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L’Art avec un grand A !

Les nuits étoilées de Vincent Van Gogh (5) : De Saint-Rémy-de-Provence à Auvers-sur-Oise

Suite du billet précédent  La Nuit étoilée de Saint-Rémy-de-Provence (2/2)

1. Paysage nocturne au lever de lune

Ce tableau (actuellement au musée Kröller-Müller, Otterloo, Pays-Bas) a été peint durant l’été de l’année 1889, alors que Vincent Van Gogh résidait à Saint-Rémy-de-Provence.

En juin 2002, l’astronome américain Donald Olson, de la Southwest Texas State University, s’est déplacé à Saint-Rémy-de-Provence avec son équipe afin de localiser l’endroit précis où le peintre se trouvait lorsqu’il a réalisé cette toile. En utilisant les tables des phases de la lune et un logiciel d’astronomie, ils ont pu calculer le jour et l’heure auxquels une pleine lune montante pouvait apparaître au-dessus de l’horizon à cet endroit. Deux dates étaient possibles : le 16 Mai et le 13 juillet 1889. Comme le blé de la peinture est mûr et moissonné, ils ont conclu que la bonne date devait être le 13 juillet à 21h08 heure locale, le lever de lune durant à peine 2 minutes.

Leur article, intitulé Dating van Gogh’s moonrise, a été publié dans le numéro de Juillet 2003 de la revue américaine Sky and Telescope. Chose étonnante, ce même 13 juillet 2003, année du 150ème anniversaire de la naissance de Van Gogh, on a pu observer un lever de lune identique au même endroit (bien qu’il y ait une pleine lune chaque mois, la lune repasse au même endroit du ciel et dans la même phase selon un cycle d’environ 19 ans.)

On peut se demander toutefois s’il était vraiment nécessaire de déplacer toute une équipe pour faire ce travail, et si, afin d’obtenir de son université les importants crédits nécessaires pour financer son expédition, Olson n’a pas quelque peu exagéré en faisant croire que le moment exact de la réalisation du tableau était inconnu. Il suffit en effet de lire (et Olson a déclaré l’avoir fait) la lettre que Vincent a adressée à son frère Théo le 15 juillet [lettre 790] pour connaître sa date d’exécution, à savoir le 13 juillet  :
« […] je ne peux faire que tripoter un peu dans mes tableaux. J’en ai un en train d’un lever de lune sur le même champ du croquis dans la lettre de Gauguin mais où des meules remplacent le blé. C’est jaune d’ocre sourd et violet. »

 Je ne le reprocherai certainement pas à Olson.  Moi-même chercheur, j’ai vite compris que tous les moyens étaient bons pour obtenir des crédits auprès d’administrations universitaires le plus souvent rétives et ignorantes…

2. Route avec étoiles et cyprès
Route avec étoiles et cyprès. Musée Kröller-Müller (Otterlo)

Ce magnifique tableau représente une route avec un cyprès sur le bord, et dans le ciel bleu sombre, la Lune au premier croissant de sa lunaison, ainsi que deux astres bas sur l’horizon.

Notons que cyprès et fin croissant de Lune sont des symboles récurrents chez Van Gogh, présents dans plusieurs toiles, dont le Cyprès [F613] dont on sait par la lettre [854] qu’il a été peint en février 1890, et Promenade au clair de lune au milieu des oliviers, peint en mai 1890 juste avant de quitter Saint-Rémy pour Auvers-sur-Oise :

A gauche : Cyprès, février 1890 (Metropolitan Museum, New York). A droite : Promenade au clair de lune au milieu d’oliviers, mai 1890 (Muée d’art de Sao Paulo, Brésil)

La seule mention de Route avec étoiles et cyprès dans la correspondance de Van Gogh figure dans la lettre du 24 juin 1890 qu’il écrit à son frère Théo depuis Auvers-sur-Oise :

«  Maintenant les toiles de là-bas sont arrivées, les Iris ont bien séché et j’ose croire que tu y trouveras quelque chose; ainsi il y a aussi encore des roses, un champ de blé, une petite toile avec montagnes et enfin un cyprès avec une étoile. » [Lettre 891]

La toile a donc été peinte à Saint-Rémy. On a une indication qu’elle a même probablement été peinte le mois d’avril grâce à une lettre antérieure datée du 29 avril 1890 : « Etant malade j’ai bien encore fait quelques petites toiles de tête que tu verras plus tard, des souvenirs du nord ». Parmi ces « toiles de tête » figure Cottages au coucher de Soleil, Réminiscence du Brabant, qu’il décrit un peu plus précisément dans une autre lettre écrite le même jour (en hollandais) mais adressée cette fois à sa mère et à sa sœur : « J’ai peint aussi, parmi d’autres choses, une réminiscence du Brabant, des cottages avec des toits en mousse et des haies de hêtres un soir d’automne avec un ciel agité, un coucher de soleil rouge parmi des nuages rougeâtres. » [Lettre 864].

A gauche, détail de “Route avec étoiles et cyprès”. A droite, “Cottages au coucher de Soleil, Réminiscence du Brabant”.

Or ces cottages sont très ressemblants à celui qui est représenté dans Route avec étoile et cyprès, qui daterait donc d’avril 1890.

Revenons maintenant au ciel du tableau. On est tenté de voir la planète Vénus dans le plus brillant des deux astres, l’autre pouvant être alors la planète Mercure. Supposant que la scène a été captée d’après nature (du moins le ciel, puisque le cottage est fait de mémoire), elle se déroulerait un peu avant le lever du Soleil, ce dernier situé encore sous l’horizon du côté gauche (comme en témoigne le voile blanchâtre, qui évoque celui de la Nuit étoilée). Mais à ce compte, le croissant de Lune ne devrait pas être éclairé par la droite ! Il y a donc une anomalie astronomique, qui semble déroger à l’exactitude habituelle de Vincent. Serait-ce donc une nuit étoilée imaginaire ? Continuer la lecture

Les nuits étoilées de Vincent Van Gogh (4) : La Nuit étoilée de Saint-Rémy-de-Provence (2/2)

Suite du billet précédent  La Nuit étoilée de Saint-Rémy-de-Provence (1/2)

Au mois de septembre 2016 je me rends au monastère Saint-Paul-de-Mausole, chef d’œuvre de l’art roman provençal construit dans le voisinage de la cité gallo-romaine Glanum, au Sud de Saint-Rémy de Provence. Une partie du bâtiment demeure aujourd’hui un établissement sanitaire à vocation psychiatrique. Van Gogh y a séjourné du 8 mai 1889 au 16 mai 1890. Au premier étage, la chambre où il était interné a été reconstituée.

Vue aérienne de l’asile Saint-Paul-de-Mausole et orientation de la fenêtre de la chambre de Van Gogh

Par la fenêtre, orientée plein Est, on y voit le paysage que Van Gogh pouvait contempler. Même si celui-ci a été transformé depuis un peu plus d’un siècle, on n’y aperçoit nullement les collines représentées dans sa peinture. Il y a dans la réalité le mur du parc de l’asile qui enserre un champ de blé, lequel s’étend entre l’asile et le mur. Et pas de grand cyprès en vue, et encore moins le village de Saint-Rémy.

De fait la petite chaîne des Alpilles est en direction du Sud. Quant au village de Saint-Rémy et son clocher d’église, assez loin dans la direction du Nord, il est tout autant invisible depuis la fenêtre. On en conclut que Van Gogh n’a pas peint la partie terrestre de sa Nuit étoilée d’après ce qu’il voyait de sa fenêtre.

Il a dû forcément sortir. Mais quand ?
L’ami Philippe André, psychiatre et amateur d’art qui a étudié à fond la correspondance de Van Gogh avant de publier en 2018 son roman Moi, Van Gogh, artiste peintre, m’écrit l’an dernier que dans les premiers jours suivant son internement le 8 mai : « La nuit, il est enfermé dans sa chambre et son matériel est sous clef dans une autre chambre vide qu’on a bien voulu lui allouer à cet usage. De plus il est très angoissé et ne parvient qu’à repeindre ses propres œuvres (Tournesols, Joseph Roulin…) ou à peindre des éléments très proches qui sont dans le parc de l’asile (Iris, Lilas…). Aucune force, durant ces premières semaines, pour peindre de profonds paysages ! »

De fait, lorsque j’ai enfin pu consulter la correspondance complète de Van Gogh, je lis que le 9 mai, lendemain de son arrivée, il écrit à sa belle-sœur « Jo » (l’épouse de Théo donc) : « Quoiqu’ici il y ait quelques malades fort graves, la peur, l’horreur que j’avais auparavant de la folie s’est déjà beaucoup adoucie. Et quoique continuellement on entende ici des cris et des hurlements terribles comme des bêtes dans une ménagerie, malgré cela les gens d’ici se connaissent très bien entre eux et s’aident les uns les autres quand ils tombent dans des crises. En travaillant dans le jardin ils viennent tous voir et je vous assure sont plus discrets et plus polis pour me laisser tranquille que par exemple les bons citoyens d’Arles. Il se pourrait bien que je reste ici assez longtemps, jamais j’ai été si tranquille qu’ici et à l’hospice à Arles pour pouvoir enfin peindre un peu. Tout près d’ici il y a des petites montagnes grises ou bleues ayant à leur pied des blés très très verts et des pins. » D’après la première phrase, il ressort que son angoisse n’était peut-être pas aussi forte que cela, et la suite confirme qu’il a malgré tout commencé à peindre, sans toutefois pouvoir dépasser les lieux fermés de sa chambre ou du petit jardin.
Le 23 mai, il écrit à son frère Théo : « Le paysage de St Rémy est très beau et peu à peu je vais y faire des étapes probablement. Mais en restant ici naturellement le médecin a mieux pu voir ce qui en était, & sera j’ose espérer plus rassuré sur ce qu’il peut me laisser peindre. […] A travers la fenêtre barrée de fer j’aperçois un carré de blé dans un enclos, une perspective à la v. Goyen au-dessus de laquelle le matin je vois le soleil se lever dans sa gloire. Avec cela – comme il y a plus de 30 chambres vides j’ai une chambre encore pour travailler. […] Ce mois ci j’ai 4 toiles de 30 et deux ou trois dessins. »
Cela montre que Vincent envisage de pouvoir très bientôt se promener dans la campagne, hors du monastère. Les quatre toiles qu’il a en train ont été peintes dans le jardin.
Entre le 31 mai et le 6 juin il écrit à Théo pour lui demander de lui envoyer des toiles, des couleurs et des brosses, sa réserve arlésienne étant épuisée. Il ajoute : « Ce matin j’ai vu la campagne de ma fenêtre longtemps avant le lever du soleil avec rien que l’étoile du matin laquelle paraissait très grande. […] Lorsque j’aurai reçu la nouvelle toile & les couleurs je m’en vais un peu voir la campagne. »
Et enfin le 9 juin, après qu’il ait reçu les toiles et les couleurs envoyées par Théo qu’il remercie chaleureusement : « J’en ai été bien content car je languissais un peu après le travail. Aussi est-il que depuis quelques jours je sors dehors pour travailler dans les environs.[…] J’ai en train deux paysages (toiles de 30) de vues prises dans les collines. […] Dans le paysage d’ici bien des choses font souvent penser à Ruysdael. »

Nous avons donc la réponse : Ce n’est que la première semaine de juin que Vincent a pu sortir du monastère et commencer à peindre les paysages vus depuis la campagne environnante. Commençons avec les collines des Alpilles. Comme dit plus haut, elles sont invisibles depuis sa chambre, elles ont donc forcément été peintes à l’extérieur. On retrouve le même profil dans d’autres toiles de la période :

Champ de blé après la tempête (détail), juin 1889.
Le faucheur (détail), juin 1889

Le profil des collines est assez fidèlement restitué, comme j’ai pu le constater en retrouvant l’emplacement approximatif où Van Gogh a posé son chevalet (aujourd’hui un champ de vignes) :

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Les nuits étoilées de Vincent Van Gogh (3) : La Nuit étoilée de Saint-Rémy-de-Provence (1/2)

Suite des billets Terrasse de café à Arles et  La Nuit étoilée sur le Rhône

Nous avons quitté Vincent Van Gogh en septembre 1888, après qu’il ait peint à Arles sa Nuit étoilée sur le Rhône. Le 23 octobre, Paul Gauguin le rejoint dans la « Maison Jaune » qu’il loue et où il va rester deux mois. La cohabitation entre ces deux génies de la peinture n’est pas facile. Outre les querelles de nature domestique, les choses se gâtent le 23 décembre 1888, après une discussion sur la peinture lors de laquelle Gauguin soutient qu’il faut travailler d’imagination, et Van Gogh d’après la nature. Selon la thèse classique, Vincent menace Paul d’un couteau ; ce dernier, effrayé, quitte les lieux. Se retrouvant seul, pris d’un accès de folie, Vincent se coupe un morceau de l’oreille gauche à l’aide d’un rasoir, l’enveloppe dans du papier journal et l’offre à une employée du bordel voisin. Ensuite il se couche. La police ne le trouve que le lendemain, la tête ensanglantée, l’esprit embrouillé. Gauguin leur explique les faits et quitte Arles. Il ne reverra plus son ami.

La Maison jaune (« La Rue »), 1888, huile sur toile, 72 × 89 cm, New Haven, Yale University Art Gallery.

Le lendemain de sa crise, Van Gogh est admis à l’hôpital. Une pétition signée par trente personnes demande son internement ou son expulsion de la ville. En mars 1889, il est interné d’office à l’hôpital d’Arles sur ordre du maire tout en continuant à peindre, et le 8 mai il quitte Arles, ayant décidé de suivre un traitement psychiatrique à l’asile d’aliénés Saint-Paul-de-Mausole, un peu au sud de Saint-Rémy-de-Provence. Il y restera une année (jusqu’en mai 1890), sujet à trois crises de démence, mais entre lesquelles sa production picturale sera d’une extraordinaire richesse : il y réalisera 143 peintures à l’huile et plus de 100 dessins en l’espace de 53 semaines.

L’une des œuvres phares de cette période est la Nuit étoilée, aujourd’hui au Museum of Modern Art à New York.

J’ai toujours été fasciné par cette toile nocturne, avec son ciel tourmenté très présent à l’arrière-plan, composé de volutes, de tourbillons, d’étoiles énormes et d’un croissant de lune entourée d’un halo de lumière. Au second plan, un village au clocher d’église exagérément étiré vers le ciel, qu’au premier abord on pense être le village de Saint-Rémy-de-Provence. De par la position de la lune, l’orientation des cornes de son croissant et le filet de brume blanchâtre au-dessus des collines, il ne faut pas être très grand clerc pour voir au premier coup d’œil que la Nuit étoilée représente un ciel un peu avant l’aube. Peut-on aller plus loin ?

En 1995, fouinant en librairie, je tombe par hasard sur un petit livre intitulé La Nuit étoilée : l’histoire de la matière et la matière de l’histoire. C’est la traduction française d’un opuscule publié en 1989 aux Etats-Unis par Albert Boime (1933-2008), professeur d’histoire de l’art à l’Université de Californie à Los Angeles.

Le livre est passionnant. L’auteur soulève de nombreuses interrogations auxquelles il tente de répondre, notamment en ce qui concerne la date d’exécution du tableau et la nature des objets astronomiques représentés.

J’ai dit dans les billets précédents que Van Gogh peignait d’après nature, et entendait donc reproduire les cieux nocturnes tels qu’il les voyait au moment précis où il commençait ses toiles. J’ai montré combien son Café le soir et sa Nuit étoilée au-dessus du Rhône, peints à Arles, montraient l’étonnant réalisme dont il faisait preuve dans la transposition picturale du firmament. Ce réalisme est moins évident dans la Nuit étoilée de Saint-Rémy, avec son ciel immense chargé d’objets lumineux, cette lune et ces étoiles bien trop grosses éparpillées parmi de vastes volutes tourbillonnantes. Ses représentations du ciel auraient-elles glissé du réalisme à l’imagination la plus folle, voire au délire devant le chevalet, au rythme de sa propre détérioration psychique ?

Pour y répondre, il faut enquêter sur la genèse précise de l’œuvre. Si, grâce à une reconstitution astronomique, on retrouve un ciel identique ou proche de celui représenté dans le tableau – comme c’était le cas pour ses œuvres nocturnes arlésiennes –, alors on aura prouvé le réalisme du tableau, en plus d’en avoir daté l’esquisse au jour et à l’heure près. Continuer la lecture

Les nuits étoilées de Vincent Van Gogh (2) : La nuit étoilée sur le Rhône

Comme nous l’avons vu dans le billet précédent Les nuits étoilées de Vincent Van Gogh (1) : Terrasse de café à Arles, Vincent est donc installé dans la vieille ville d’Arles depuis février 1888. Mi-septembre, après avoir écrit le 16 à sa sœur  Wilhelmina (ou Willemien selon les graphies) qu’il voulait “maintenant absolument peindre un ciel étoilé”, il passe à l’acte dans sa Terrasse de Café, où il montre un petit bout de ciel piqueté de quelques étoiles de la constellation du Verseau.

Un ciel bien plus ample est représenté dans La nuit étoilée sur le Rhône, peinte peu après, fin septembre. Cette toile de 72,5 cm x 92 cm, maintenant exposée au Musée d’Orsay à Paris, montre au premier plan, sur la berge, un couple de face et des embarcations amarrées. Les silhouettes des toits et clochers se découpent sur le bleu du ciel,  les lumières de la ville se réfléchissant sur le fleuve. Parmi les nombreuses étoiles on reconnaît au centre les sept astres du Chariot de la Grande Ourse, qui illuminent un ciel en dégradé de bleus. Comme nous allons voir, la toile soulève plus d’interrogations que la Terrasse de Café en raison de l’incompatibilité entre la vue terrestre et la vue céleste. Une enquête détaillée a été menée en 2012 par le photographe Raymond Martinez, dont je reprends ici les principaux éléments agrémentés de quelques ajouts personnels.

La date d’exécution est confirmée par une lettre adressée à son frère Théo le 29 septembre, alors qu’il vient de terminer le tableau dont il joint un croquis:  « Ci inclus petit croquis d’une toile de 30 carrée – enfin le ciel étoilé peint la nuit même, sous un bec de gaz. Le ciel est bleu vert, l’eau est bleu de roi, les terrains sont mauves. La ville est bleue et violette. le gaz est jaune et ses reflets sont or roux et descendent jusqu’au bronze vert. Sur le champ bleu vert du ciel la Grande Ourse a un scintillement vert et rose dont la pâleur discrète contraste avec l’or brutal du gaz. Deux figurines colorées d’amoureux à l’avant plan. »

Croquis de La nuit étoilée sur le Rhône joint à la lettre du 29 septembre à Théo Van Gogh.

Le 2 octobre 1888 il envoie un croquis légèrement différent à son ami peintre Eugène Boch, avec cette description : « Puis enfin une étude du Rhône, de la ville éclairée au gaz et se reflétant dans la rivière bleue. Avec le ciel étoilé dessus – avec la Grande Ourse – à scintillement rose et vert sur le champ bleu de cobalt du ciel nocturne tandis que la lumière de la ville et ses reflets brutals sont d’un or rouge et d’un vert bronzé. Peint la nuit»

Extrait de la lettre du 2 octobre à Eugène Boch où Vincent décrit sa Nuit étoilée.
Second croquis joint à la lettre du 2 octobre

Cherchons maintenant le lieu où le tableau a été peint. Une phrase de la lettre à sa sœur du 16 septembre indique qu’il l’a certainement peint sur place : « Cela m’amuse énormément de peindre la nuit sur place. Autrefois on dessinait et peignait le tableau le jour d’après le dessin. Mais moi je m’en trouve bien de peindre la chose immédiatement. Il est bien vrai que dans l’obscurité je peux prendre un bleu pour un vert, un lilas bleu pour un lilas rose, puisqu’on ne distingue pas bien la qualité du ton. Mais c’est le seul moyen de sortir de la nuit notre conventionnelle avec une pauvre lumière blafarde et blanchâtre, alors que pourtant une simple bougie déjà nous donne les jaunes, les orangés les plus riches. »

En comparant le paysage actuel (de jour et de nuit) avec celui du tableau, on repère le positionnement exact des clochers des églises Saint Julien et Saint Martin du Méjan,  la courbe du Rhône à la surface duquel, de nuit, se réflètent encore les lueurs des réverbères (aujourd’hui électriques, plus au gaz!), et au centre le Pont de Trinquetaille:

A partir de là on en déduit très précisément l’emplacement du chevalet de Van Gogh et l’angle dans lequel s’inscrit le paysage terrestre : l’orientation est Sud-Ouest. Continuer la lecture

Les nuits étoilées de Vincent Van Gogh (1) : Terrasse de café à Arles

« Dans quel espace vivent nos rêves ? Quel est le dynamisme de notre vie nocturne ? L’espace de notre sommeil est-il vraiment un espace de repos ? N’a-t-il pas plutôt un mouvement incessant et confus ? Sur tous ces problèmes nous avons peu de lumière parce que nous ne retrouvons, le jour venu, que des fragments de vie nocturne. »

Dans ces textes écrits de 1942 à 1962  (réunis dans Le Droit de rêver, PUF, collection “Quadrige”, 2010), Gaston Bachelard célèbre la difficile synthèse de l’imagination et de la réflexion qui lui paraît garantir, chez les écrivains comme chez les artistes, chez Baudelaire comme chez Van Gogh, la fidélité aux valeurs oniriques.

« Un jaune de Van Gogh est comme un or alchimique, un or butiné comme un miel solaire. Ce n’est jamais simplement l’or du blé, de la flamme ou de la chaise de paille : c’est un or à jamais individualisé par les interminables songes du génie. Il n’appartient plus au monde, mais il est le bien d’un homme, le cœur d’un homme, la vérité élémentaire trouvée dans la contemplation de toute une vie »

Coucher de soleil sur champ de blé près d’Arles, 1888

 

Dans la série de billets que je commence ici, je vais analyser en détail les rapports extraordinaires que Vincent Van Gogh (1853-1889) a entretenus avec la vision du ciel provençal.

Le 20 février 1888, âgé de 35 ans, Vincent, l’homme du Nord aux cieux chargés, s’installe à Arles, dans la vieille ville. Bien qu’il arrive dans la cité par temps de neige, il découvre la lumière provençale, éclatante de jour comme de nuit. Stupéfait par la limpidité du firmament, il écrit à son frère Théo : « Le ciel d’un bleu profond était tacheté de nuages d’un bleu plus profond que le bleu fondamental d’un cobalt intense, et d’autres d’un bleu plus clair, comme la blancheur bleue des voies lactées. Dans le fond, les étoiles scintillaient, claires, verdies, jaunes, blanches, rose plus clair, diamantées davantage comme des pierres précieuses ». Dès lors germe en lui le projet fou de peindre le ciel.

Autoportrait de Van Gogh en 1888

Le 12 avril, il écrit à son ami le peintre Émile Bernard : « Un ciel étoilé par exemple, tiens, c’est une chose que je voudrais essayer à faire de même que le jour j’essaierai à peindre une verte prairie étoilée de pissenlits ». Il hésite cependant et procrastine, intimidé par le sujet. Le 19 juin, il fait part de son hésitation à Émile Bernard : « Mais quand donc ferai-je le ciel étoilé, ce tableau qui toujours me préoccupe ? […] Hélas hélas, les plus beaux tableaux sont ceux que l’on rêve en fumant des pipes dans son lit mais qu’on ne fait pas. S’agit pourtant de les attaquer quelqu’incompétent qu’on se sente vis-à-vis des ineffables perfections de splendeurs glorieuses de la nature ».

Mi-juin, Van Gogh fait la connaissance du peintre impressionniste Belge Eugène Boch (1855-1941), qui vient passer quelques semaines à Fontvieille, près d’Arles. Le 8 juillet, il parle de lui dans une lettre à Théo [Lettre 637] : « C’est un garçon dont l’extérieur me plaît beaucoup. Figure en lame de rasoir, yeux verts, avec cela de la distinction ».
Dans sa lettre du lendemain, il confesse à Théo : « Mais toujours la vue des étoiles me fait rêver aussi simplement que me donnent à rêver les points noirs représentant sur la carte géographique villes & villages ».

Le 18 août, il lui fait part de son idée : « Je voudrais faire le portrait d’un ami artiste qui rêve de grands rêves, qui travaille comme le rossignol chante parce que c’est ainsi sa nature.
Cet homme sera blond. Je voudrai mettre dans le tableau mon appréciation, mon amour que j’ai pour lui.
Je le peindrai donc tel quel, aussi fidèlement que je pourrai – pour commencer.–
Mais le tableau n’est pas fini ainsi. Pour le finir je vais maintenant être coloriste arbitraire.
J’exagère le blond de la chevelure, j’arrive aux tons oranges, aux chromes, au citron pâle. Derrière la tête – au lieu de peindre le mur banal du mesquin appartement je peins l’infini.
Je fais un fond simple du bleu le plus riche, le plus intense que je puisse confectionner et par cette simple combinaison, la tête blonde éclairée sur ce fond bleu riche obtient un effet mystérieux comme l’étoile dans l’azur profond. » [Lettre 663]

De fait, à ce moment-là Van Gogh pense à Gauguin, avec qui il espère partager bientôt son appartement à Arles (ce qu’il fera à partir d’octobre). Il choisit finalement Eugène Boch pour modèle. Début septembre, Boch (33 ans) pose pour lui, et Vincent écrit à sa sœur Willemien  : « J’en ai un pour commencer, le portrait d’un jeune impressionniste Belge. Je l’ai peint un peu en poète, la tête fine & nerveuse se détachant sur un fond de ciel de nuit d’un outremer profond avec les scintillements des étoiles… »

Portrait d’Eugène Boch, appelé aussi “le Poète” ou “le Peintre aux étoiles”, septembre 1888 (musée d’Orsay)

En voulant faire le portrait idéal d’un « poète », Vincent amorce un « passage à l’acte » : il s’agit là en effet de sa première représentation d’une nuit étoilée. S’il est vrai que le peintre ne s’appuie pas sur la réalité du ciel, il n’en reste pas moins qu’avec son bleu outremer profond et ses étoiles scintillantes, il inaugure la technique qu’il utilisera pour ses futures nuits. Dans la même longue lettre à sa sœur du 9 septembre , il écrit plus loin « Je veux maintenant absolument peindre un ciel étoilé. Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour, colorée des violets, des bleus et des verts les plus intenses. Lorsque tu y feras attention tu verras que de certaines étoiles sont citronnées, d’autres ont des feux roses, verts, bleus myosotis. Et sans insister davantage il est évident que pour peindre un ciel étoilé il ne suffise point du tout de mettre des points blancs sur du noir bleu. » [Lettre 678]

De gauche à droite, autoportrait d’Emile Bernard, ami de Vincent, portraits photographiques de son frère Théo et de sa sœur Willemien.

Il ne la poste pas et reprend sa lettre le 14. Entretemps il a peint sa première nuit étoilée, le tableau s’intitule Terrasse du café le soir (actuellement au musée Kröller-Muller à Otterlo, Pays Bas) :

« Il y a déjà plusieurs jours que j’ai commencé cette lettre jusqu’ici et je reprends maintenant. J’ai été interrompu justement par le travail que m’a donné de ces jours-ci un nouveau tableau représentant l’extérieur d’un café le soir. Sur la terrasse il y a de petites figurines de buveurs. Une immense lanterne jaune éclaire la terrasse, la devanture, le trottoir, et projette même une lumière sur les pavés de la rue, qui prend une teinte de violet rose. Les pignons des maisons d’une rue qui file sous le ciel bleu constellé d’étoiles sont bleus foncés ou violets avec un arbre vert. Voilà un tableau de nuit sans noir, rien qu’avec du beau bleu et du violet et du vert, et dans cet entourage la place illuminée se colore de soufre pâle, de citron vert. Cela m’amuse énormément de peindre la nuit sur place ».

Terrasse de café le soir

Et le 16 septembre, c’est à Théo qu’il décrit plus brièvement son tableau : « Le deuxième tableau [de cette semaine] représente l’extérieur d’un café illuminé sur la terrasse par une grande lanterne de gaz dans la nuit bleue avec un coin de ciel bleu étoilé.

[…] La question de peindre les scènes ou effets de nuit sur place et la nuit même, m’intéresse énormément »

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Promenade artistique au Musée de Singapour (3) : 1950-aujourd’hui

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Entrons dans la seconde moitié du XXe siècle avec une tentative cubiste de l’Indonésien Mochter Apin (1923-1994) et, beaucoup plus réussi, de gracieuses jeunes femmes balinaises par le sino-indonésien Lee Man Fong (1913-1988). Farouche opposant au régime colonial japonais en Indonésie, le jeune Man Fong a été emprisonné à Djakarta  en 1942, mais un officier japonais amateur de peinture l’a fait libérer au bout de six mois. Après quelques péripéties il est devenu plus tard le peintre préféré du président Sukarno!

Mochter Apin (Indonésie), Winter 1953
Lee Man Fong, Vie à Bali, 1960-65

Comme il se doit , la Galerie Nationale offre une place de choix aux artistes singapouriens.

Lim Cheng Hoe (1912-1979) fut  un aquarelliste reconnu comme l’un des pionniers majeurs de l’école artistique Nanyang à Singapour,  aux côtés de Chen Chong Swee (1910-1985) et Cheong Soo Pieng (1917-1983).

Lim Cheng Hoe, Scène à Kampong, 1960
Chen Chong Swee – After Bath, 1952 (Encre de Chine et aquarelle)
Cheong Soo Pieng -Retour du marché, 1975

Née en Chine de riches parents antiquaires, Georgette Chen (1906-1993) a vécu à new York et à Paris avant de rejoindre l’Académie des Beaux-Arts Nanyang à Singapour et d’y enseigner.  Elle y est très populaire.

Georgette Chen (Singapour), Lotus dans la Brise, 1970

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Promenade artistique au Musée de Singapour (2) : 1900-1950

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F. De la Rosa, Portrait de José Rizal, 1902

Nous entrons de plain-pied dans le XXe siècle avec cette huile datée de 1902 du peintre philippin Fabián de la Rosa (1869-1937). C’est le portrait de José Rizal, artiste, poète et romancier philippin, véritable héros national fusillé en 1896 à Manille pour activités subversives. On lui voue encore aujourd’hui un véritable culte, comme j’ai pu le constater lors de mon récent passage à Manille : un musée dans la vieille ville d’Intramuros lui est entièrement consacré, sans compter les innombrables rues, parcs, places, statues et temples !

Exécution de José Rizal, fresque du Rizal Museum à Manille

Plusieurs peintres philippins sont  à l’honneur au Musée de Singapour, comme Fernando Amorsolo (1892-1972), reconnu comme peintre national, et Hernando Ocampo (1911-1978):

F. Amorsolo, Place du Marché sous l’Occupation, 1942
F. Amorsolo, Défends ton honneur, 1945
H. Ocampo -Danse Moro, 1946

Poursuivons avec un beau tableau de Victor Tardieu, né en France en 1870 et mort en 1937à Hanoï au Vietnam, qui n’est autre que le père du grand poète Jean Tardieu.

Victor Tardieu, La Tonkinoise au panier, 1923

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Hommage à Baptiste-Marrey (1928-2019)

Baptiste-Marrey, très grand écrivain de langue française, vient de nous quitter le 22 janvier 2019 à l’âge de 91 ans. Pratiquement inconnu du public, ignoré par une critique littéraire germanopratine souvent mafieuse qui, pour l’essentiel, ne fait l’éloge que d’indigents écrivaillons, ce romancier, essayiste, poète et « agitateur culturel » était mon voisin à la campagne en même temps qu’une connaissance proche et amicale.

Hommage à l’homme et à son œuvre.

Il y a une vingtaine d’années je suis devenu propriétaire d’une petite fermette dans le village de Chevillon, dans le Nord de l’Yonne. J’allais y passer mes fins de semaine et une partie des vacances d’été, essentiellement pour retaper une à une les pièces de ma longère, entretenir mon jardin et mes arbres fruitiers, faire les confitures d’automne et cultiver mon potager. Un jour le facteur, qui avait appris que j’étais chercheur et que j’avais publié quelques livres, me dit « vous savez que vous avez un voisin écrivain, comme vous ? ». Sur le moment j’ai cru qu’il faisait allusion à mon collègue astrophysicien et ami Hubert Reeves. Il n’était pas précisément mon voisin à Chevillon, mais sa belle propriété de Malicorne, où je me rendais régulièrement, n’est située qu’à une dizaine de kilomètres – ce qui, dans les vastes campagnes de cette région, s’apparente à un proche voisinage. Je ne prêtai donc guère attention à l’information, et quelques années passèrent sans plus de curiosité de ma part.

C’est alors qu’un samedi de printemps 2005, au matin, on frappa à la porte de ma longère. Un homme de petite taille, légèrement corpulent, l’air affable, se tenait devant le seuil. Il se présenta à peu près ainsi  : « Bonjour, je suis votre voisin, j’habite une maison à 500 mètres en haut de la rue. Je suis écrivain, je viens vous saluer pour faire votre connaissance. Je m’appelle Baptiste Marrey ».

J’avoue que je n’avais jamais entendu parler d’un écrivain nommé ainsi, et sur le moment j’ai pensé qu’il s’agissait probablement d’un de ces petits auteurs régionalistes dont la littérature, ancrée dans le terroir, reste généralement ignorée en dehors de leur province. Mais lorsque, par politesse, je lui demandai chez quel éditeur il avait publié et qu’il me répondit Actes Sud, je me dis que cette prestigieuse et exigeante maison d’édition ne pouvait avoir dans son catalogue un auteur de seconde zone, de sorte que ma curiosité fut enfin éveillée.

C’est ainsi que je fis la connaissance de Baptiste-Marrey – de son vrai prénom Jean-Claude — et de son épouse, la comédienne Alix Romero. Vivant à Gentilly, ils possédaient en bordure du village de Chevillon, à moins d’un kilomètre de chez moi, une très belle demeure de campagne, « La Marelle », bien mieux entretenue que ma très rustique longère. Nous commençâmes donc à nous fréquenter, échangeant naturellement quelques-uns de nos écrits respectifs.

Je dois dire que je ne m’attendais pas du tout au choc littéraire que j’éprouvai en lisant en 2006 le premier roman qu’il m’offrit : Les papiers de Walter Jonas. Un vrai chef-d’œuvre, sur lequel je reviendrai plus bas.

Plus tard il me fit présent d’autres titres, que je dévorai comme le premier : SMS, Elvira, Edda H, consacrés à la musique classique et à l’opéra, passions communes, et l’Atelier de Peter Loewen, autre chef-d’œuvre cette fois consacré à la peinture (j’eus plus tard l’occasion de rencontrer l’un de ses fils, l’excellent peintre Gilles Marrey, et d’en visiter une superbe exposition au Musée de Sens).

Pour en savoir plus sur le parcours de Baptiste-Marrey je renvoie le lecteur intéressé au bel article qui lui est consacré sur Wikipédia, assorti d’une bibliographie assez complète (douze romans, une vingtaine d’essais). En résumé, il est né à Paris, dans le quartier de Bercy, et y a passé ses jeunes années. « La peau de mon enfance », l’un de ses derniers ouvrages publié en 2016, est un pèlerinage bouleversant dans le territoire de son enfance irrémédiablement défiguré par l’urbanisation du quartier: “Pierre à pierre me fut arrachée la peau de mon enfance. De cette ville-là (Paris), il ne reste rien que je puisse montrer à mes propres enfants.”Continuer la lecture

Promenade artistique au musée de Singapour (1): XIXe siècle

La Galerie Nationale de Singapour (National Gallery Singapore) est un musée spécialisé dans l’art de l’Asie du Sud-Est. Il a ouvert en 2015 dans les anciens bâtiments coloniaux de la Cour Suprême et de la Mairie, situés côte à côte et classés monuments historiques. L’architecte français Jean-François Milou a remporté le projet parmi plus de 100 propositions et a entrepris des travaux pharaoniques de rénovation des bâtiments. Le résultat est une vraie réussite architecturale, reflétant tout à fait la puissance économique du Singapour d’aujourd’hui.

Deux vues de Singapour depuis la terrasse supérieure du Musée

Le musée s’étend au total sur une surface de 64 000 m2, soit l’équivalent du Musée d’Orsay. Il est très loin cependant d’abriter les immortels chefs-d’œuvre de la peinture occidentale que présente ce dernier. La National Gallery évoque en effet l’histoire de l’Art à Singapour des XIXe et XXe siècles – pour moi la partie intéressante. Il est en effet toujours instructif de voir ce qui se faisait ailleurs dans le monde aux temps où l’art européen atteignait un nouveau sommet, avec notamment l’impressionnisme et le post-impressionnisme.

Les deux anciens bâtiments, liés par une voile et bien mis en valeur.
Deux vues intérieures

Le musée de Singapour présente aussi, « exercice obligé » de tous les musées d’art moderne du monde, tout un panel de réalisations, installations et performances relevant le plus souvent de la pure escroquerie (c’est mon opinion personnelle, et je précise que je ne suis nullement « réactionnaire » en matière artistique, comme le prouve mon implication dans la création en musique contemporaine.)

Ayant eu la chance de visiter ce musée lors d’un récent et bref séjour à Singapour, et sachant que la grande majorité de mes lecteurs n’auront pas cette chance, je les invite à une petite promenade en images dans ce musée. Je me suis focalisé sur les œuvres qui m’ont le plus intéressé, et que j’ai moi-même photographiées avec mon Iphone – d’où la qualité parfois contestable des reproductions!

Commençons par deux vues de Singapour au milieu du XIXe siècle (on appréciera ou pas le changement!)

Charles Andrew Dyce, Old Bridge in Singapore, 1842
F.E.Paris & S. Himeley, Le port de Singapour en 1835

C’était une époque où les explorateurs européens comme Louis Delaporte (1842-1925, découvreur du site d’Angkor) et le Capitaine Robert Smith (1792-1882, découvreur de l’Ile Prince of Wales) dessinaient les merveilles naturelles de la région:

Delaporte, Intérieur de la grotte du Nam Hou, 1873
Cascade sur l’Ile Prince de Galles, gravure de William Daniell d’après une aquarelle du Capitaine Robert Smith, 1812.

Quand on pense à l’art d’Extrême Orient, on pense automatiquement aux estampes représentant la nature:

Découvrons maintenant quelques artistes asiatiques du XIXe siècle, très peu connus en Occident, comme les Indonésiens Jan Daniel Beynon (1830-1877) et Raden Kusumadibrata, les Philippins Juan Luna (1857-1899) et Félix Resurrection Hidalgo (1855-1913).  Continuer la lecture

Mes sculptures

M’étant intéressé tout au long de ma vie à diverses formes d’expression artistique, j’ai consacré quelques mois seulement à la sculpture à l’arc électrique. C’était en 1994 …  Mon modèle était évidemment César Baldaccini, dit César, mon compatriote marseillais, mais aussi mon ami d’enfance Philippe André, psychiatre et écrivain de son état, mais qui avait utilisé  plusieurs années durant cette technique et produit une trentaine d’œuvres admirables. J’ai d’ailleurs eu la chance d’exposer avec lui en 1994 au Centre Culturel de Meudon (Exposition L’Encre et le Fer : à moi l’encre, c’est-à-dire encres de chine et  lithographies, à lui la ferraille).

J’ai vite été fasciné par cette rencontre avec la matière au sens le plus concret du terme, à savoir la ferraille, que j’allais récupérer chez les ferrailleurs de l’Yonne proches de ma maison de campagne. Certaines pièces détachées issues d’antiques machines agricoles étaient d’ailleurs en elles-mêmes de petites  œuvres d’art !

Pour réaliser ce type de sculpture, il faut s’équiper d’un poste à souder, de jeux d’électrodes de diverses grosseurs dont la matière, fondue sous la puissance électrique, permet de coller entre elles les pièces de métal, d’une meuleuse pour façonner les divers éléments constitutifs de la sculpture, d’un masque, d’un vêtement entièrement couvrant  et d’une forte paire de gants pour se protéger des étincelles ! Après quelques heures de travail passées dans l’atelier, on en ressort trempé de sueur et de fatigue, mais heureux d’avoir fait plier les éléments les moins malléables de la nature.

Mes réalisations n’ont guère été élaborées: j’ai rapidement perdu l’usage d’un atelier, et je suis donc passé à autre chose (il y en a tant à faire et à expérimenter!).  J’ose quand même montrer ici quelques-unes de mes réalisations un peu simplistes.

 J’ai commencé par une petite girouette :

Puis une série de 12 soudures très simples, intitulée “Les douze apôtres” (aucune religiosité derrière), dont voici quatre reproductions : Continuer la lecture

Florilège astronomique et discours pour la Fête des Vendanges 2017

Le 11 octobre 2017 j’ai été invité à prononcer le discours d’ouverture de la 18e Fête des Vendanges de Montmartre, sur le thème des Lumières.  J’ai fait précéder mon discours d’un court montage vidéo des plus belles images astronomiques entrelacées avec des reproductions de quelques-unes de mes œuvres graphiques, et illustré musicalement par une pièce d’Astor Piazzolla.
La vidéo est sur YouTube :

Je reproduis ci-dessous mon discours, à la fois hommage au grand poète persan du XIe siècle Omar Khayyam  qui a si bien su chanter le ciel autant que le vin et l’amour, et aux merveilleuses découvertes de l’astrophysique contemporaine.

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J’entends dire que les amants du vin seront damnés.
C’est un mensonge évident.
Si les amants du vin et de l’amour vont en Enfer,
Alors le Paradis est aussi vide que la paume de ma main

Donc, bois du vin… C’est lui la vie éternelle,
C’est le trésor qui t’est resté des jours de ta jeunesse :
La saison des roses et du vin, et des compagnons ivres !
Sois heureux un instant, cet instant c’est ta vie.

Bois du vin, car tu dormiras longtemps sous la terre
Seul sans ami, sans camarade et sans femme ;
Surtout, ne dévoile ce secret à personne :
Les tulipes fanées ne refleurissent jamais.

Certains d’entre vous auront peut-être reconnu quelques-uns des fameux Quatrains d’Omar Khayyam, cet immense astronome, mathématicien et poète persan qui vécut entre 1048 et 1131 – il y a donc près de mille ans. Khayyam, considéré comme l’un des plus grands astronomes et mathématiciens du Moyen-Âge – il a notamment dirigé l’Observatoire de Boukhara – était fondamentalement un sceptique, et il a beaucoup raillé la prétention des savants à vouloir déchiffrer seuls l’énigme du ciel.

L’un des ses Quatrains les plus célèbres et que j’aime personnellement beaucoup affirme par exemple :

Ces perceurs maladroits des perles du savoir
Ont dit de l’univers tout ce qu’ils ont cru voir;
Ils n’ont fait, ignorants du mystère du monde,
Qu’agiter le menton avant le grand sommeil noir.

Pour Khayyam, l’homme n’est qu’un pion sans importance sur l’échiquier cosmique. Mieux vaut donc s’adonner aux plaisirs éphémères mais certains du vin et de l’amour. 464 de ses quatrains sont ainsi dédiés au vin ! Continuer la lecture

Hommage à Tristan Clais, compositeur et graphiste (1929-2017)

Vous n’avez très probablement jamais entendu du compositeur et graphiste Tristan Clais. Il vient de décéder le 4 janvier à l’âge de 88 ans. Il était mon ami et ce billet lui rend hommage.

Comme l’a écrit l’un de ses amis, Joseph Mornet, dans un article-hommage, raconter la vie de Tristan Clais tient presque de l’impossible tant elle fut foisonnante. Né en 1929, Tristan avait fait des études musicales et théâtrales au Conservatoire Royal de Bruxelles, à la suite desquelles il s’était engagé comme comédien au Théâtre National de Belgique et autres scènes pendant plusieurs saisons. En 1958, il est entré à la Radio Télévision Belge où il a présenté les programmes musicaux et les concerts publics pendant seize ans. Parallèlement il a mené une carrière de concertiste en tant que baryton, particulièrement en Allemagne (oratorios, lied …), et de récitant dans des œuvres de Henri Pousseur, Michel Butor, Darius Milhaud, etc…

Tristan chez lui, devant quelques-unes de ses réalisations graphiques.
Tristan chez lui, devant quelques-unes de ses réalisations graphiques.

A cette époque il a reçu des cours particuliers de direction d’orchestre avec le grand chef Igor Markevitch. Une bourse du gouvernement italien lui a été attribuée en 1962 pour perfectionner sa formation musicale à l’Academia Belgica de Rome. C’est là qu’il a décidé de se consacrer définitivement à la composition. Pendant toutes ces années, Tristan Clais a participé en parallèle aux activités du groupe surréaliste Phases avec son ami l’excellent peintre belge  Jacques Lacomblez, écrivant des textes, participant à des « happenings », réalisant des collages et des graphismes.

A partir de 1971, ses œuvres musicales ont été régulièrement jouées et diffusées, en France et à l’étranger, fréquemment sous sa direction. Plusieurs d’entre elles ont été créées à Montpellier et sa région où le compositeur a vécu la dernière partie de sa vie. Son œuvre compte un nombre important d’opus utilisant divers ensembles instrumentaux, chanteurs et organistes, et montre un intérêt marqué pour la physique fondamentale et l’astrophysique, comme en témoignent les titres de nombre de ses œuvres : Alpha Céphéï II (1973, créé au Festival de Royan par I Solisti Veneti et Ars Nova sous la direction du compositeur), Jeu de Quarks I (ensemble 2E2M, direction Tristan Clais, Théâtre de l’Odéon 1975), et surtout la série des Cygnus initiée par Cygnus X1 pour piano et orchestre (1986, créé par l’ensemble 2E2M sous la direction du compositeur). Le titre est une référence explicite à la source X binaire Cygnus X1 – première source X répertoriée dans la constellation du Cygne, découverte en 1965 et qui, dans les années 1970, s’est révélée abriter le premier « candidat » trou noir de masse stellaire.

La toute première édition de mon livre sur les trous noirs, parue en novembre 1987 chez Belfond.
La toute première édition de mon livre sur les trous noirs, parue en novembre 1987 chez Belfond.

C’est en 1988 que Tristan Clais m’a écrit pour la première fois, exprimant son intérêt enthousiaste pour les phénomènes étranges de l’astrophysique. Particulièrement fasciné par les trous noirs, il venait de lire l’ouvrage de vulgarisation que je leur avais consacré en 1987 et souhaitait approfondir la question. Il venait de composer deux autres opus intitulés Cygnus X2 (pour orgue, 1986) et Cygnus X3 (sonate pour piano, 1986), sans doute bien informé que les observations effectuées en rayons X par des télescopes embarqués dans l’espace avaient effectivement découvert deux autres sources X binaires du même nom dans la constellation du Cygne…

Amateur de musique contemporaine et déjà désireux de tisser des liens fertiles entre astrophysique et musique, je lui ai répondu aussitôt. Une relation épistolaire s’est vite nouée. Dès lors Tristan a poursuivi son cycle en s’affranchissant des contraintes de catalogue, puisque la série s’est achevée par un Cygnus X21 parfaitement imaginaire… Écrites pour diverses formations instrumentales, ces pièces tentent toutes de transposer musicalement les phénomènes d’accrétion et d’engloutissement dans un trou noir. Dans Cygnus X-7 pour piano et orchestre, on entend par exemple un sifflement strident, persistant, voire exaspérant, évoquant le trou noir suçotant obstinément son étoile comme l’araignée sa proie. Des cascades pianistiques figurent le gaz qui dégringole en jetant ses derniers feux. Des grappes sonores nommées « clusters », constituées d’au moins trois sons conjoints et simultanés, souvent exécutées avec le poing, le coude ou l’avant-bras, dénotent la coagulation finale dans le trou noir. Certains nostalgiques de Dante y entendront les cris des âmes englouties. L’harmonie des sphères contemporaine n’est vraiment plus ce qu’elle était du temps de Kepler… Continuer la lecture

Cosmosaïques

Les Cosmosaïques sont une série de collages que j’ai réalisés à partir de 2005, suite à une longue réflexion sur la notion de symétrie et de brisure de symétrie ainsi que de mes travaux sur la topologie cosmique et les pavages d’espace. L’idée fondatrice est qu’en physique tout comme dans les arts, la symétrie parfaite est statique, tandis que les brisures de symétrie engendrent la dynamique.

Tout au long de l’histoire, de nombreux penseurs ont été si imprégnés d’un certain sentiment de la symétrie qu’ils n’ont pu s’empêcher de croire qu’elle tient une place importante dans l’explication du monde. Dans son texte Eurêka (1848), Edgar Poe écrivait  : “Le sentiment de la symétrie est un instinct qui repose sur une confiance presque aveugle. C’est l’essence poétique de l’univers, de cet Univers qui, dans la perfection de sa symétrie, est simplement le plus sublime des poèmes. Or, symétrie et cohérence sont des termes réciproquement convertibles ; ainsi la Poésie et la Vérité ne font qu’un…”

De fait, la notion de symétrie fascine scientifiques et artistes depuis l’Antiquité, et d’innombrables œuvres et ouvrages lui sont consacrés. Aujourd’hui encore, la symétrie traverse la totalité du champ de la physique, au point d’en devenir le pilier fondateur.

Le grand mathématicien et physicien Hermann Weyl (1885-1955) a beaucoup fait pour montrer l'importance des groupes en physique quantique. On lui doit aussi un excellent petit livre de vulgarisation sur le concept de groupe ("Symétrie et mathématique moderne") et ses connexions avec la notion de symétrie dans les sciences de la nature, que ce soit la cristallographie, la biologie ou la théorie de la relativité ou même le domaine artistique.
Le grand mathématicien et physicien Hermann Weyl (1885-1955) a beaucoup fait pour montrer l’importance des groupes en physique quantique. On lui doit un excellent petit livre de vulgarisation sur le concept de groupe (“Symétrie et mathématique moderne”) et ses connexions avec la notion de symétrie dans les sciences de la nature, que ce soit la cristallographie, la biologie, la théorie de la relativité, ou même le domaine artistique.

Par exemple, depuis trente ans, les chercheurs tentent d’unifier les forces et les particules qui constituent notre univers matériel, c’est-à-dire leur trouver une description mathématique commune. Une telle « superthéorie » rendrait compte non seulement de toutes les formes connues et inconnues de la matière, mais aussi des quatre interactions fondamentales que sont la gravitation, l’électromagnétisme, les interactions nucléaires forte et faible. Ces théories d’unification sont encore variées : Grande Unification, supersymétrie, supercordes, etc., mais leur hypothèse de base commune est que la nature opère selon un ensemble de règles mathématiques se ramenant à des symétries. Bien que les symétries de la nature soient aujourd’hui cachées dans notre Univers à basse énergie, elles se révèleraient à très haute température et peuvent être étudiées dans les accélérateurs de particules.

L'unification complète des quatre interactions fondamentales ne se ferait qu'à très haute énergie, conditions qui dans l'histoire de l'univers n'auraient été réalisées que durant l'ère très primordiale dite "de Planck".
L’unification complète des quatre interactions fondamentales ne se ferait qu’à très haute énergie, conditions qui dans l’histoire de l’univers n’auraient été réalisées que durant l’ère très primordiale dite “de Planck”. Les expériences du CERN (LHC) ont confirmé la première unification dite électrofaible (le boson de Higgs en étant la “cerise sur le gâteau”). Les deux autres unifications, supputées à bien plus haute énergie, restent hypothétiques.

Cependant, plus fascinante encore est la notion de « brisure de symétrie ». En effet, le but réel des théories d’unification est double : il s’agit non seulement de découvrir les symétries sous-jacentes de l’Univers primitif (à très haute température), mais aussi de trouver des mécanismes physiques capables de « briser » ces symétries lorsque, au cours de son expansion, l’Univers est descendu à basse énergie. Après tout, nous vivons dans un Univers devenu complexe, empli de particules et d’interactions si diverses qu’elles se prêtent mal à une description trop symétrique. La complexité du monde peut donc se traduire par des écarts à la symétrie parfaite. La physique étudie précisément les brisures de symétrie et montre que celles-ci jouent un rôle au moins aussi fondamental dans la nature que les symétries en elles-mêmes. Un autre exemple frappant illustrant la richesse du concept se trouve en théorie des cordes, où les brisures de symétrie du vide quantique engendrent une multiplicité d’univers aux caractéristiques généralement différentes du nôtre, lequel ne serait donc qu’une réalisation hautement improbable au sein d’un « multivers ».

Il est remarquable que cette démarche se retrouve dans l’art et l’esthétique. La symétrie y est omniprésente, mais la notion (subjective) de « beauté » est davantage liée à un léger écart à la symétrie plutôt qu’à la symétrie parfaite. Les plus beaux visages ne sont pas exactement symétriques, les architectures les plus réussies mêlent symétrie et surprise… Continuer la lecture

La physique étrange d’Interstellar (6/6) : l’équation ultime

Suite du billet précédent La physique étrange d’Interstellar (5/6) et fin

En novembre 2014, le film de science-fiction Interstellar (réalisation Christopher Nolan, Warner Bros Pictures, 169 minutes, 2014) sortait sur nos écrans. Véritable « blockbuster » hollywoodien, il a suscité un énorme battage médiatique, comme en témoignent les innombrables forums de discussion et articles de presse ayant fleuri au cours des jours, semaines et mois qui ont suivi.  A la demande de la revue de langue anglaise Inference : International Review of Science, j’ai par la suite fait un travail d’analyse scientifique beaucoup plus développé et approfondi, publié au printemps 2015. Je vous en livre la traduction française, découpée en 6 billets. Celui-ci est le sixième et dernier. Merci de m’avoir lu jusqu’au bout!

Formules

L’équation ultime

Vers la fin d’Interstellar, on voit la scientifique Murph écrire une équation censée résoudre l’incompatibilité entre la relativité générale et la mécanique quantique. On aperçoit dans le fond une série de tableaux noirs couverts de diagrammes et d’équations supposées aboutir à l’équation ultime, celle d’une « Théorie de Tout ». Le sort de l’humanité en dépend. Mise à part la naïveté d’une telle représentation, il est intéressant de se demander si les équations fugitivement montrées dans la scène ont la moindre signification.

L'unification complète des quatre interactions fondamentales ne se ferait qu'à très haute énergie, conditions qui dans l'histoire de l'univers n'auraient été réalisées que durant l'ère très primordiale dite "de Planck".
L’unification complète des quatre interactions fondamentales ne se ferait qu’à très haute énergie, conditions qui dans l’histoire de l’univers n’auraient été réalisées que durant l’ère très primordiale dite “de Planck”.

A première vue, la longue suite de formules paraît fastidieuse. Aujourd’hui, l’unification de la relativité générale et de la mécanique quantique n’est toujours pas résolue. Diverses approches du problème, comme la gravité quantique à boucles, la théorie des cordes et la géométrie non-commutative, font l’objet d’intenses recherches en cours[1]. Continuer la lecture

La physique étrange d’Interstellar (5/6) : machines à remonter le temps et cinquième dimension

Suite du billet précédent La physique étrange d’Interstellar (4/6)

En novembre 2014, le film de science-fiction Interstellar (réalisation Christopher Nolan, Warner Bros Pictures, 169 minutes, 2014) sortait sur nos écrans. Véritable « blockbuster » hollywoodien, il a suscité un énorme battage médiatique, comme en témoignent les innombrables forums de discussion et articles de presse ayant fleuri au cours des jours, semaines et mois qui ont suivi.  A la demande de la revue de langue anglaise Inference : International Review of Science, j’ai par la suite fait un travail d’analyse scientifique beaucoup plus développé et approfondi, publié au printemps 2015. Je vous en livre la traduction française, découpée en 6 billets. Celui-ci est le cinquième.

Gargantua, une machine à remonter le temps

Au cours d’une scène de la dernière partie du film, Cooper plonge dans Gargantua, de façon à s’assurer que le vaisseau Endurance puisse bien atteindre la troisième et dernière planète. En dépit de la menace posée par les forces de marée, Cooper survit. Il est donc chanceux, car les forces de marée deviennent infinies quand r tend vers 0. Ainsi, même pour un trou noir supermassif comme Gargantua, une fois passé sain et sauf l’horizon des événements, tout corps s’approchant de la singularité centrale doit être en fin de compte détruit. Heureusement, Gargantua est un trou noir en rotation rapide, et sa létale singularité a la forme d’un anneau évitable.

La structure interne d'un trou noir en rotation montre une singularité en forme d'anneau, qui peut donc être évitée selon certaines trajectoires.
La structure interne d’un trou noir en rotation montre une singularité en forme d’anneau, qui peut donc être évitée selon certaines trajectoires.

Cooper utilise donc le trou de ver associé au trou noir géant pour se transporter dans une autre région de l’espace-temps, un univers pentadimensionnel auquel le film se réfère sous le nom de tesseract. Continuer la lecture

La physique étrange d’Interstellar (4/6) : dilatation temporelle et processus de Penrose

Suite du billet précédent La physique étrange d’Interstellar (3/6)

En novembre 2014, le film de science-fiction Interstellar (réalisation Christopher Nolan, Warner Bros Pictures, 169 minutes, 2014) sortait sur nos écrans. Véritable « blockbuster » hollywoodien, il a suscité un énorme battage médiatique, comme en témoignent les innombrables forums de discussion et articles de presse ayant fleuri au cours des jours, semaines et mois qui ont suivi.  A la demande de la revue de langue anglaise Inference : International Review of Science, j’ai par la suite fait un travail d’analyse scientifique beaucoup plus développé et approfondi, publié au printemps 2015. Je vous en livre la traduction française, découpée en 6 billets. Celui-ci est le quatrième.

Dilatation temporelle

La théorie de la relativité restreinte d’Einstein prédit que des observateurs placés dans des référentiels différemment accélérés perçoivent le temps différemment. Ce phénomène bien connu de « dilatation » temporelle a été vérifié expérimentalement à un haut degré de précision. Les conséquences de la dilation temporelle se font sentir tout au long de l’histoire d’Interstellar.

Les fameuses "montres molles" de Salvador Dali sont une belle métaphore de l'élasticité du temps prévue par la relativité d'Einstein.
Les fameuses “montres molles” de Salvador Dali sont une belle métaphore de l’élasticité du temps prévue par la relativité d’Einstein.

Près de l’horizon des événements d’un trou noir, où le champ gravitationnel est énorme, la dilatation temporelle est également énorme. Les horloges sont fortement ralenties par rapport aux horloges lointaines. Une heure sur Miller (temps propre de Miller) équivaut à sept années sur Terre. Ceci correspond à un facteur de dilatation de 60 000. Bien que la dilatation temporelle tende vers l’infini quand l’horloge tend vers l’horizon des événements, un facteur de dilatation de 60 000 est impossible pour une planète en orbite stable autour d’un trou noir.

Dans son livre, The Science of Interstellar, Kip Thorne explique qu’un facteur de dilatation temporelle de cette grandeur était une exigence non négociable de la part du réalisateur[1]. Après quelques heures de calcul, Thorne est parvenu à la conclusion que le scénario, bien que très peu vraisemblable, était marginalement possible. Le facteur-clé est la période de rotation du trou noir. Un trou noir de Kerr (tournant) se comporte très différemment d’un trou noir de Schwarzschild (statique). L’équation de dilatation temporelle dérivée de la métrique de Kerr s’écrit:

1 – (dτ/dt)2 = 2GMr/c2rho2, où rho2 = r2 + (J/Mc)2cos2θ.

En substituant dτ = 1 heure et dt = 7 ans, on obtient:

formule-dilation Continuer la lecture

La physique étrange d’Interstellar (3/6): disque d’accrétion et forces de marée

Suite du billet précédent La physique étrange d’Insterstellar (2/6)

En novembre 2014, le film de science-fiction Interstellar (réalisation Christopher Nolan, Warner Bros Pictures, 169 minutes, 2014) sortait sur nos écrans. Véritable “blockbuster” hollywoodien, il a suscité un énorme battage médiatique, comme en témoignent les innombrables forums de discussion et articles de presse ayant fleuri au cours des jours, semaines et mois qui ont suivi.  A la demande de la revue de langue anglaise Inference : International Review of Science, j’ai par la suite fait un travail d’analyse scientifique beaucoup plus développé et approfondi, publié au printemps 2015. Je vous en livre la traduction française, découpée en 6 billets. Celui-ci est le troisième.

Visualisation du disque d’accrétion

Interstellar est le premier film long métrage d’Hollywood qui tente de représenter correctement un trou noir tel qu’il apparaîtrait à un observateur proche de lui. L’image sans doute la plus captivante du film est le spectacle de Gargantua et de son disque d’accrétion se déployant tout autour et devant lui.

La simulation de trou noir entouré d'un disque d'accrétion montrée dans "Interstellar"
La simulation de trou noir entouré d’un disque d’accrétion montrée dans “Interstellar”

Un trou noir engendre des déformations extrêmes de l’espace-temps. Il crée aussi les déviations de rayons lumineux les plus fortes possibles. Cela engendre de spectaculaires illusions d’optique de type « mirage gravitationnel ». Pour les représenter, la compagnie en charge des effets spéciaux du film, Double Negative, a développé en collaboration avec Kip Thorne un logiciel capable d’intégrer les équations de propagation de la lumière dans l’espace-temps courbe du trou noir[1]. Les équations produites pour le film ont permis de décrire le mirage gravitationnel produit sur les étoiles d’arrière-plan, tel qu’il serait vu par une caméra proche de l’horizon des événements[2].

Mirage gravitationnel produit par un trou noir situé sur la ligne de visée du Grand Nuage de Magellan (LMC). En haut de l'image on reconnaît aisément la partie méridionale de la Voie Lactée avec, en partant de la gauche, Alpha et Beta Centauri, la Croix du Sud. L'étoile la plus brillante proche du LMC est Canopus (vue deux fois). La seconde étoile plus brillante est Achernar, vue aussi deux fois© Alain Riazuelo, CNRS/IAP
Mirage gravitationnel produit par un trou noir situé sur la ligne de visée du Grand Nuage de Magellan (LMC). En haut de l’image on reconnaît aisément la partie méridionale de la Voie Lactée avec, en partant de la gauche, Alpha et Beta Centauri, la Croix du Sud. L’étoile la plus brillante proche du LMC est Canopus (vue deux fois). La seconde étoile plus brillante est Achernar, vue aussi deux fois© Alain Riazuelo, CNRS/IAP

Compte tenu des immenses distances mises en jeu dans l’observation astronomique des trous noirs et de la trop faible résolution de nos télescopes actuels, aucune image détaillée de disque d’accrétion n’a encore été obtenue[3]. Mais en 1979, j’ai été le premier à simuler (en noir et blanc) l’aspect d’un disque d’accrétion mince gravitationnellement déformé par un trou noir sphérique, tel qu’il serait vu par un observateur lointain ou saisi par une plaque photographique[4]. Continuer la lecture

La physique étrange d’Interstellar (2/6)

Suite du billet précédent La physique étrange d’Insterstellar (1/6)

En novembre 2014, le film de science-fiction Interstellar (réalisation Christopher Nolan, Warner Bros Pictures, 169 minutes, 2014) sortait sur nos écrans. Véritable “blockbuster” hollywoodien, il a suscité un énorme battage médiatique, comme en témoignent les innombrables forums de discussion et articles de presse ayant fleuri au cours des jours, semaines et mois qui ont suivi.  A la demande de la revue de langue anglaise Inference : International Review of Science, j’ai par la suite fait un travail d’analyse scientifique beaucoup plus développé et approfondi, publié au printemps 2015. Je vous en livre la traduction française, découpée en 6 billets. Celui-ci est le deuxième.

Un trou noir supermassif en rotation rapide

Ayant franchi sans encombre le trou de ver artificiel d’Interstellar, le vaisseau spatial Endurance émerge dans un système de trois planètes gravitant autour de Gargantua, un trou noir supermassif. A première vue, une telle proximité entres les planètes et le trou noir semble invraisemblable.

Les trous noirs supermassifs, dont les masses courent de quelques millions à plusieurs milliards de masses solaires, sont censés occuper le centre de la plupart des galaxies[1]. Notre propre Voie lactée abrite un tel objet, Sagittarius A*, dont la masse mesurée indirectement vaut quatre millions de fois celle du soleil[2]. D’après Thorne, Gargantua serait semblable au trou noir encore plus gros qui se trouve au centre de la galaxie d’Andromède, rassemblant 100 millions de masses solaires[3].

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Une vue du Centre Galactique en rayons X

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L’analyse des trajectoires des étoiles gravitant autour du Centre Galactique conduit à estimer la masse du trou noir central à 4 millions de masses solaires

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La Galaxie d’Andromède M31, située à 2,2 millions d’années-lumière

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Détail du noyau de la Galaxie d’Andromède par le Hubble Space Telescope. Il abriterait un trou noir d’environ cent millions de masses solaires.

Gargantua est décrit comme un trou noir supermassif en rotation rapide. Sa rotation dépend de deux paramètres: la masse M et le moment angulaire J. Contrairement aux étoiles qui sont en rotation différentielle, les trous noirs tournent de façon parfaitement rigide. Tous les points de leur surface, l’horizon des événements, se meuvent à la même vitesse angulaire. Il y a cependant une valeur critique du moment angulaire, Jmax, au-dessus de laquelle l’horizon des événements se disloque. Cette limite correspond à une surface tournant à la vitesse de la lumière. Pour de tels trous noirs dits « extrémaux », le champ de gravité à l’horizon des événements serait annulé, l’attraction gravitationnelle étant contrebalancée par d’énormes forces centrifuges répulsives. Il est bien possible que la plupart des trous noirs formés dans l’univers réel aient un moment angulaire proche de cette limite critique[4]. Continuer la lecture

La physique étrange d’Interstellar (1/6)

Il y a tout juste un an, en novembre 2014 donc, le film de science-fiction Interstellar (réalisation Christopher Nolan, Warner Bros Pictures, 169 minutes, 2014) sortait sur nos écrans. Véritable “blockbuster” hollywoodien, il a suscité un énorme battage médiatique, comme en témoignent les innombrables forums de discussion et articles de presse ayant fleuri au cours des jours, semaines et mois qui ont suivi. Moi-même, sollicité par la presse, j’y ai un peu sacrifié de mon temps, par exemple ici sur  slate.fr ou là sur figaro.fr .

A la demande de la revue de langue anglaise Inference : International Review of Science, j’ai par la suite fait un travail d’analyse scientifique beaucoup plus développé et approfondi, publié au printemps 2015. Je vous en livre ici la traduction française, découpée en 6 billets.

interstellar-posterPetit rappel pour les lecteurs qui n’ont pas vu le film (c’est tout à fait permis!). Interstellar conte les aventures d’un groupe d’astronautes partis en quête de planètes habitables situées dans une autre galaxie, dans l’espoir d’une colonisation future. Sur Terre en effet, ravages climatiques et famines ont conduit l’humanité à chercher un nouvel habitacle dans les mondes lointains.

Le scénario d’Interstellar s’appuie en grande partie sur des développements de la physique contemporaine. Le film se réfère constamment à une vaste palette de sujets relevant de l’astrophysique, de la relativité générale et de la cosmologie, allant de concepts relativement bien établis comme les trous noirs en rotation, les disques d’accrétion, les forces de marée et les distorsions temporelles, à des idées beaucoup plus spéculatives comme les trous de ver, les dimensions spatiales supplémentaires et la « Théorie de Tout ».

La promotion d’Interstellar a beaucoup insisté sur le réalisme et la crédibilité scientifiques du film. Mention particulière a été faite de l’implication de Kip Thorne comme conseiller scientifique et producteur exécutif. Thorne a écrit un ouvrage de vulgarisation expliquant comment il avait tenté d’assurer au film la plus grande exactitude scientifique possible, malgré les exigences parfois exorbitantes des scénaristes. Selon ses dires, il a fait de son mieux[1]Continuer la lecture

La nébuleuse du Crabe, hier et aujourd’hui

Une étoile nouvelle fut observée en 1054 par les astronomes chinois : l’astre resta visible de nuit dura deux années, puis s’éclipsa.

Henry III (1017-1056), Empereur du Saint Empire Romain, pointe du doigt l'étoile nouvelle de 1054. Si cette apparition a été très peu documentée en Occident, les astronomes chinois et japonais de l'époque l'ont décrite minutieusement. Elle a pu rester visible en plein jour durant plusieurs mois, avant de disparaître.
Henry III (1017-1056), Empereur du Saint Empire Romain, pointe du doigt l’étoile nouvelle de 1054. Si cette apparition a été très peu documentée en Occident, les astronomes chinois et japonais de l’époque l’ont décrite minutieusement. Elle a pu rester visible en plein jour durant plusieurs mois, avant de disparaître.

Tout fut oublié jusqu’à ce que John Bevis, astronome amateur anglais, découvre en 1731 une nébuleuse dans la constellation du Taureau.

La nébuleuse du Crabe apparâit pour a première fois dans l'atlas céleste publié en 1731 par John Bevis, Uranographia Britannica. Elle est indiquée par une tache pâle au NE de l'étoile Zeta.
La nébuleuse du Crabe apparaît pour la première fois dans l’atlas céleste publié en 1731 par John Bevis, Uranographia Britannica. Elle est indiquée par une tache pâle au NE de l’étoile Zeta.
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Premier dessin de la Nébuleuse du Crabe par Lord Rosse (1844), tracé d’après les observations effectuées à son télescope de 36 pouces de diamètre.

Au titre d’objet diffus, elle fut classée en no 1 dans le célèbre catalogue de Messier, et plus joliment baptisée « nébuleuse du Crabe » par lord Rosse, qui étudia sa forme en 1844. En 1919, à la faveur d’une traduction d’annales d’astronomie chinoise, le Suédois Lundmark fit le rapprochement entre cette brillante nébuleuse de gaz chaud en expansion et l’étoile nouvelle de 1054, situées dans la même région du ciel. En 1928, Edwin Hubble mesura la vitesse d’expansion de la nébuleuse du Crabe et lui attribua un âge d’environ 900 ans, en bon accord avec la « date d’explosion » de 1054. L’identification entre l’étoile en explosion et son résidu gazeux ne faisait dès lors plus de doute. Continuer la lecture