Promenade artistique au musée de Singapour (1): XIXe siècle

La Galerie Nationale de Singapour (National Gallery Singapore) est un musée spécialisé dans l’art de l’Asie du Sud-Est. Il a ouvert en 2015 dans les anciens bâtiments coloniaux de la Cour Suprême et de la Mairie, situés côte à côte et classés monuments historiques. L’architecte français Jean-François Milou a remporté le projet parmi plus de 100 propositions et a entrepris des travaux pharaoniques de rénovation des bâtiments. Le résultat est une vraie réussite architecturale, reflétant tout à fait la puissance économique du Singapour d’aujourd’hui.

Deux vues de Singapour depuis la terrasse supérieure du Musée

Le musée s’étend au total sur une surface de 64 000 m2, soit l’équivalent du Musée d’Orsay. Il est très loin cependant d’abriter les immortels chefs-d’œuvre de la peinture occidentale que présente ce dernier. La National Gallery évoque en effet l’histoire de l’Art à Singapour des XIXe et XXe siècles – pour moi la partie intéressante. Il est en effet toujours instructif de voir ce qui se faisait ailleurs dans le monde aux temps où l’art européen atteignait un nouveau sommet, avec notamment l’impressionnisme et le post-impressionnisme.

Les deux anciens bâtiments, liés par une voile et bien mis en valeur.
Deux vues intérieures

Le musée de Singapour présente aussi, « exercice obligé » de tous les musées d’art moderne du monde, tout un panel de réalisations, installations et performances relevant le plus souvent de la pure escroquerie (c’est mon opinion personnelle, et je précise que je ne suis nullement « réactionnaire » en matière artistique, comme le prouve mon implication dans la création en musique contemporaine.)

Ayant eu la chance de visiter ce musée lors d’un récent et bref séjour à Singapour, et sachant que la grande majorité de mes lecteurs n’auront pas cette chance, je les invite à une petite promenade en images dans ce musée. Je me suis focalisé sur les œuvres qui m’ont le plus intéressé, et que j’ai moi-même photographiées avec mon Iphone – d’où la qualité parfois contestable des reproductions!

Commençons par deux vues de Singapour au milieu du XIXe siècle (on appréciera ou pas le changement!)

Charles Andrew Dyce, Old Bridge in Singapore, 1842
F.E.Paris & S. Himeley, Le port de Singapour en 1835

C’était une époque où les explorateurs européens comme Louis Delaporte (1842-1925, découvreur du site d’Angkor) et le Capitaine Robert Smith (1792-1882, découvreur de l’Ile Prince of Wales) dessinaient les merveilles naturelles de la région:

Delaporte, Intérieur de la grotte du Nam Hou, 1873
Cascade sur l’Ile Prince de Galles, gravure de William Daniell d’après une aquarelle du Capitaine Robert Smith, 1812.

Quand on pense à l’art d’Extrême Orient, on pense automatiquement aux estampes représentant la nature:

Découvrons maintenant quelques artistes asiatiques du XIXe siècle, très peu connus en Occident, comme les Indonésiens Jan Daniel Beynon (1830-1877) et Raden Kusumadibrata, les Philippins Juan Luna (1857-1899) et Félix Resurrection Hidalgo (1855-1913). 

Jan Daniel Beynon, A lazy afternoon, 1859
R. Kusumadibrata (Indonésie): Regent of Galuh, 1879
Juan Luna (Philippines): El violonista, 1876 / Espagne et Philippines (détail), 1889.
F.R.Hidalgo (Philippines), La Banca, 1876

Une mention spéciale pour le plus connu Raden Saleh (1811-1880). Né à Java, il fait son apprentissage artistique en Europe où il se  passionne pour le Romantisme, épouse une néerlandaise,  divorce et, de retour au pays, se remarie avec une princesse javanaise.

Raden Saleh, Feu de forêt, 1849
Raden Saleh, Chasse au daim, 1860
Eruption du volcan Merapi, de jour et de nuit, 1865.

Passionné de volcans (dans mon adolescence je connaissais tous les principaux volcans de la planète), je rappelle que le Merapi (littéralement : la Montagne de Feu), culminant à 2911 mètres au centre de l’île de Java,  est considéré comme le volcan le plus actif et le plus dangereux d’Indonésie, avec de récurrentes éruptions espacées de 4 ou 5 ans accompagnées de nuées ardentes.

Le Merapi en juillet 2005

La suite de notre promenade muséale nous conduira au XXe siècle. Elle est ici.

7 réflexions sur “ Promenade artistique au musée de Singapour (1): XIXe siècle ”

  1. Bonjour!

    Dieu(x) que ça fait du bien, cet exotisme!

    Merci à notre promeneur de nous rendre la poésie visible. Je le soupçonne d’avoir lu et relu Joseph Delteil :

    « L’Asie a sans doute été, est en tout cas actuellement la complémentaire de l’Europe. Elle possède les principes qui nous manquent; ce sens de l’éternité, ce culte de l’âme, cet amour de la douceur que la brutale civilisation européenne méconnaît et condamne (…) Il y a en Asie des forces profondes dont nous nous privons et qui, lorsqu’elles seront venues à jour, apporteront à la notion « homme » un accroissement considérable.  »

    Au delà des citations et du « délire Delteil » (dixit Kenneth White) qui en avait marre d’être prisonnier du mètre et de l’horloge, laissons-nous bercer par d’autres alliances et combinaisons plus fertiles.

    Dans » la ronde ailée du temps » (anagramme de « la madeleine de Proust »), je me souviens de ces instantanés, ces petits moments rares « hors du temps » bien avant les images de la télévision, ces extases devant une gravure, un tableau accroché au mur d’une classe…Bien des années plus tard, à l’époque de la radio que j’écoutais si peu, j’ai reçu ces mots de René Huyghe me parlant du lien nécessaire entre le moi isolé et l’univers qu’il cherche à rejoindre. J’ai conservé cette carte.(Cet académicien français est l’auteur du livre « Les puissances de l’image »)

    En même temps que la balade picturale du maître aux semelles de vent s’illustrant sur la toile, je reçois un calendrier, celui de la pharmacie d’un supermarché à 5 mn de mon arbre, sise à côté d’un centre culturel. Le mois de décembre deux mil dix-neuf inaugure un jardin, celui de Singapour. Jardin botanique réparti en plusieurs zones : les orchidées, les gingembres, la porte de Tanglin, la jungle, le jardin de l’Évolution…

    On peut voir aussi un lac et un kiosque à musique. C’est le seul jardin botanique au monde à ouvrir tous les jours de l’année entre 5 H et minuit et entièrement gratuit, sauf pour le jardin national des orchidées.

    Et ce message de celui dont la famille est propriétaire de terres à l’alentour; il est devenu conseiller culturel dans un ministère.

    Je l’ai connu par hasard, grâce à un article paru dans la revue d’un ami qui a répondu à Jean Clair (Gérard Régnier) sur le surréalisme pour l’honneur des funambules. Il me dit aujourd’hui qu’il est bien allé à Singapour mais il n’a pas visité le Musée.

    Puis un jour, au restaurant, il a rencontré Madame de Kerros…Quand on lui parle d’imposture, il peut ne pas être toujours d’accord!

    Il vient de faire la critique dans « Les Lettres françaises » de l’exposition de Monsieur Clair, sur S.Freud.

    Un autre jour quittant mon arbre, je suis allé en quelque populaire palais où j’avais réuni quelques athlètes des mots et des édiles.

    Pour récompenser le vainqueur de la compétition organisée, une coupe en bois, travaillée, confectionnée avec soin par un brave paysan retraité du coin, très habile de ses mains, prônait majestueusement sur la scène. A côté la coupe « design » du Conseil général.

    Des goûts et des couleurs, faut-il en discuter?

    Je serais un tantinet soit peu connaisseur en matière de quincaillerie électronique, je posterais ici, quelques photos mais ce n’est pas le cas, palsambleu! Alors je vous laisse imaginer…

    Dans ma campagne déserte, les rares restaurants qui existent encore ne voient défiler ni artistes ni extraterrestres au bras d’une fille venue de Canberra …

    Dans son néant, est-ce pour autant qu’elle n’a rien à dire…A défaut de le renverser, que peut écrire notre professeur sur le noir tableau?

    Bonne nuit

    Garo

  2. Bonjour!

    Que des oh d’admiration face en lisant ces seize feuillets de haut savoir!

    Je ne saurai mieux dire en saluant le maître par un chapeau bas plus que
    mérité.

    Et de ce pas goûter les lieux de ses formules si bien trouvées.

    Pour les discuter? Oh, que nenni messire! Plus d’un sans doute risquera
    la chose, renard normand ou gascon pour dire sans doute que les raisins
    de la treille à défaut du treillis des ensembles sont trop verts et bons
    pour les goujats. Et les uns et les autres de se succéder dans le
    blogue, comme d’autres, naguère, se sont plu à pérorer à l’envi sur la
    question de savoir si les inégalités d’Heisenberg, à défaut d’être
    celles de Bell, sont ou non un paradigme. Et ce n’est pas un commentaire
    mais cinquante, cent, cent cinquante commentaires et plus qui vont
    défiler à la queue leu leu dans le mail artistique singapourien de notre
    Jean-Pierre national, palsambleu! Qui sait si notre grand voyageur ne
    fermera boutique en accrochant le panneau « Closed » sur la porte? De grâce,
    laissons là la question et revenons à nous.!

    J’avoue que je serai réellement déçue, si le sieur Garo et Frère
    Jacques, l’un sous son arbre fabuleux et l’autre sous sa cloche
    monacale, hantent le débat, dans la foulée. J’attends de leur nature
    respective, autre chose et j’espère que Monsieur Guillaume Bardou avec
    moi sera d’accord.

    Ce magistral exposé de l’auteur qui sait développer aussi bien
    l’habileté manuelle que la capacité d’abstraction m’a incitée presque machinalement à aller refaire un tour du côté de chez Michel Serres où la « visite » a voix au chapitre, là où philosophent bellement les corps mêlés.
    Je vous livre pour le plaisir, les derniers mots de ladite
    visite, signes avant-coureurs d’une joie possible :

    « Ce transcendantal, ce conditionnel si formel, si abstrait, cet ensemble varié à singularités qui fait le fond des sciences, ne gît pas, semble-t-il, dans le sujet – nous ne connaissons pas le chemin qui mène là -, ne vibre pas dans nos langues, mais constitue tout simplement, le lieu commun que découvre l’exercice des sens, quand ils essaient d’oublier les anesthésies du langage et les contraintes sociales du savoir.

    Le transcendantal se présente comme notre monde : le plus abstrait en même temps qu’immédiat. Le réel touché, goûté, vu, entendu, ressemble à s’y méprendre, comme un jumeau, à l’apex de l’abstraction. On dirait que le langage et le savoir retardent le moment de ces noces, comme guichets
    obligés où nous devons remplir d’infinies formalités .Après les noces du corps et de l’entendement, nous chanterons celles de l’espace et du temps. » (Fin de citation)

    A qui se fier sur telle sente extra-ordinaire, bonnes gens qui, tout comme votre servante, ne gagnez pas des millions en ce monde où la vie quotidienne est loin d’être facile? Dans les « Regards » du physicien – une référence – je lis cette réponse :

    « à personne ».

    Ce sera mon dernier mot Jean-Pierre.

    Roxane

  3. Bonsoir!

    Rassurez-vous, Roxane, je ne vais hanter le blogue de Monsieur Luminet avec les spectres du « grand plongeur du nord » (Conan Doyle , chez lequel, le héros de « Sérotonine » trouve un certain réconfort)! Plutôt enter un sujet très sérieux pour en produire quelque fruit délicieux…
    Nul ne peut dire sans se contredire qu’il est absolument vrai que « la vérité » est « relative », peut-on lire dans les Anagrammes renversantes du physicien et du pianiste (Les huit lettres de « la vérité » forment les huit lettres de l’adjectif « relative »)
    Dans votre commentaire, le lecteur attentif peut se demander
    si le hasard qui laisse apparaître en première ligne une face bizarre, peut malgré tout montrer son vrai visage sans justement cacher sa face ou le sens dont il est porteur…
    Le lien de la formule suppose un lieu et le lieu fait lien.
    Dans l’exposé d’ontologie axiomatique de Monsieur Bardou, il y a des mots et des choses qui vont passionner plus d’un penseur, tel cet anthropologue de l’Université libre de Bruxelles, qui vient de m’écrire en ces termes :

    « Je l’ai lu en diagonale dans un premier temps, c’est très amusant. Pour moi cela me rappelle les considérations que j’ai soulevées dans mon « Comment la vérité et la réalité furent inventées ». Je vais le lire systématiquement »

    Pour cette personne, la «vérité» est née dans la Grèce du IVe siècle avant Jésus-Christ, et la «réalité» (objective), dans l’Europe du XVIe siècle. L’une découle de l’autre : à partir du moment où s’impose l’idée d’une vérité, sous l’influence de Platon et d’Aristote, dire la vérité revient à décrire la réalité. Selon lui, cette dernière résulte toutefois, sous sa forme moderne, d’un coup de force opéré à la Renaissance par les jeunes-turcs de l’astronomie moderne naissante. Ce coup de force supposait une assimilation de deux univers : le monde tel qu’il est en soi et celui des objets mathématiques. Il en résulta une confusion entre les deux, dont la science contemporaine est l’héritière.
    À suivre l’auteur, nous sommes entrés dans l’époque des rendements décroissants de ces «inventions» jadis fructueuses. D’où la nécessité de débarrasser l’entreprise de construction des connaissances du mysticisme mathématique et de réhabiliter la rigueur dans le raisonnement. Celle-ci exige de réassigner au modèle, en particulier mathématique, son statut de représentation au sein de l’esprit humain. L’ouvrage constitue ainsi un plaidoyer en faveur d’un «retour à Aristote», situant l’auteur dans une tradition philosophique où l’on côtoie Hegel et Kojève, mais aussi Wittgenstein, d’après son éditeur.

    Jean Charon qui termine « l’être et le verbe » sur un air de guitare, a dédié son essai à un enfant.
    Vers quelle contrée mystérieuse, vers quel être vivant s’en vont les feuilles de Guillaume et si tant est que quelque part elles se posassent, qu’en adviendra-t-il réellement?
    Peut-être qu’un sourire d’Asie, nous donnera bientôt une réponse…Qui sait?

    Bonne nuit à tous

    Garo

  4. Bonjour à tous!

    Merci Monsieur Bardou pour ce travail énorme qui nous donne à réfléchir. Je voulais vous écrire avant les laudes. J’ai beaucoup pensé à votre exposé durant la nuit entre les murs de mon monastère-laboratoire. Il y a dans votre étude quelque chose du « djihad » Je veux dire, il y a la notion d’effort sans laquelle rien de véritable n’est vraiment possible et ce n’est pas par hasard si l’on y trouve le mot sacrifice. Et là, pour donner du sens à ce mot, j’irai chercher cette belle phrase de Gaston Bachelard, page 82 de son livre « Etudes » :
    « Il y a dans toute conquête un sacrifice ». Il faut bien travailler les jardins du ciel pour y cueillir quelque fruit porteur de vie et non de souffrance et de mort. Et pour cela, sans doute, faut-il beaucoup d’imagination! Autant dire que nous avons du pain sur la planche pour sortir de la siloé complètement régénérés et enfin lucides avec une vue nouvelle…Est-ce possible?
    A théâtre des cent actes divers dont la scène est l’univers où une longueur-temps orientée figure parmi les principaux protagonistes, il y a là peut-être une chance…
    Que se lève le rideau et nous verrons alors ce qu’il en est de cette incertaine réalité, palsambleu!
    Que Dieu me pardonne ce juron et Garo aussi dans la foulée!
    Justement, je serais curieux et heureux de savoir ce que vous avez tiré de votre lecture du livre « Sérotonine », Garo.
    Si d’aventure, un beau jour, un billet de Monsieur Jean-Pierre Luminet par quelque chemin de traverse, vous donne l’occasion d’en parler, je prêterai l’oreille, certainement.
    On ne sait jamais, au Musée de l’art de vivre, un « visage inaltéré » peint par le père d’un écrivain cité dans quatre livres de Gaston Bachelard pourrait peut-être permettre quelque soudaine liberté. Vous me direz que la tonkinoise de Singapour n’est pas « la sainte vierge », dont les quatorze lettres forment un « Visage inaltéré » , certes, mais bon, sait-on jamais, peut-être ce sourire d’Asie, comme vous dites, saura par notre perception spiritualiste, coloniser les républiques des âmes mortes.
    Bonne fin de janvier et, d’ores et déjà, bonne et belle chandeleur à tous.

    Jacques

  5. Peinture et cosmologie

    Je reviens sur le sujet, le maître-mot de l’exposé de M.Bardou :
    Abstraction.
    Redonner la vue aux républiques aveugles, dieux quel programme!
    Comment ne pas penser à « l’abstraction prophétique » du peintre Georges Mathieu, qui écrivait le 25 décembre 1976, un an avant l’écriture de la préface inédite à « Démocratie française » :
    « Que nous dit-on au sommet de l’Etat ? :
    « Attendre!… » Attendre que jaillisse d’un esprit ou plus probablement d’un mouvement de la conscience collective ce rayon de lumière nécessaire pour éclairer le monde… »
    « L’homme occidental reste informe parce qu’il attend », répond Lazare-Malraux.
    Paradoxe de la France qui nous regarde dans les yeux, mais dont les républiques sont aveugles! » (Fin de citation)
    Quelle lettre au théâtre (ou « à théâtre », comme vous l’écrivez Jacques, de votre prieuré) des cent actes divers, saura contenir la manne venue des cieux, si ardemment désirée par la gent humaine, épuisée dans nos mornes plaines et nos déserts modernes?
    Un radiotélescope qui voit un drôle d’objet dans l’alentour d’Alpha du Centaure peut-il, aujourd’hui, nous donner la réponse sur le plateau du hasard et la nécessité où des objets étranges, le royaume et les ténèbres (et non point ou) ont voix aux chapitres?
    Au savant des étoiles, à l’artiste de nous donner la réponse.

    Roxane

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