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Pourquoi s’intéresser aux étoiles ? (2/2)

Suite du billet précédent

Un des mobiles les plus puissants qui poussent vers l’art et la science est le désir de s’évader de l’existence terre-à-terre avec son âpreté douloureuse et son vide désespérant, d’échapper aux chaînes des désirs individuels éternellement changeants. Il pousse les êtres aux cordes sensibles hors de l’existence personnelle, vers le monde de la contemplation et de la connaissance objective.
Albert Einstein

La connaissance pour la connaissance ?

Si notre connaissance du monde, des hommes et de leurs œuvres avait ce caractère définitif qui ne se rencontre que dans l’oubli ou la mort, c’en serait fait de notre capacité à questionner, à chercher, à connaître et à créer. L’art sait renaître sans cesse de lui-même, il sait nous protéger de l’oubli et nous parler de l’étrangeté du monde tout comme de sa beauté, il sait nous mener vers les ailleurs, les autrement et les avenirs ; il ne laisse pas de place à une éventuelle constitution définitive qui figerait sa matière.

Le « définitivement constitué » est tout autant étranger à la science. Celle-ci suit –différemment, certes – des chemins voisins de ceux de l’art et accentue encore cette réalité du caractère toujours provisoire qu’ont les acquis de la recherche. En s’accumulant, ceux-ci augmentent assurément notre connaissance du monde, mais, le plus souvent, ils entrouvrent des lucarnes sur les champs nouveaux à explorer, champs tellement vastes qu’il est permis de se demander si, finalement, notre activité de recherche nous rapproche d’une éventuelle connaissance ultime du « Grand Tout » ou si, au contraire, elle nous en éloigne.

Prenons pour exemple les mesures de la vitesse des étoiles dans les galaxies, données numériques qui augmentent utilement notre connaissance de l’Univers lointain. Voilà que, de cette liste de valeurs, surgit un fait insolite : pour chaque étoile, cette vitesse ne correspond pas du tout à celle que font prévoir les lois de la gravitation, en fonction de la distance donnée de l’étoile au centre de sa galaxie et de la quantité de matière visible dans cette galaxie : elle est beaucoup plus élevée. D’une accumulation intéressante mais routinière de mesures découle infiniment plus que la simple connaissance de celles-ci : s’ouvre en fait une passionnante page blanche dans le livre de la Nature. Ou bien il faut modifier les lois de la gravitation s’agissant d’étoiles éloignées du centre de leur galaxie ; ou bien – hypothèse plus plausible que la première, car le même type d’anomalies se découvre également à l’échelle de galaxies tout entières gravitant dans leurs amas – on doit admettre qu’il existe une quantité considérable de matière (95 % environ de la masse de l’Univers) qui, n’émettant pas de rayonnement, ne nous est pas directement connue, mais qui se manifeste cependant en ajoutant son action à celle de la matière visible : c’est la matière dite « sombre ».

Plus étonnant encore, nous croyons savoir depuis le début des années 2000 que le constituant principal de la partie sombre de notre Univers est largement dominé par une forme étrange d’énergie appelée « énergie noire ». Alors que des calculs théoriques simplifiés prédisaient un ralentissement de l’expansion de l’Univers sous l’effet de la matière gravitante (visible ou sombre), les observations indiquent que c’est l’inverse qui se produit : on constate une accélération. Passé l’effet de surprise, il a fallu trouver une explication : une énergie noire « répulsive », qui n’est ni astre invisible ni particule élémentaire, mais énergie « pure », diffuse dans tout l’espace, remplirait actuellement l’Univers aux deux-tiers et gouvernerait son évolution. Reste à savoir quelle est la vraie nature de cette énergie : énergie du vide quantique ? champs encore inconnus ? Le mystère reste entier et mobilise l’imagination fertile de quelques centaines de théoriciens. Il pourrait déboucher sur une nouvelle vision fondamentale des mécanismes de l’Univers.

J’insiste sur le fait que la quête de la connaissance « pure » justifie à elle seule la recherche scientifique, même lorsque aucune application pratique ne se profile à l’horizon de quelques générations humaines (au-delà, on ne peut jamais préjuger). Cela dit, la majorité des applications pratiques a pour origine des réponses à des questions qui n’avaient a priori rien à voir avec le but atteint. La découverte des rayons X n’a pas résulté d’un programme de détection des fractures osseuses, l’invention des ordinateurs n’est pas issue d’un projet d’amélioration des règles à calculer et l’invention de la radio et du téléphone n’est pas venue d’une tentative de perfectionnement des techniques des pigeons voyageurs. Qui sait si la compréhension, puis la maîtrise de l’énergie noire ne changeront pas le sort futur de l’humanité ?

Retour sur Terre…

Depuis deux générations, nous observons nettement des transformations dans notre vie quotidienne, issues des activités de recherche scientifiques et techniques. Tous les secteurs de l’activité humaine sont concernés : la santé, l’alimentation, la mobilité, l’habitat et la communication ont connu de fortes mutations, qui caractérisent nos sociétés développées. La raison en est simple : l’industrie et l’économie ne peuvent pas se développer sans une recherche active. Une bonne articulation entre recherche fondamentale et recherche appliquée, puis entre recherche appliquée et réalisation industrielle est évidemment nécessaire (moyennant certains contrôles nécessaires pour garantir un minimum d’éthique). Si une seule de ces étapes est négligée, la chaîne s’interrompt.

La responsabilité scientifique relève précisément de sa capacité à répondre aux besoins de la société. En retour de l’investissement dans la recherche publique et privée, les avancées scientifiques livrent des clés pour comprendre et transformer le monde. Il est vrai que certaines applications des sciences ou des technologies nouvelles suscitent la peur, la contestation ou le refus, notamment lorsqu’elles touchent au vivant et menacent potentiellement l’identité et l’intégrité de l’homme.

La recherche et ses applications peuvent enrichir notre vision du monde et nous conduire à porter un autre regard sur l’amélioration de la condition humaine. Prenons par exemple le développement de l’astronautique dans les années 1960. L’horizon s’est transformé : en s’éloignant, il est devenu courbe, puis la planète dans sa globalité s’est offerte aux caméras des satellites. Les vues de la Terre dans l’espace constituent l’une des principales retombées du programme Apollo. Dès lors, notre planète a cessé d’être assimilée à un monde infini, mais plutôt à un immense vaisseau spatial qu’il convient de protéger tant il semble fragile dans l’immensité du cosmos. Continuer la lecture

Recension de livres scientifiques (6)

Sixième livraison des recensions de livres de culture scientifique que j’avais rédigées entre 2001 et 2007 pour la défunte revue Vient de Paraître. Toujours disponibles et d’actualité.

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baudetJean Baudet : Penser la matière

Vuibert (octobre 2004), 389 p.,ISBN: 2-71175340-9

Historien des sciences et philosophe, Jean Baudet entreprend d’initier ses lecteurs à la chimie – une discipline qui, souvent associée aux problèmes de pollution, a parfois mauvaise presse, et qui en conséquence est rarement vulgarisée. Cependant, avec les sujets qui s’y rapportent comme le réchauffement du climat, les manipulations génétiques, les risques alimentaires, les pollutions diverses, les pouvoirs et les limites de la chimiothérapie, les produits pharmaceutiques, etc., la chimie est située au cœur de nombreux débats qui agitent la société, et constitue l’une des clés du monde actuel. Continuer la lecture

Recension de livres scientifiques (5)

Cinquième livraison des recensions de livres de culture scientifique que j’avais rédigées entre 2001 et 2007 pour la défunte revue Vient de Paraître. Toujours disponibles et d’actualité.

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VannucciFrançois Vannucci : Le miroir aux neutrinos

Éditions Odile Jacob (octobre 2003), 256 p. – ISBN: 2738113311

François Vannucci, professeur au Laboratoire de physique nucléaire et des hautes énergies de l’université Paris VII, spécialiste reconnu des neutrinos, s’est récemment fait remarquer dans le domaine de la littérature scientifique par un étonnant roman (Les neutrinos vont-ils au paradis ?, 2002) où, dans l’ambiance oppressante d’un laboratoire de physique, il initiait le lecteur au mystère des neutrinos, mais aussi au mystère des découvertes scientifiques et à ceux de la nature humaine.

Dans ce nouvel ouvrage, qui n’a plus rien de romanesque mais conserve la patte de l’écrivain de talent, Vannucci revient sur ces particules fantomatiques entre toutes – l’ouvrage est d’ailleurs sous-titré “ Réflexions autour d’une particule fantôme ”. Doués de propriétés fascinantes, capables de traverser des milliers de kilomètres de roches sans obstacle, les neutrinos, dont on sait depuis peu qu’ils possèdent une masse extrêmement faible, sont si abondants dans l’univers qu’ils “ pèsent ” dans le cosmos autant que l’ensemble des étoiles ! Ils jouent un rôle fondateur aussi bien dans la génération d’énergie nucléaire du Soleil que dans la genèse même de l’univers, expliquant notamment pourquoi la matière l’a finalement emporté sur l’antimatière.

Fidèle à sa double culture scientifique et littéraire, Vannucci agrémente son récit d’un florilège de citations littéraires remarquablement choisies. Empruntées à Paul Morand, James Joyce, Shakespeare, Blaise Cendrars, Garcia Marquez, et même à Michel Houellebecq (chantre bien connu des … particules élémentaires), elles stimulent à la fois la réflexion et la rêverie du lecteur. Graphiques et photographies (dont celle du détecteur Superkamiokande) complètent l’ouvrage, ainsi que le remarquable et très poétique texte de John Updike “ They have no charge and have no mass ” (1973). Vannucci fait preuve une fois de plus de son originalité littéraire. Continuer la lecture

Recension de livres scientifiques (4)

Quatrième livraison des recensions de livres de culture scientifique que j’avais rédigées entre 2001 et 2007 pour la défunte revue Vient de Paraître. Toujours disponibles et d’actualité!

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MLRMarc Lachièze-Rey : Au delà de l’espace et du temps

Le Pommier, Collection : Essais (26 mars 2003)  – ISBN: 2746501066

Physicien théoricien et astrophysicien, Marc Lachièze-Rey est Directeur de recherche au CNRS. Il vient de publier un ouvrage sur la « nouvelle physique », qui traduit une profonde réflexion sur la manière dont se construit la connaissance, en particulier la cosmologie du XXe siècle et son ouverture vers une nouvelle physique du XXIe siècle.

Dans quel univers vivons-nous ? Y a-t-il une physique capable de décrire ses propriétés dont les grands intruments de mesure (télescopes, accélérateurs de particlues), ainsi que des arguments théoriques pertinents, nous suggèrent plus que jamais des aspects incoupçonnés ? Pour nous rendre accessibles les grands mystères du cosmos, l’auteur a choisi à juste titre la géométrie. L’efficacité de la description ainsi obtenue est étonnante : elle permet aussi bien d’expliquer la structure des noyaux et la physique des particules que la nature des galaxies et les modèles de big-bang. Elle met aussi en relief la mésentente sous-jacente qui oppose encore les concepts de l’infiniment grand et de l’infiniment petit : physique quantique et relativité se révèlent incompatibles. Aujourd’hui il faut inventer de nouvelles géométries pour tenter de décrire ce qui, dans l’Univers, nous échappe encore : vivons-nous par exemple dans un monde à 10 dimensions, ou granulaire ? Continuer la lecture

Recension de livres scientifiques (3)

Troisième livraison des recensions de livres de culture scientifique que j’avais rédigées entre 2001 et 2007 pour la défunte revue Vient de Paraître. Toujours d’actualité!

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bouquet-bbAlain Bouquet : Doit-on croire au big bang ?

Le Pommier (Les Petites Pommes du Savoir n°23), 2003 – 64 Pages – ISBN 2.74650119.8

Egalement auteur, dans la même collection, de Pourquoi le Soleil brille-t-il ?, le physicien Alain Bouquet (Laboratoire de cosmologie du Collège de France) explique ici de façon claire et concise l’état actuel de nos connaissances sur l’univers . Remarquant judicieusement qu’il faut cesser de nous polariser sur l’instant initial, il rappelle que le big bang est un outil, une commodité de langage pour expliquer comment l’Univers s’est développé, comment il s’est refroidi et, surtout, dilaté. En fait, ce sont les ennemis de la théorie qui l’ont affublée de ce nom, qu’ils espéraient ridicule. Bouquet retrace les étapes qui ont permis aux astrophysiciens de construire peu à peu une histoire du monde qui tienne debout. Après bien des controverses, le big bang triomphe aujourd’hui parce que ses conséquences sont crédibles et vérifiées par l’observation astronomique. Continuer la lecture

Recension de livres scientifiques (2)

Seconde livraison des recensions de livres de culture scientifique que j’avais rédigées entre 2001 et 2007 pour la défunte revue Vient de Paraître. Toujours d’actualité!

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 Witk-dictCollectif (dir. Nicolas Witkowski) : Dictionnaire culturel des sciences

Éditions du Regard, 441 p. (2001), ISBN : 2-841-051285.

Le maître d’œuvre de cet ouvrage, Nicolas Witkowski, est enseignant de physique,  journaliste et éditeur. L’ouvrage est imposant : près de 1000 articles rédigés par 97 auteurs aux références incontestables, une riche iconographie. Il est surtout original, en ce sens qu’il se veut un dictionnaire « de ce qu’il y a autour des sciences », c’est-à-dire de l’ensemble des relations que celle-ci entretient avec le tissu intellectuel et social dans lequel elle s’insère : art, littérature, cinéma, sociologie, mythe, politique, histoire, religion, humour, éthique, économie, poésie, vulgarisation. Il s’agit d’explorer des aspects souvent négligés de la réalité scientifique, et donc de parler de science différemment, avec la claire volonté de toucher le grand public en rendant la science moins austère. L’ouvrage se présente comme une suite d’articles courts, bien rédigés, répondant effectivement à la question : en quoi l’objet « scientifique » dont on parle (absinthe, Balzac, contingence, Van Gogh, Zoroastre, etc.) est bien un objet culturel. La mine d’informations, parfois surprenante, est séduisante par la liberté de ton de certains auteurs. Selon N. Witkowski, la principale leçon à en tirer est que la raison, fut-elle scientifique, ne peut se passer de l’imaginaire, ni la science de la fiction. Au total, une belle réussite, sachant qu’un tel dictionnaire de « regards croisés » ne saurait se substituer à un dictionnaire des sciences proprement dit. Continuer la lecture

Recension de livres scientifiques (1)

Entre 2001 et 2007 j’étais chargé des recensions de livres de culture scientifique pour Vient de Paraître, une revue trimestrielle d’actualité des livres français, destinée aux médiathécaires et aux libraires de l’étranger. Editée par l’Association pour la diffusion de la pensée française (ADPF) sous la double tutelle des ministères des affaires étrangères et de la culture, elle avait pour ambition de  favoriser la diffusion du livre et de l’écrit français hors des frontières. Vient de paraître a … disparu  en 2007 en même temps que l’ADPF, lorsque cette dernière a été absorbée par Culturesfrance, aux missions culturelles élargies à de nouveaux secteurs. Mais Culturesfrance n’a survécu que jusqu’en 2010, ayant laissé la place  à un « établissement public à caractère industriel et commercial » (EPIC), qui a pris le nom d’Institut français. Valse des étiquettes, changements de direction et revirements illustrent hélas le délitement progressif mais constant de la politique des gouvernements successifs en matière culturelle (c’est encore pire en ce qui concerne la recherche scientifique, mais c’est une autre histoire). Continuer la lecture

Qu’est-ce que la culture ?

La culture ce n’est pas avoir le cerveau farci de dates, de noms ou de chiffres, c’est la qualité du jugement, l’exigence logique, l’appétit de la preuve, la notion de la complexité des choses et de l’arduité des problèmes. C’est l’habitude du doute, le discernement dans la méfiance, la modestie d’opinion, la patience d’ignorer, la certitude qu’on n’a jamais tout le vrai en partage; c’est avoir l’esprit ferme sans l’avoir rigide, c’est être armé contre le flou et aussi contre la fausse précision, c’est refuser tous les fanatismes et jusqu’à ceux qui s’autorisent de la raison; c’est suspecter les dogmatismes officiels mais sans profit pour les charlatans, c’est révérer le génie mais sans en faire une idole, c’est toujours préférer ce qui est à ce qu’on préférerait qui fût.

Jean Rostand, Le droit d’être naturaliste (1963).

Science et culture

L’ensemble de la science est lié à la culture humaine en général, et les découvertes scientifiques, même celles qui à un moment donné apparaissent les plus avancées, ésotériques et difficiles à comprendre, sont dénuées de signification en dehors de leur contexte culturel. Une science théorique qui ne serait pas conscience de ce que les concepts qu’elle tient pour pertinents et importants sont destinés à terme à être exprimés en concepts et en mots qui ont un sens pour la communauté instruite, et à s’inscrire dans une image générale du monde, une science théorique où cela serait oublié et où les initiés continueraient à marmonner en des termes compris au mieux par un petit groupe de partenaires, serait coupée du reste de l’humanité culturelle, vouée à l’atrophie et à l’ossification.

Erwin Schrödinger, 1952