate (que plus tard Johann Kepler traduira en latin afin d’apprendre le Grec !). Lucien raconte comment la nef d’Ulysse, aspirée en mer par une effroyable tornade, a vogué sept jours à travers l’espace pour se poser enfin sur la Lune. Mais Lucien expédie son équipée céleste en quelques lignes, son véritable propos étant de faire une satire des historiens qui présentent comme véridiques des récits invraisemblables et mensongers. D’ailleurs, un autre récit de Lucien, l’Icaroménippe, raconte un voyage dans la Lune, mais là encore, à aucun moment le voyage relaté n’a recours à une technologie « vraisemblable », et Lucien ne le présente jamais comme réalisable à l’aide de la science.

 

 

 

 

 

 

 

Je ne mentionnerai  pas ici ses innombrables imitateurs qui, rimeurs ou non, n’auront pas davantage le goût de l’aventure cosmique.

Dans le Moyen-Age chrétien, la traversée céleste a pour seul objectif de rejoindre l’Empyrée – le séjour divin. La cosmologie aristotélicienne régnante, enfermée dans une suite de coquilles sphériques, bloque tout intérêt pour l’espace. La Divine Comédie de Dante (vers 1320) n’est pas un contre-exemple de cette emprise paralysante si l’on réalise que le poète traverse le ciel sans le regarder… C’est une belle chose que son envol: le regard de Béatrice, rivé aux astres, y puise la force ascensionnelle que le poète à son tour boit dans les yeux de sa bien-aimée. Mais les sphères que le Florentin traverse en leur tournant le dos n’ont pour lui aucun intérêt. L’abîme des espaces n’existe pas. Comme dans une ascension mystique, la montée est d’une promptitude surnaturelle, le trajet d’un astre à l’autre presque instantané.

Cette conception de l’espace perdure en pleine Renaissance. La traversée céleste ne pose toujours aucun problème à Ludovico Arioste, auteur du Roland Furieux (1516). Au chant XXXIV, Astolphe, conduit par Saint Jean l’Evangéliste, emprunte le char d’Elie pour monter dans la Lune. Il y découvre un vallon dans lequel est rassemblé tout ce qui a été perdu sur terre :

« On y voit tous les vœux et toutes les prières que les malheureux pécheurs adressent au Ciel. Là se trouvent encore les larmes et les soupirs des amants, le temps perdu au jeu ou dans l’oisiveté, les vains projets laissés sans exécution, les frivoles désirs dont le nombre immense remplit presque le vallon. Enfin on aperçoit là-haut tout ce qui a été perdu sur la terre ».

Au chant xxxiv du poème Roland Furieux de l’Arioste, Astolphe s’élève vers la Lune sur le char d’Elie.

Un siècle plus tard, le chevalier Giambattista Marino (Adone, 1623) enlève tout aussi facilement son héros (Adonis) dans le char de Vénus et l’emporte dans les sphères célestes pour le conduire au « Théâtre du Palais d’Amour », dont l’architecture baroque contient rien de moins que la figure de l’univers :

« Là une salle immense, à travers cent fenêtres
De limpide cristal, prend la lumière du jour
Et dans un beau décor de fines mosaïques
Elle contient la figure de l’univers ».

Dans ces deux récits, la visite des mondes planétaires est bien plus intéressante que le vol lui-même – lequel se réduit à quelque chose d’aussi étriqué que le cosmos aristotélicien, borné par une sphère des étoiles fixes à peine plus grande que l’orbe de Saturne.

Dans son long poème Adone, Giambattista Marino fait l’éloge des récentes découvertes télescopiques de Galilée.
La Renaissance et l’ivresse de l’infini

Cependant, la Renaissance a donné aux esprits un nouvel élan: sans que l’architecture du monde ait encore changé, l’attitude de l’Homme face au ciel se fait plus hardie, plus confiante. L’humanité a reçu en héritage le monde pour l’explorer et le dominer, dès cette vie. Un tel enthousiasme est proche de la tentation d’orgueil. Si les poètes y échappent, le philosophe Giordano Bruno y cède à la façon d’un hardi explorateur. L’ivresse du vol, sans appréhension ni hésitation aucune, c’est chez lui que nous la trouvons pour la première fois, et la joie du voyage sans fin, sans espoir de retour (De l’Infinito, Universo e Mondi 1584) :

« C’est donc vers l’air que je déploie mes ailes confiantes.
Ne craignant nul obstacle, ni de cristal, ni de verre,
Je fends les cieux et m’érige à l’infini.
Et tandis que de ce globe je m’élève vers d’autres globes
Et pénètre au-delà par le champ éthéré,
Je laisse derrière moi ce que d’autres voient de loin »

Giordano Bruno a été condamné par l’Inquisition à être brûlé vif pour avoir notamment affirmé l’infinité du monde.

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L’image de l’origine à travers science et littérature (2/2): du XVIIIe siècle à aujourd’hui

Suite du billet L’image de l’origine à travers science et littérature (1/2): de Homère à Milton

Première grande rupture entre science et religion, le XVIIIe siècle, qui marque le début du mécanisme et du rationalisme scientifiques. L’emprise judéo-chrétienne faiblit, mais la science des origines est encore trop balbutiante pour proposer autre chose qu’une date de création du monde conforme aux écritures : 4004 avant Jésus-Christ. Un écrivain et un savant seront les premiers à remettre sérieusement en question le dogme. Benoît de Maillet, consul de France aux Indes et écrivain, auteur de Telliamed (anagramme de son patronyme), affirme dès 1720 l’immense durée du temps de la Terre : plusieurs millions d’années. Le savant Buffon n’ose reculer aussi loin, mais dans la Théorie de la Terre (1749) il fournit des preuves expérimentales: en mesurant le temps de refroidissement de boulets ferreux portés au rouge, il en déduit que notre globe terrestre doit dater de 72 832 ans (il était encore loin du compte, puisque l’âge de la Terre est estimé aujourd’hui à 4,56 milliards d’années).

La formation de la Terre et l’origine de l’Homme.
L’écrivain et diplomate Benoist de Maillet fit preuve, dans cet ouvrage d’abord paru clandestinement, d’une profonde originalité en prenant le parti de l’évolutionnisme contre le fixisme, imaginant notamment l’origine de la vie dans la mer.
Benoist de Maillet, Telliamed, ou Entretien d’un Philosophe Indien, Amsterdam, 1748

La théorie de l’attraction newtonienne s’impose au XVIIIe siècle. Toutefois, des glissements se produisent quant à la question des origines. Le cadre de pensée newtonien est un espace illimité dans un temps éternel. Le problème de la genèse hante les esprits qui ne se contentent plus des Écritures, et cet univers incréé (sinon par l’action divine) que leur offre Newton ne peut les satisfaire. Non contents de revoir à la hausse l’âge de l’univers, ils entrevoient des mécanismes de formation; avec la perte du géocentrisme, la terre, qui n’est plus ni centre ni sommet de la création, n’a plus de raison de naître avant toute chose. Les savants commencent à établir une nouvelle chronologie de la création : l’univers d’abord, puis le Soleil, puis la Terre.

Buffon, par exemple, ne se contente pas de refaire la chronologie, il propose des mécanismes de naissance. Pour le système solaire, il attribue l’impulsion première au choc d’une comète qui, arrachant au soleil des lambeaux en fusion, aurait projeté au loin les futures planètes, retenues enchaînées par l’attraction. Cette cosmogonie sera reprise au début du XXe siècle par l’Anglais James Jeans, mais sans succès. Notons que l’antagonisme de deux Forces – l’attractive et la centrifuge – remet en honneur un très vieux mythe remontant à Héraclite (et largement présent dans les Védas), celui de la Grande Pulsation. L’équilibre s’altère tour à tour au profit de chacune d’elles jusqu’à son triomphe total, suivi d’un renversement qui donnera l’avantage à sa rivale.

La formation des planètes selon Buffon.
La célèbre “Histoire naturelle” comprend une “Preuve de la théorie de la Terre”, dans laquelle le naturaliste examine le problème de la formation des planètes. Buffon récapitule les théories précédemment proposées par les Anglais Whiston, Burnet et Woodward, et propose ensuite sa propre hypothèse. Suite à ses expériences effectuées sur des boulets, il propose un tableau récapitulatif donnant le “commencement, la fin et la durée de l’existence de la nature organisée dans chaque planète”. Bien que Buffon ait été déclaré impie par l’Eglise, cette gravure illustrant son ouvrage, due à l’artiste londonien N. Blakey, représente Dieu le Père créant les cercles des planètes au milieu de nuées.

Vers le milieu du XVIIIe siècle, la conception d’un fluide élémentaire universel se généralise. Le philosophe Emmanuel Kant a le premier la vision grandiose d’un état premier de la matière emplissant l’espace infini, et d’où naîtront les mondes. Plongée dans l’ombre et le silence, cette matière diffuse est déjà grosse de tous les futurs.

Relisons Diderot, dans sa Lettre sur les Aveugles (1749) :

« Combien de mondes estropiés, manqués, se sont dissipés, se reforment et se dissipent peut-être à chaque instant, dans des espaces éloignés… où le mouvement continue et continuera de combiner des amas de matière, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu quelque arrangement dans lequel ils puissent persévérer. »

Ce n’est pas de Kant que Laplace tient la première idée de sa « nébuleuse primitive », mais des observations de l’astronome William Herschel. Son grand télescope l’a convaincu que certaines nébuleuses sont des nuées de matière diffuse, et que les étoiles doivent se former par condensation au sein de ces nuées. Ces observations, publiées en 1811, Laplace les reproduit au chapitre VI de son Système du Monde (édition de 1824). Lui qui, par ailleurs, ne cesse de répéter à l’instar de son maître Newton « Je ne forge pas d’hypothèses », lance la plus sensationnelle hypothèse du siècle : une première nébulosité presque imperceptible où se forme un noyau à peine brillant, des anneaux de vapeurs successivement abandonnés, tournant comme des cerceaux, puis se rompant en masses qui s’arrondissent à leur tour et où brillent d’autres petits soleils dans leur cocon brumeux… Le système solaire est né ! Les actuels modèles de formation du système solaire n’en diffèrent pas énormément.

Dessin original de William Herschel montrant divers objets nébuleux observés à travers son grand télescope.

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L’image de l’origine à travers science et littérature (1/2): de Homère à Milton

On trouve chez tous les peuples, dans le fonds le plus ancien de leurs traditions, des récits relatifs à l’origine de la terre et du ciel, c’est-à-dire des récits de cosmogonie. La plupart de ces traditions recherchent un Principe créateur à la source de toute chose : Dieu(x), Idée ou Élément. Comment la perfection première a-t-elle produit le continuum spatio-temporel, comment le parfait, l’éternel et l’incorruptible ont-t-il engendré l’imparfait, le changeant, le corruptible ? Aucun sujet n’a plus agité l’imagination humaine. L’origine de toutes choses est le mystère des mystères, et toute civilisation a tenté de trouver une explication.

En Europe, plus exactement dans le bassin méditerranéen, les premières sources littéraires grecques placent l’origine dans l’Eau. Ainsi Homère, dans l’Iliade, affirme que l’Océan est le père de tout. La Théogonie d’Hésiode (VIIIe siècle) est déjà plus complexe, car elle fait une première synthèse de traditions plus anciennes. Son récit de procréation sexuelle entre les forces cosmiques et des batailles entre géants fut extrêmement populaire. Hésiode use de son intuition poétique et de son expérience intérieure pour « inventer » l’Origine du Monde à partir du Vide:

« Donc, avant tout, fut le Vide ; puis Terre aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants, et Amour, le plus beau parmi les dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui, dans la poitrine de tout dieu comme de tout homme, dompte le cœur et le sage vouloir. Du Vide naquirent Erèbe et la noire Nuit. Et de Nuit, à son tour, sortirent Éther et Lumière du Jour. Terre, elle, d’abord enfanta un être égal à elle-même; capable de la couvrir tout entière, Ciel Étoilé, qui devait offrir aux dieux bienheureux une assise sûre à jamais. »

La Théogonie d’Hésiode (poème en 1 022 hexamètres grecs, VIIIe-VIIe s. av. J.-C.) est une généalogie des dieux qui débute avec Gaïa, la Terre, élément primordial d’où naquirent les races divines. Elle enfanta seule le Ciel et l’Océan, Ouranos et Pontos, puis, unie à ces fils, donna naissance à d’innombrables divinités parmi lesquelles les Titans, les Titanides, les Cyclopes, les Géants, Cronos et Zeus. Le récit s’attache ensuite à la conquête de l’univers par Zeus, après les batailles décisives contre les Titans et le monstre Typhée.
Ce récit de la Création du monde à travers la bataille entre les forces de l’ordre (cosmos) et les puissances du désordre (chaos), a fortement influencé la pensée cosmogonique grecque.
Dans cette édition d’art illustrée par Georges Braque, l’artiste a représenté le poète grec recevant de Moïse le flambeau de la tradition hébraïque.
Hésiode, Théogonie, Paris, Maeght, 1955.

Il est intéressant de noter que trois mille ans plus tard, la cosmologie quantique, qui est la forme actuellement la plus élaborée de la cosmogonie scientifique, fondée sur les théories de la relativité générale et de la physique quantique, met en équations le surgissement spontané de l’univers à partir des fluctuations du Vide.

L’inflation chaotique.
En 1988, le physicien russe Andrey Linde a émis l’hypothèse que les conditions initiales de l’Univers sont chaotiques, c’est-à-dire que le vide quantique est très inhomogène. Dans un tel scénario, des fluctuations différentes engendrent une multitude d’univers distincts, parallèles ou enchâssés les uns dans les autres, sans communication possible entre eux, possédant chacun leurs lois physiques propres. Dans des simulations sur ordinateur, les univers dont le développement initial a connu une phase d’expansion très rapide (inflation) sont les plus probables, et occupent donc les pics de ce diagramme. Ceux en expansion modérée – tel le nôtre – sont beaucoup moins probables, et gisent au fond des vallées.
Simulation d’ordinateur, A. Linde, Stanford University

Dans le Timée, Platon présente une déité – « Grand Architecte de toutes choses » – donnant une extension physique à une Idée :

« Lorsque Dieu entreprit d’ordonner le tout, au début, le feu, l’eau, la terre et l’air portaient des traces de leur propre nature, mais ils étaient tout à fait dans l’état où tout se trouve naturellement en l’absence de Dieu. C’est dans cet état qu’il les prit, et il commença par leur donner une configuration distincte au moyen des idées et des nombres. Qu’il les ait tirés de leur désordre pour les assembler de la manière la plus belle et la meilleure possible, c’est là le principe qui doit nous guider constamment dans toute notre exposition. »

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L’astronomie dans l’imaginaire collectif

Comment l’homme se forge-t-il des images mentales du cosmos, et quelle place ces représentations occupent-elles dans son imaginaire, qu’il soit scientifique, artistique, philosophique ou tout simplement populaire ?

Dans cet ouvrage d’épistémologie publié en 1938, Bachelard met l’accent sur le rôle des archétypes de la pensée dans la transition entre l’esprit « préscientifique » et l’esprit « scientifique ».

Il est intéressant d’analyser les différentes façons dont le cosmos est représenté dans la culture savante ou populaire, individuelle ou collective, et de les mettre en rapport avec le développement des connaissances astronomiques, afin d’y déceler ce que Bachelard appelait des « archétypes de la pensée ».

L’astronomie a souvent fécondé l’imaginaire collectif, au point d’imprégner notre quotidien, par le biais de mots de vocabulaire, des usages et représentations qui leur sont liés.

Prenons l’exemple de l’étoile – l’objet astronomique à la fois le plus familier et le plus transcendant. Le mot provient du latin stella, qui désignait tout ce qui scintille.

Nous devons aux Arabes d’avoir baptisé la plupart des étoiles les plus brillantes. Qui n’a pas entendu parler d’Aldébaran, de Véga ou de Bételgeuse, ne serait-ce qu’au travers de noms de marques ou de slogans publicitaires ? Et on ne compte plus les lieux, places, rues, chemins, enseignes, baptisés Sirius, Antarès, Procyon, Rigel, Deneb, Capella ou Algol. Quant aux motifs étoilés à cinq, six, huit, dix branches ou davantage, ils se retrouvent dans un immense éventail de réalisations humaines : sculptures, architecture des espaces publics, guides touristiques, drapeaux. Pensons aussi aux voûtes de tant de monuments – chapelles médiévales, cathédrales, tombeaux de rois et d’empereurs – qui rappellent la présence permanence de la voûte étoilée au-dessus de nos têtes. Notons l’utilisation très répandue du mot « zénith » pour baptiser salles de spectacles et centres de congrès. Le zénith astronomique est le point de la sphère céleste situé à la verticale au-dessus de la tête d’un observateur, tandis qu’au figuré, il désigne le degré le plus élevé. Peu de rapport a priori avec les vastes édifices de rassemblement populaire, sinon que les spectacles qui s’y déroulent mettent en scène des « stars » brillant de façon éphémère au firmament de leur carrière…

 

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Florilège astronomique et discours pour la Fête des Vendanges 2017

Le 11 octobre 2017 j’ai été invité à prononcer le discours d’ouverture de la 18e Fête des Vendanges de Montmartre, sur le thème des Lumières.  J’ai fait précéder mon discours d’un court montage vidéo des plus belles images astronomiques entrelacées avec des reproductions de quelques-unes de mes œuvres graphiques, et illustré musicalement par une pièce d’Astor Piazzolla.
La vidéo est sur YouTube :

Je reproduis ci-dessous mon discours, à la fois hommage au grand poète persan du XIe siècle Omar Khayyam  qui a si bien su chanter le ciel autant que le vin et l’amour, et aux merveilleuses découvertes de l’astrophysique contemporaine.

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J’entends dire que les amants du vin seront damnés.
C’est un mensonge évident.
Si les amants du vin et de l’amour vont en Enfer,
Alors le Paradis est aussi vide que la paume de ma main

Donc, bois du vin… C’est lui la vie éternelle,
C’est le trésor qui t’est resté des jours de ta jeunesse :
La saison des roses et du vin, et des compagnons ivres !
Sois heureux un instant, cet instant c’est ta vie.

Bois du vin, car tu dormiras longtemps sous la terre
Seul sans ami, sans camarade et sans femme ;
Surtout, ne dévoile ce secret à personne :
Les tulipes fanées ne refleurissent jamais.

Certains d’entre vous auront peut-être reconnu quelques-uns des fameux Quatrains d’Omar Khayyam, cet immense astronome, mathématicien et poète persan qui vécut entre 1048 et 1131 – il y a donc près de mille ans. Khayyam, considéré comme l’un des plus grands astronomes et mathématiciens du Moyen-Âge – il a notamment dirigé l’Observatoire de Boukhara – était fondamentalement un sceptique, et il a beaucoup raillé la prétention des savants à vouloir déchiffrer seuls l’énigme du ciel.

L’un des ses Quatrains les plus célèbres et que j’aime personnellement beaucoup affirme par exemple :

Ces perceurs maladroits des perles du savoir
Ont dit de l’univers tout ce qu’ils ont cru voir;
Ils n’ont fait, ignorants du mystère du monde,
Qu’agiter le menton avant le grand sommeil noir.

Pour Khayyam, l’homme n’est qu’un pion sans importance sur l’échiquier cosmique. Mieux vaut donc s’adonner aux plaisirs éphémères mais certains du vin et de l’amour. 464 de ses quatrains sont ainsi dédiés au vin ! Continuer la lecture

Contes de l’Outre-temps (9) : Les mouches

Suite de la série de brèves nouvelles fantastiques écrites au fil du temps, que j’envisage de réunir un jour en un recueil intitulé  “Contes de l’Outre-temps”, si un éditeur s’y intéresse.  

Les mouches

 

Philémon adorait les mouches. Aussi entrait-il dans une colère épouvantable lorsque ses parents les tuaient.

Pourtant, il fallait bien qu’on les tue, ces sales petites bêtes noires, ou pires, vertes, qui posaient leurs pattes tour à tour sur les bouses des vaches et le garde-manger…

Ils vivaient à la campagne. Lorsque le printemps venait, en même temps que les beaux jours, on voyait affluer des milliers de mouches qui volaient dans les champs jaunes, suivant le bétail dans l’attente de quelque excrément. Elles envahissaient les maisons, les fermes et les écuries. Elles agaçaient tout le monde. Même les chevaux piaffaient d’impatience lorsque les bestioles établissaient leur campement sur leur propre dos, et collaient leurs trompes sur les crins des crinières.

Mais ce qui exaspérait le plus Philémon, c’était la manière méthodique, froide et infaillible avec laquelle ses parents accomplissaient leur destruction. Ils achetaient à la ville une « bombe » insecticide, faite d’un cylindre de métal muni d’un dispositif de vaporisation, qui dispensait à volonté un nuage de micro-gouttelettes détruisant tout insecte ayant eu la mauvaise idée de s’en approcher.

Philémon, à quatorze ans, commença à leur faire des reproches, d’un ton un peu ironique. Il traita ses parents « d’assassins », de « tueurs d’animaux », mais gentiment, le sourire au coin des lèvres… Et ses parents étaient contents d’avoir un fils aussi sensible, qui aimait tant les bêtes.

Philémon se prit à son propre jeu. A force d’observer les mouches, chaque été, il se prit d’une véritable passion pour elles, et se trouva quelques affinités avec ces insectes volants.

Lorsqu’il était seul dans la maison, il ouvrait en grand les portes et les fenêtres, et des flots de mouches s’engouffraient dans la fraîcheur des pièces.

Philémon était heureux. Il les regardait voleter, marcher à l’horizontale, à l’envers, à la verticale, sur les murs, au plafond, partout.

Il était fasciné lorsqu’il apercevait deux mouches accouplées : l’une d’elles, la femelle, portait toujours un petit point rouge sur l’articulation des ailes, et Philémon guettait les mâles qui s’approchaient des femelles solitaires, dansaient autour, puis soudain s’abattaient sur elles.

Lorsque ses parents rentraient, ils se fâchaient de voir autant de mouches chez eux, qui salissaient tout, et alors le carnage commençait : en trois nuages vaporisés par la bombe (en « trois coups de bombe », comme ils disaient tous), les cadavres s’entassaient sur le sol.

Philémon regardait avec consternation les pauvres bêtes se tortiller sur les carreaux, et un grand vide se creusait dans son cour à la vue de leurs soubresauts d’agonie.

Aussi avait-il pris l’habitude d’évacuer toutes les mouches qu’il avait fait entrer, en les attrapant dans sa main, d’un coup vif mais délicat, afin de les soustraire au supplice de la bombe ; il allait ensuite porter ses prisonnières d’un instant dans les champs de foin. Il passait plusieurs heures à finir ce travail ; c’était pour lui comme l’accomplissement d’une grande Œuvre.

Cependant, les mouches ne lui rendaient guère son affection. Comme si elles étaient inconscientes, elles venaient l’agacer lui aussi, en se posant sur son visage. Philémon les chassait d’un geste de la main, sans les écraser. Il avait parfois été exaspéré par les bestioles, lorsque celles-ci se posaient sur son visage endormi dès cinq heures du matin, aux premiers rayons du soleil. Et Philémon, bouffi de sommeil et de mauvaise humeur, avait failli plus d’une fois massacrer l’une d’elles, mais il s’était toujours retenu au dernier moment, en pensant à son Œuvre.

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Contes de l’Outre-temps (8) : Monsieur Héron

Suite de la série de brèves nouvelles fantastiques écrites au fil du temps, que j’envisage de réunir un jour en un recueil intitulé  “Contes de l’Outre-temps”, si un éditeur s’y intéresse.  

Monsieur Héron

 

Monsieur Héron marchait d’un pas tranquille sur le sentier humide qui sentait bon le bois mouillé après la pluie. La mousse feutrée se blottissait dans les taillis, l’herbe dégoulinait de perles roses. La forêt déployait toutes ses splendeurs devant les yeux étonnés du promeneur.

C’était un miracle de la Nature, une telle forêt. Nul n’aurait pensé que la végétation pût renaître dans cette région ravagée par une explosion atomique cinquante années auparavant. Le sol avait été mutilé, les pierres avaient fondu… Un lieu à jamais calciné qui laisserait aux hommes de demain une preuve tangible de la folie de leurs aïeux.

Pourtant… Lorsque tous les humains eurent fui cette zone maudite, la Nature devint folle à son tour. Mais ce fut une folie généreuse, qui arracha à la terre une forêt cyclopéenne, taillée par un dieu dément. Chaque cratère fut comblé de fougères et de fleurs ; les herbes se mirent à grouiller ; les espèces végétales les plus diverses naquirent côte à côte dans cet étrange creuset de quelque jardinier alchimiste.

Les savants de l’époque furent stupéfaits, et les botanistes incrédules. Mais la forêt était bien là, semblant narguer leurs chimères scientifiques.

Elle semblait la palette d’un peintre prodigue. On y trouvait toutes les teintes. Les feuillages étaient bleus, jaunes, verts ; l’herbe rouge, blanche parfois… D’autres couleurs ne portaient pas de nom car aucun homme n’avait pensé qu’elles pussent exister ; mais toutes étaient nuancées, l’œil n’était pas choqué par ces fantastiques assemblages de lumière. Une harmonie souveraine baignait la forêt. Comme dans un vieux conte de fées…

Monsieur Héron songeait à tout cela, se laissant aller à un lyrisme démodé. Il se sentait attiré par cette étrange forêt, où il venait pour la première fois… Continuer la lecture

Mes romans (7) : Ulugh Beg, l’astronome de Samarcande

Ulugh Beg, l’astronome de Samarcande

310 pages, JC Lattès, Paris, 2015 – ISBN 978-2709644839

CouvertureEn 1429, Samarcande, escale majeure de la route de la soie connaît une animation encore plus vive qu’à l’ordinaire. Le plus grand observatoire jamais conçu vient d’être inauguré. Les ambassadeurs du monde vont contempler un immense sextant de 80 mètres de haut et 40 mètres de rayon plongeant dans une fosse vertigineuse, un gigantesque cadran solaire dont les parois externes sont couvertes d’une vaste fresque représentant le zodiaque et qui recèle les plus perfectionnés des instruments de mesure du temps et de l’espace : sphères armillaires, clepsydres, astrolabes…
Le promoteur de ce prodige architectural, mais aussi le directeur de l’observatoire n’est autre que le prince et gouverneur de Samarcande, Ulugh Beg, le petit-fils du conquérant redoutable qui mit tout l’Orient à feu, de l’Indus au Jourdain : Tamerlan.
Amoureux des sciences et du ciel, piètre politique et militaire – ce qui lui coûtera la vie -, Ulugh Beg entouré des meilleurs astronomes de son temps, va calculer la position de mille étoiles et rédiger un ouvrage majeur : les tables sultaniennes qui fascineront les savants, les lettrés et les voyageurs du monde entier.
C’est l’histoire totalement hors du commun de ce savant poétique et rigoureux que Jean-Pierre Luminet nous invite à découvrir dans une fresque romanesque épique, au cœur d’un monde de grandes étendues désertiques, de cités au raffinement incomparable et de guerres permanentes où, cependant, l’homme continue plus que jamais sa conquête de la science et des étoiles.

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Contes de l’Outre-temps (7) : L’âne

Suite de la série de brèves nouvelles fantastiques écrites au fil du temps, que j’envisage de réunir un jour en un recueil intitulé  “Contes de l’Outre-temps”, si un éditeur s’y intéresse.  J’ai écrit celle-ci en 1973, au retour de mon premier long voyage en voiture, de la France au Maroc. L’interminable file d’attente au débarquement de Ceuta est authentique, ainsi, hélas, que le pauvre âne écrasé sous sa charge…  

L’âne

 

J’étais paisiblement installé à la terrasse d’un petit café de Saint-Cirgues-en-Montagne, dans l’Ardèche.

Un calme profond imprégnait les êtres et les choses, comme s’il eût été composé de subtiles molécules diluées dans l’atmosphère suave du soir.

Je plissai les yeux de contentement, tant le paysage était beau. Des bouffées de souvenir remontaient dans ma gorge.

Près de moi, mon ami Philippe semblait tout aussi extasié. Des nuages aux formes de haillons se battaient comme des chiffonniers, les dômes ventrus des collines profilaient un vert insolent qui semblait enchanter les troupeaux de vaches que l’on entendait tinter au loin.

Lorsque nous ne contemplions pas en silence l’éternité de ces lieux, nous discutions un peu de philosophie et de musique, tout en nous régalant d’une bière bien mousseuse qui miroitait dans la lumière du couchant.

Nous vîmes soudain un âne qui trottinait sur la route cabossée, devant nous, lourdement chargé de fagots de bois. Le pauvre animal titubait sous le fardeau, et le gamin qui le menait ne semblait pas s’en soucier.

Notre amour des bêtes nous fît aussitôt déplorer ce triste état de choses. Mais, hypocritement, nous ne fîmes pas un geste pour intervenir. Figés en une incompréhensible torpeur, le cœur serré et coupable, nous regardâmes longuement s’éloigner l’étrange couple, l’âne épuisé et l’enfant indifférent.

Lorsque enfin leurs silhouettes se furent amalgamées en une seule petite tache sombre qui se découpait sur l’horizon écarlate, nous commençâmes à analyser notre petite lâcheté. Pourquoi l’homme devient-il si faible, si indécis dès le moment où il doit agir en accord avec ses propres convictions éthiques ou philosophiques ?

Un tel prônera que la charité est la plus haute des vertus, mais répugnera à lâcher une pièce au pauvre bougre empli de honte.

Tel autre – ce fut le cas pour nous – proclamera son amour immodéré pour le règne animal, mais ne lèvera pas le petit doigt pour décharger un âne croulant sous le poids d’un fardeau trop lourd …

Nous en conclûmes avec vergogne que l’inertie était la grande ennemie de l’homme, puisqu’elle retient d’agir et que l’action permet à l’homme de se manifester, donc d’exister en accord avec la nature.

Après ces réflexions assez communes, nous nous tûmes quelques instants. C’est alors que, me souvenant d’une aventure que j’avais vécue quelques années auparavant, je me tournai vers Philippe et lui contai cette curieuse histoire.

« Je venais de traverser le détroit de Gibraltar à bord du ferry-boat Victoria, embarquant ma voiture et un désir d’aventure qui n’attendait que l’Afrique pour être rassasié, du moins pour quelque temps.

Je me trouvai donc à Ceuta, enclave espagnole d’Afrique qui fait face au Grand Rocher, et il ne me restait plus qu’à remplir les formalités d’usage avant d’entrer en territoire marocain. Continuer la lecture