Recension de livres scientifiques (2)

Seconde livraison des recensions de livres de culture scientifique que j’avais rédigées entre 2001 et 2007 pour la défunte revue Vient de Paraître. Toujours d’actualité!

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 Witk-dictCollectif (dir. Nicolas Witkowski) : Dictionnaire culturel des sciences

Éditions du Regard, 441 p. (2001), ISBN : 2-841-051285.

Le maître d’œuvre de cet ouvrage, Nicolas Witkowski, est enseignant de physique,  journaliste et éditeur. L’ouvrage est imposant : près de 1000 articles rédigés par 97 auteurs aux références incontestables, une riche iconographie. Il est surtout original, en ce sens qu’il se veut un dictionnaire « de ce qu’il y a autour des sciences », c’est-à-dire de l’ensemble des relations que celle-ci entretient avec le tissu intellectuel et social dans lequel elle s’insère : art, littérature, cinéma, sociologie, mythe, politique, histoire, religion, humour, éthique, économie, poésie, vulgarisation. Il s’agit d’explorer des aspects souvent négligés de la réalité scientifique, et donc de parler de science différemment, avec la claire volonté de toucher le grand public en rendant la science moins austère. L’ouvrage se présente comme une suite d’articles courts, bien rédigés, répondant effectivement à la question : en quoi l’objet « scientifique » dont on parle (absinthe, Balzac, contingence, Van Gogh, Zoroastre, etc.) est bien un objet culturel. La mine d’informations, parfois surprenante, est séduisante par la liberté de ton de certains auteurs. Selon N. Witkowski, la principale leçon à en tirer est que la raison, fut-elle scientifique, ne peut se passer de l’imaginaire, ni la science de la fiction. Au total, une belle réussite, sachant qu’un tel dictionnaire de « regards croisés » ne saurait se substituer à un dictionnaire des sciences proprement dit.

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DProustDominique proust : L’Harmonie des Sphères

Seuil, 283 p. (2001), ISBN 2-020-485702

Dominique Proust est ingénieur de recherches à l’Observatoire de Paris-Meudon. Observateur chevronné du ciel, familier des plus grands instruments installés au Chili, à Hawaï ou en Australie, D. Proust sait aussi manipuler habilement le plus impressionnant des instruments de musique : l’orgue. C’est donc en tant qu’astronome et musicien que l’auteur nous présente cet ouvrage. L’histoire de l’astronomie et l’histoire de la musique sont, de fait, étroitement liées. De Pythagore qui expliquait la mécanique céleste cinq siècles avant notre ère en associant à chaque planète une note de la gamme, aux sondes spatiales Voyager transportant des témoignages musicaux de notre monde vers d’hypothétiques civilisations dans les profondeurs interstellaires, la parenté de l’astronomie et de la musique défie le temps. Sur le fond de ce fil directeur des relations entre musique et astronomie, cet ouvrage est une façon originale d’aborder l’histoire de la cosmologie et de l’astronomie occidentales. Il montre bien la façon dont la science, les idées et les représentations du monde d’une société influencent la création artistique. Inversement il explique comment une connaissance artistique peut donner aux scientifiques des pistes pour imaginer des hypothèses et avancer dans la recherche. Ainsi, « l’Univers et la musique se renvoient leurs mutuels échos ».

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MayorMichel Mayor, Pierre-Yves Frei : Les nouveaux mondes du cosmos

Seuil, 260 p. (2001), ISBN 2-020-39950-4

Michel Mayor, astronome à l’observatoire de Genève, a co-découvert en 1995 la première planète extrasolaire (51 Pegasi b), et en a découvert de nombreuses autres depuis. Fort de cette riche expérience, il nous explique dans ce livre,  rédigé avec le concours du journaliste scientifique Pierre-Yves Frei, pourquoi la découverte effective de planètes en orbite autour d’autres étoiles que le Soleil est une avancée majeure de l’astronomie. Occasion unique de s’interroger sur les diverses théories qui tentent d’expliquer la formation des systèmes solaires, elle ouvre aussi de vertigineuses perspectives sur la recherche de la vie dans l’Univers. Ces « exoplanètes », comme on les nomme, sont très éloignées et les moyens actuels n’en permettent pas l’observation directe. On envisage cependant de pouvoir les observer un jour comme nos voisines, et peut-être d’y détecter des phénomènes qui ont conduit à l’apparition de la vie sur Terre. Au travers de cette révolution de l’astronomie, c’est l’ensemble de l’histoire de l’observation du ciel qui est racontée, avec ses joies, ses déceptions et cette inépuisable inventivité humaine pour voir l’invisible.
Les auteurs parviennent à un équilibre subtil entre histoire et explications techniques, et dévoilent en prime une passion pour des objets encore plus étranges que les planètes, comme les « pulsars » et les étoiles « naines », qu’elles soient brunes, blanches ou noires…

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Courcelle-TrOlivier Courcelle : Le Théorème de Travolta

Plon , 310 pages (2002).  ISBN : 2259196578

Après une première vie consacrée aux mathématiques, Olivier Courcelle s’est reconverti dans l’édition scientifique. Il est actuellement (2002) rédacteur en chef à la revue Quadrature. Le Théorème de Travolta, qui est son premier roman, affirme résolument sa veine romanesque : l’humour intelligent.
Le Congrès international des mathématiciens se tient tous les quatre ans; c’est la grand-messe de la discipline, au cours de laquelle sont décernées les médailles Fields, l’équivalent des prix Nobel en mathématiques. L’auteur a imaginé qu’à l’occasion de la tenue de ce congrès à Genève, trois jeunes marginaux de la discipline, attirés par les paillettes algébriques et géométriques, et pétris de névroses diverses, décident d’y faire un tour. L’un est un thésard sans inspiration mais à l’ambition himalayenne, esbroufeur de première qui veut  se faire des copains et acheter un Rousseau en plastique à sa maman professeur de français. Le deuxième est un chercheur de Marrakech au manque de confiance maladif, tremblant à l’idée d’exposer durant un bref quart d’heure le poster minable qu’il a bricolé à partir de sa thèse, juste pour faire enrager son frère, lui aussi matheux mais plus doué que lui. Le troisième est un obscur journaliste dans une gazette locale, qui veut rencontrer des types plus moches que lui (les mathématiciens) et préparer son futur best-seller : Le Guide pratique des mathématiques. Un hasard malicieux veut que ces trois paumés s’acoquinent… et le mathématicien raté de Marrakech, fervent imitateur du Travolta danseur de « La fièvre du Samedi Soir », deviendra malgré lui un héros, comme le prouveront des matheux bien plus forts que lui… Ajoutez à cela quelques grandes pointures internationales et un homme d’affaires efficace : tous repartiront riches et auréolés de gloire.
Dans la droite ligne de David Lodge, une satire hilarante du milieu improbable des mathématiciens. Ce roman les montre tels qu’ils sont : simplement des hommes semblables aux autres, dont la motivation première est l’ego et non, comme dans les clichés habituels, la poursuite d’un Graal des temps modernes. Aussi risque-t-il de ne pas plaire à tous… Mais le délire est parfaitement maîtrisé !

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Brune-JupitersElisa Brune : Les Jupiters Chauds

Belfond, 400 pages (2002), ISBN : 2714438970

Depuis qu’il a renoncé à une carrière de directeur financier prometteuse mais sans âme, et renoué avec sa vocation d’enfant l’astronomie, Vincent, un peu plus de trente ans, nage dans le bonheur. Son sujet de thèse le passionne. Ses collègues chercheurs l’ont chaleureusement adopté. De colloque en coupole d’observatoire, de Tenerife au Colorado en passant par le Chili, il apprivoise chaque jour davantage l’Univers et ses vertigineux mystères. Et quand il ne scrute pas les immensités célestes, c’est sur sa galaxie quotidienne que Vincent, garçon rêveur et imaginatif, braque son regard. Mœurs et intrigues de la petite communauté universitaire, nouvelles tocades de sa compagne Sophie, ou excentricités de son frère François, rien n’échappe à son sens aigu de l’observation. Rien ? À trop chevaucher son petit nuage de bonheur, Vincent, la tête dans les étoiles, n’aperçoit pas toujours les signaux adressés par ceux qui ont gardé les pieds sur terre…

Voilà un livre qui surprend. On croit partir dans un roman teinté de science, mais c’est la science qui fait le cœur du roman : le parcours d’un jeune astronome plein d’espoir, les curiosités des planètes extra solaires, les mœurs parfois étonnantes et les rivalités moins étonnantes entre scientifiques aguerris. En contrepoint de cette véritable fresque de l’astronomie contemporaine qui nous emmène de colloque en observatoire,  Elisa Brune (plusieurs romans déjà à son actif, dont le splendide “ Petite révision du ciel ”) n’oublie pas de donner une personnalité et une vie quotidienne au héros, et c’est ce qui rend son entreprise si attachante. D’un côté les étoiles, les télescopes, les calculs, de l’autre la vie de couple, le jardinage, les courses au supermarché. L’un est aussi détaillé que l’autre, et aussi instructif. Il y a autant à apprendre d’une tarte aux prunes qui a brûlé que d’un calcul d’orbite qui a mal tourné.
Ce roman porte au paroxysme l’art du contraste entre le banal et le grandiose, au point qu’on ne sait plus lequel l’emporte sur l’autre. Pourquoi le recenser sous la rubrique “ sciences exactes ” ? Parce que Elisa Brune a le talent de rendre accessible et attachante la recherche de planètes en dehors du système solaire. Découvrir des exoplanètes, soit, et qui sait, demain, sur ces planètes, trouverons-nous la vie ? Elisa Brune explique cette quête de l’inaccessible en évoquant de vrais faits, de vrais scientifiques dont elle cite les noms, en nous emmenant dans de vrais laboratoires dont le grand télescope européen du désert de l’Atacama au nord du Chili. En racontant comment vit cette communauté scientifique qui prend parfois des airs de gamins en goguette, elle démontre avec brio comment une bonne vulgarisation scientifique offre un roman passionnant.

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Lehoucq-formeRoland Lehoucq : L’univers a-t-il une forme?

Flammarion; 150 pages (2002), ISBN : 2082101150

Roland Lehoucq est chercheur au service d’astrophysique du Commissariat à l’énergie atomique de Saclay (CEA). Ses travaux portent notamment sur la topologie cosmique. Il a écrit de nombreux articles de vulgarisation scientifique dans Pour La Science , dans la revue de science-fiction Bifrost et il enseigne l’astrophysique à l’Ecole Polytechnique.
Bonne nouvelle pour la culture scientifique : ce jeune chercheur se lance dans l’écriture au plus long cours, à travers une série d’ouvrages parus ou à paraître. Dans son premier livre de vulgarisation, L’univers a-t-il une forme?, il pose la fascinante question : jusqu’où l’univers s’étend-il ? Est-il fini ou infini ? Et si l’infini n’était qu’une illusion? Si notre univers était telle une galerie des glaces, une boîte à miroirs ? La question d’un espace infini ou fini, qui préoccupe philosophes et cosmologistes depuis vingt-cinq siècles, revient depuis peu sur le devant de la scène scientifique grâce à une nouvelle modélisation physique : la topologie cosmique, et aux plus récents outils scientifiques qui devraient permettre d’apporter une réponse : les futurs grands catalogues de galaxies et l’étude détaillée du rayonnement diffus cosmologique par les satellites MAP et Planck Surveyor.
L’enjeu est de taille: définir la forme globale de l’univers. Plusieurs équipes y travaillent, en France, aux Etats-Unis, au Brésil, au Royaume-Uni, et plusieurs méthodes de détection de la topologie sont proposées.
L’hypothèse qui prévaut  dans cette nouvelle modélisation cosmologique est celle d’un univers qui pourrait se reconnecter sur lui-même. Une des conséquences d’un tel espace replié serait que l’Univers réel serait plus petit que l’univers apparent, nous donnant l’illusion de vivre dans un espace empli d’un grand nombre de galaxies réelles, alors que nombre d’entre elles ne seraient que des images « fantômes »! Quelles expériences mettre en œuvre pour tester cette étonnante hypothèse ? Des outils en cours d’élaboration pourraient permettre de trancher entre un espace strictement plat et replié ou bien un espace sphérique de volume fini, quoique proche, à notre échelle, de la platitude.
Un bon « remue-méninges » qui devrait à la fois intriguer et passionner le lecteur curieux, car, comme l’écrit fort justement l’auteur : « L’idée d’un Univers qui se referme sur lui-même n’est pas plus paradoxale que ne pouvait l’être, pour l’un des premiers hommes, l’idée qu’en marchant constamment droit devant lui il finirait par retrouver son point de départ. »

Note rajoutée en 2014 : Depuis cette parution, Roland Lehoucq est devenu l’un des plus prolifiques auteurs dans le domaine de la vulgarisation scientifque.  Quant aux hypothèses sur la forme de l’univers, depuis les données effectivement acquises par les télescopes WMAP (2003) et Planck (2013), elles ont connu maints rebondissments.

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