Renaissance de la Poésie Scientifique (4/5) : Apocalypses et voyages cosmiques

Suite du billet précédent : De Ponge à Queneau

Apocalypses et voyages cosmiques

Autre thème privilégié de la poésie scientifique, symétrique d’ailleurs de celui des naissances: celui des apocalypses cosmiques. Là encore, la science du XXe siècle a bouleversé notre rapport aux fins du monde. Le sujet mériterait à lui seul une conférence et se Tarendoldécline en plusieurs sous-thèmes. Par exemple, l’ère atomique, la découverte de l’antimatière et le E = mc2 d’Einstein ont fait concevoir aux Terriens ce que peut être la disparition pure et simple. Dans une belle page poétique de Tarendol, datant de 1945, René Barjavel décrit l’été de Hiroshima pour exorciser le cauchemar atomique.

Je me concentrerai sur les modèles d’évolution stellaire, qui se sont développés à partir des années 1930 dès lors que la source d’énergie interne des étoiles – l’énergie nucléaire – était identifiée. Les nouvelles apocalypses célestes, imaginées par les théories astrophysiques et confirmées par l’observation télescopique, engendrent morts et renaissances. À la fin de leur vie de lumière, les étoiles massives expulsent violemment leurs couches externes, tandis que leur cœur s’effondre sur lui-même. C’est le phénomène de la supernova. Les débris gazeux de l’explosion ensemencent en « atomes lourds » les espaces interstellaires, engendrant de proche en proche de nouvelles naissances stellaires qui accueillent en leur sein les ferments d’étoiles disparues. C’est le célèbre « Patience ! Patience dans l’azur, chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr ! » de Paul Valéry, titre repris par un ouvrage de vulgarisation connu de tous. Cette belle image du bûcher fécond est retenue par Charles Dobzynski dans son poème « Supernova » (1963).

Un tremblement d’éther. Une fissure
d’où gicle un faisceau d’ions et de flammes
noués par la racine et la rosace.
Salves – scories de bruits et de couleurs
énucléées – collisions d’aurores.
Grappe de foudre. Et l’onde concentrique
des vibrations sur la vitre d’un rêve.
Caillots d’échos coagulant un quartz,
et la nuit fond d’un bloc. Et sa banquise
forme un bourbier d’étoiles sous la pluie
chaude-chantante : une pluie-en-la-chair,
un suintement sans fin de soleil mort,
une agonie de bouche où l’or bouillonne.
L’explosion d’un grisou dans l’aorte
de la matière en son amas natal.
Sang trop compact, tumeur de l’énergie
qui fait fumer une fièvre d’atomes.
Est-ce la pluie qui tombe ou le grésil
de la lumière aride? Est-ce la pluie
ou bien les stries de la mort dans le spectre?
Est-ce une pluie de pierres pyrogènes,
ou bien le bris d’une étoile en éclats
comme un miroir de mille et mille vies
où notre image ancienne se détruit
puis nous revient, par les années-lumière,
neiger en nous pour une autre naissance?[15]

Explosion de supernova, dite Nébuleuse du Crabe.
Explosion de supernova, dite Nébuleuse du Crabe.

Quant aux cœurs effondrés des supernovæ, ils enfantent de fascinants cadavres stellaires, les trous noirs, sortes de perfections sombres elles aussi promises, sous certaines conditions, à métamorphose et résurrection.

Ayant fait des trous noirs l’une de mes spécialités de chercheur en astrophysique, je me suis particulièrement intéressé à l’imaginaire du gouffre dans la littérature poétique. Aux côtés de Victor Hugo, Jean-Paul Richter, Léon Dierx ou Jean Rameau, on trouve notamment les strophes visionnaires de Gérard de Nerval (Les Chimères, 1854) qui préfigurent plus d’un siècle à l’avance le phénomène du trou noir :

En cherchant l’œil de Dieu, je n’ai vu qu’un orbite
Vaste, noir et sans fond, d’où la nuit qui l’habite
Rayonne sur le monde et s’épaissit toujours ;

Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,
Seuil de l’ancien chaos dont le néant est l’ombre,
Spirale engloutissant les Mondes et les Jours !

Première simulation d'ordinateur d'un trou noir entouré d'un disque de gaz, que j'ai effectuée en 1979.
Première simulation d’ordinateur d’un trou noir entouré d’un disque de gaz, que j’ai effectuée en 1979.

Dans la poésie contemporaine, les trous noirs ont notamment inspiré Maurice Couquiaud (« Trou noir », 1980), André Verdet (« Sphère non radieuse », 1984) et Jacques Réda (2009).

Trou Noir

L’étoile chaleureuse vire de bord au poème
flottant sur le parcours des voiles échappées
Elle remonte sa dérive d’étincelle
dans son noyau de feu pesant
si lourde au fond de sa lumière
qu’elle s’enfonce dans les reflets mouvants
Le vide absorbe son étrave de flambeau
déchirant l’autre surface de la nuit
Plus dense que les matières du feu qui s’allume
elle coule dans un brasier d’absence

La mémoire de l’espace éclaté
garde un peu le décor du temps
L’étoile glisse encore une écume
au bord des vagues sombres
Privilège des rêveries montantes
lisière provisoire de ce qui fut
elle scintille au revers des ombres
n’existant que pour elles maintenant

La nébuleuse des couples en régate
passe avec espoir les bouées dansantes
sur la meute des lames ébréchées
Leurs ciels de vie se chargent de trous noirs[16]

André Verdet (1918-2004)André Verdet Verdet-espace

 André Verdet (1918-2004), peintre et poète qui a collaboré avec Prévert (Histoires), s’est auto-déclaré chantre de la poésie scientifique moderne. Il a dévoré les ouvrages de vulgarisation en astrophysique et les a retranscrits à sa façon dans de nombreux recueils de poétiques, avec des bonheurs divers : Mondes et Soleils (1952), Le Ciel et son fantôme (1975), L’Obscur et l’ouvert (1984), Seul l’espace s’éternise (1994). Dans certains de ses textes, on se retrouve de plain-pied dans la poésie didactique. Par exemple dans Hommages (1984), il rassemble toute l’histoire de l’astronomie en quelques pages. C’est ce qu’avaient fait en leur temps Dominique Ricard, Gudin de la Brunellerie ou Pierre Daru. Le choix de Verdet est particulièrement judicieux – ce qui montre l’étendue de sa culture –, car pas un des « héros » de l’histoire ne manque à l’appel : Aristarque de Samos, Hipparque, Ptolémée, Copernic, Bruno, Tycho Brahé, Kepler, Galilée, Newton, Halley, Kant, Laplace, William et John Herschel, Le Verrier, Einstein et Lemaître.

Il découvrit
Niché dans la lumière
Un petit compagnon
On le nomma Photon

Il se retournait vers la science
Grave bon mais encore comme
L’enfant vers ses jouets

Il demeurera l’homme
D’une énigme clairvoyante
Albert Einstein[17]

maelstromrougeVoici maintenant un court extrait de son long poème sur les trous noirs :

Il fonde dans l’abstraction
Une force soustrayante
Et fait du minimum
Un empire absolu

Une force de frappe aspirante
Soudaine qui happe au passage
Goulue et qui avale comme
Une sorte d’insondable
Entonnoir des enfers froids[18]

Penchons-nous un instant sur le thème du voyage cosmique. C’est un genre littéraire en soi, dont le succès témoigne de ses racines profondes dans la sensibilité. Le mythe d’Icare rappelle combien l’homme a toujours rêvé de s’affranchir de la pesanteur et de conquérir l’espace. Les œuvres littéraires relevant du genre peuvent être classées d’après la forme du voyage. Le voyage mythique est accompli par des êtres surnaturels ou par des hommes placés sous leur conduite. Le voyage mystique décrit le ravissement de l’âme débarrassée du corps. Le voyage en pensée est celui où seule l’intelligence humaine parcourt les cieux.

kircher_iterexstaticum2L’histoire de la littérature est jalonnée de textes brillants rattachés au thème du voyage cosmique : Le Songe de Scipion de Cicéron, Icaroménippe de Lucien de Samosate, La Divine Comédie de Dante, le Roland Furieux de L’Arioste, Le Songe de Kepler, l’Iter exstaticum d’Athanasius Kircher, L’Autre Monde de Cyrano de Bergerac, Les Nuits d’Edward Young, les Rêves de Jean-Paul Richter, L’Eubage de Blaise Cendrars, etc.

Qu’en est-il du voyage astronautique, né le jour où la présence de l’homme dans l’espace n’a plus relevé du rêve mais est devenue effective ? Je crois que la conquête spatiale, commencée à la fin des années 1950 avec le lancement des premiers Spoutniks, a été avec l’informatique l’achèvement scientifique, technologique et culturel foot_a11le plus marquant du XXe siècle. On s’est légitimement demandé si l’imaginaire cosmique des poètes allait être stérilisé dès lors que l’espèce humaine aurait de facto réalisé son rêve de voler dans l’espace. Prenons le cas de la Lune. Est-elle démodée en poésie ? Claude Roy l’a affirmé dans un charmant petit poème de 1993. Il est vrai que l’exploit d’Apollo XI en 1969 a passionné les savants mais consterné certains poètes, dont Raymond Queneau. Souillée par le premier pas de l’homme, la Lune n’est plus une terre de rêves, mais un tas de pierres piétiné par quelques Américains.

operadelespaceTout autre est l’interprétation de Charles Dobzynski. Né à Varsovie en 1929, installé en France dès 1930, rédacteur en chef de la revue Europe, cet esprit curieux de tout a publié plus de vingt recueils de poésie. Dès l’envol des premiers cosmonautes russes en 1961, il a entrevu combien l’âge interplanétaire pouvait ouvrir de nouvelles formes du rêve, et il l’a prouvé magistralement avec son Opéra de l’Espace (1963). A priori, rien n’est plus éloigné de la poésie que la technologie de pointe. Mais le véritable poète sait puiser dans tous les domaines de l’inventivité humaine, et Dobzynski le démontre avec un texte consacré au décollage d’une fusée, qui réussit à concilier la haute poésie et la technologie des propulseurs. Avec lui le vide spatial se fait chair, ventre, dans lequel l’astronef-graine fondera le futur.

Puissance de l’air lourd, musculature du métal dans le faisceau de la fusée attelée à la foudre, à l’araire des vents,
et trouant le tissu compact de l’étendue, l’opacité qui se contracte et sa déchirure s’étend
ramification d’éclats et d’explosions dans l’épiderme atmosphérique,
avez-vous entendu la stridence de l’astronef striant ce que l’on nommait dérisoirement
l’éther ? une immensité vivante et mouvante, un ondoiement noir
où lentement la vie s’accroît et s’agglomère, spectrographie de tous les rêves, précipité de la mémoire,
oisellerie de flammes, l’astronef, nouant une aube boréale en la ceinture Van Allen
et l’air se fend comme une orange, et dans la trame qu’il défait,
ne laissant à sa foulure bleue ni trace de trépan ni fragment d’horizon foudroyé,
l’astronef s’enfonce dans l’infini avec cet abandon tranquille du dormeur ou du noyé,
le vide est chair et changement, chair élastique et conductible songe proliférant dans l’obscurité d’un seul corps,
et dans ce ventre sans parois l’astronef fonde le futur,
le futur à peine une graine, une pulsation de pollen planétaire,
et quel vent d’outre-monde emporte au gré des ondes la promesse
de toutes les germinations? le prélude incandescent à la parturition terrestre
et quel vent se gonfle soudain de toute la tendresse des âges?
Voici le passage du cyclone et l’éclosion du cyclamen de l’aube,
pareille à l’éclat violet de la lampe à arc, voici la flamboyante trajectoire
de l’été, le caméléon de l’été fou, le camée qui prend feu entre deux feuilles de la nuit prémonitoire.
Dans cette mère du cosmos, indifférente à ce qui s’établit, mouvante en ses mucosités, tout occupée à nourrir son sommeil éternellement,
Voici l’astronef roulant le feu de sa torsade et la vitesse est son enfantement,
clarté dans l’ombre, éclair dans la fumée,
Chair dans la chair et chaleur dans la glace : une vie au-delà du néant va germer.[19]

bumper1950

Références

[15] Charles Dobzynski, « Supernova »,  L’Opéra de l’espace, Gallimard, Paris, 1963

[16] Maurice Couquiaud, « Trou noir », Un plaisir d’étincelles, GRP, Paris, 1985

[17] André Verdet, « Hommages » (extrait), L’Obscur et l’Ouvert, Galilée, Paris, 1984.

[18] André Verdet, « Sphère non radieuse » (extrait), L’Obscur et l’Ouvert, op. cit.

[19] Charles Dobzynski, Opéra de l’Espace, Gallimard, Paris, 1963.

suite à venir : Le XXIe siècle

 

 

 

 

Une réflexion sur “ Renaissance de la Poésie Scientifique (4/5) : Apocalypses et voyages cosmiques ”

  1. Je, poussière dans le rayon
    De l’universelle pupille,
    Danse avec les photons, les ions,
    Au sein de l’Esprit qui scintille.
    Ma sainte famille des cieux,
    De quelle branche, quelle essence
    D’arbre cosmique par mes yeux
    L’homme vient-il à sa naissance ?
    Quand l’univers a défailli,
    S’est déchiré de jouissance,
    J’ai vu le temps humain jailli
    À l’orient ouvert, sa chance
    Dernière dans le tout-premier
    Mot prononcé, si bref poème,
    Silence presque, instantané.
    Venue à la matière même,
    Voyant peut-être au creux du noir,
    Le long de ma descente altière,
    Je réaliserai l’espoir
    De rendre l’être à la lumière.

    merci pour cet article !

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