Déchirures d’un temps plissé : Hommage au compositeur Robert Pascal (1952-2022)

 

Je viens d’apprendre avec grande affliction la disparition de Robert Pascal (3 juin 1952 – 9 novembre 2022), un ami d’enfance connu au lycée qui avait judicieusement bifurqué des mathématiques supérieures à la création en musique contemporaine. Cet article lui rend un hommage malheureusement posthume. Il est en grande partie extrait de mon livre de 2020 « Du piano aux étoiles », dans lequel je lui consacre quelques pages dont la lecture l’avait beaucoup touché. Depuis plusieurs années Robert luttait courageusement et dans la plus grande discrétion contre un cancer, épaulé par son épouse Anne-Laure, elle-même musicienne et enseignante au conservatoire de Cavaillon, ma ville natale.

Les pages 135 à 138 de mon livre “Du piano aux étoiles”, publié en 2021 au Passeur Editeur, sont consacrées à Robert Pascal.

J’avais fait la connaissance de Robert en 1969 au lycée Thiers de Marseille, où mes parents m’avaient envoyé faire les classes préparatoires aux Grandes Écoles. Vivant de plus en plus mal le clivage qui régnait entre les diverses disciplines de l’esprit, j’essayais de parler de musique classique, de littérature et de poésie plutôt que de mathématiques, avec des camarades qui pour la plupart restaient hermétiques, polarisés sur les examens. L’un d’entre eux, cependant, se distinguait sur deux plans : il était né comme moi un 3 juin (bien qu’une année plus tard), mais surtout il prêtait une oreille attentive à mes intérêts musicaux. Pensionnaire, j’avais en effet apporté dans le dortoir des élèves un petit poste radio, sur lequel j’écoutais France Musique. Chaque matin, au lever, j’étais fasciné par un interlude qui passait entre deux programmations, où l’on entendait un oiseau chantant sur un arrière-fond de piano et de violons jouant très legato. C’était lancinant, magique et très évocateur (cinquante ans plus tard, en faisant une recherche sur Internet, j’ai fini par trouver qu’il s’agissait d’un extrait du Concerto pour rossignol et orchestre que Jean Wiener avait composé en 1956 pour le film de Jean Duvivier, Voici le temps des assassins – une rareté quasiment introuvable, que l’on peut cependant écouter ici sur Youtube :

C’est sans doute ce qui a poussé mon camarade – il s’agissait donc de Robert Pascal – à m’adresser la parole, et nous avons discuté de notre passion commune. Je lui avais fait particulièrement l’éloge du poème symphonique Pacific 231, composé en 1923 par Arthur Honegger, que je venais de découvrir et qu’il ne connaissait pas. En 1949 il a servi d’illustration sonore au court métrage éponyme  réalisé par Jean Mitry, dont la vedette principale est la locomotive à vapeur Pacific 231 E 24 « Chapelon »:

Puis nos chemins ont divergé. Moi à la fac de Marseille, lui à l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, et j’avais oublié jusqu’à son nom.

C’est alors qu’une bonne trentaine d’années plus tard, en 2004 précisément, j’ai reçu un courriel me rappelant à son bon souvenir. Robert Pascal avait retrouvé ma trace grâce à la lecture d’un de mes livres d’astronomie destinées au grand public. Il se souvenait de notre conversation lycéenne sur Pacific 231, et m’apprenait surtout qu’après les mathématiques il s’était consacré entièrement à la musique, enseignant la composition au Conservatoire National Supérieur de Musique (CNSM) de Lyon. Ayant lu aussi que j’avais collaboré avec le compositeur Gérard Grisey, initiateur du courant dit de la « musique spectrale », il m’invitait à une table ronde pour en parler. Invitation à laquelle, submergé de travail, je ne pouvais hélas me rendre. Quinze années passèrent de nouveau, sans plus de contact.

En 2019, Robert Pascal eut la généreuse idée de me relancer en m’envoyant des enregistrements de ses compositions. Je découvris ainsi Des rives de lumière (1997) pour petit ensemble, œuvre brillant d’une belle noirceur et d’une profonde intensité.

Quelques mois plus tard, ce furent d’émouvantes retrouvailles dans sa maison d’Eyguières, où je redécouvris un être très attachant, alliant une immense modestie à une incroyable bienveillance. Quarante-cinq ans s’étaient passés, et accompagné par son épouse Anne-Laure il m’accueillit en m’embrassant comme si nous ne nous étions quittés que la veille !

Premières retrouvailles avec Robert Pascal en novembre 2019 à Eyguières. Photo prise par Anne-Laure.

Mais au-delà de ces souvenirs personnels, quel a donc été le parcours musical de Robert Pascal ? Après son passage à l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud à l’issue de laquelle il a passé l’agrégation, il exerça quelques années comme professeur de mathématiques en classes préparatoires aux Grandes Écoles, avant de se consacrer entièrement à la musique au début des années 1980. Sans oublier pour autant sa formation, puisqu’il publia un article intitulé « Structure mathématique de groupe dans la composition musicale » ! Dès 1982 il enseignait au CNSM de Lyon, y créant la classe de « Bases scientifiques pour les techniques nouvelles », qu’il compléta ensuite par l’analyse du répertoire contemporain dans une seconde classe intitulée « Techniques musicales du XXe siècle ».

Gilbert Amy, alors directeur du CNSM de Lyon, lui confia entre 1992 et 1995 la responsabilité artistique de « L’Atelier du XXe siècle », ensemble d’étudiants s’investissant dans le répertoire contemporain. Il devint professeur de composition en 1999, jusqu’à sa retraite en 2014, qui le vit rejoindre sa Provence natale, la même année où je quittais moi-même l’Observatoire de Paris pour rejoindre Marseille, me rapprochant donc sans le savoir encore de mon vieil ami de jeunesse.

Entre temps, le hasard faisant curieusement les choses, en 2012 j’avais fait la connaissance lors d’un concert à la Philharmonie de Paris d’un ancien élève de Robert Pascal au CNSM de Lyon: Franck Yeznikian, dont l’une des compositions qu’il m’avait confiée, Faltenstudie, lui est dédiée. Mais à l’époque je n’avais pas fait le lien.

Détail de la Dentelle du Cygne, vestige de l’explosion d’une supernova, qui en se dilatant dans le milieu interstellaire va déclencher des naissances d’étoiles en les ensemençant des atomes lourds que la supernova a formés.

Comme Robert Pascal me l’écrivit, « Le ciel n’est pas absent de certaines de mes partitions. » Quelques titres en témoignent. Outre Des rives de lumière déjà cité, je peux mentionner Dentelle du Cygne pour trio à cordes (1991), qui reprend le nom d’une splendide nébuleuse gazeuse de notre Voie lactée, vestige d’une explosion d’étoile ; Au front de la lune (2002) pour 2 voix de femmes et petit ensemble.

Coup de projecteur particulier sur Déchirures d’un temps plissé (2005), dont on pourrait croire que le titre est inspiré de mon livre « L’univers chiffonné » publié peu auparavant ; de fait, Robert m’a récemment avoué qu’il n’avait pas lu mon ouvrage à l’époque; le terme « déchirures » provenait de tableaux de Lucio Fontana qui l’avaient fortement impressionné, quant au « temps plissé », il découlait de son désir tout personnel de se représenter la mystérieuse structure du temps. N’est-il pas troublant de constater a posteriori combien tout ceci était en phase avec mon « Univers chiffonné » ? Je lui envoyai donc mon livre, et en février 2021 il m’écrivit : « La lecture de ton livre et les notions qu’il aborde, ainsi que sa forme elle-même, m’ont donné des envies de composition. Trop vagues pour le moment pour pouvoir se concrétiser, mais cela viendra peut-être. »

Répétition pour “Déchirure du temps plissé”, 2006

Citons encore Obscure lumière pour quatuor à cordes (2016), ou Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr, pour basse de viole à 7 cordes, qui reprend la belle formule de Paul Valéry, popularisée dans le livre à succès Patience dans l’azur de mon collègue Hubert Reeves.

Robert Pascal en conférence, 2016

Suivons ici une conférence que Robert Pascal a donnée en juin 2016, où il commente quatre de ses œuvres:
https://www.youtube.com/watch?v=j-1N3uPw31s

Dans un message de mars 2022 où nous nous donnions réciproquement des nouvelles, Robert m’écrivait « De mon côté, j’ai fini d’écrire une pièce pour vièle (crwth), percussion et électronique temps-réel. »

Robert et son épouse étaient férus de courses en montagne, ici dans le massif de l’Oisans.

Je recommande vivement d’explorer le site www.robert-pascal.com pour honorer sa mémoire et découvrir l’œuvre de ce compositeur trop discret, dont la brutale disparition désole profondément tous ceux qui l’ont connu et l’ont forcément aimé.

A gauche, portrait de Robert Pascal par Michel Jouve. A droite, répétition de sa pièce “Un futur insoupçonné” en 2011.

7 réflexions sur “ Déchirures d’un temps plissé : Hommage au compositeur Robert Pascal (1952-2022) ”

  1. Très cher Robert qui – lors d’un de ses cours de “bases scientifiques pour les techniques nouvelles” au CNSMD de Lyon aux années 90, me confia que depuis des semaines il lisait a ses enfants – avant de les coucher, le livret d’un Opera (dont le titre n’a pas d’importance), pour mieux les permettre d’accéder à l’œuvre le soir de la représentation. Un souvenir qui m’a marqué par son énorme tendresse artuisanale et par l’apparent paradoxe avec le sujet enseignée. Un homme qui m’a appris l’importance de ce qu’on ne peut pas enseigner dans le domaine de l’art.
    Un étoile de plus brille entre les plis du temps

  2. Mr Jean-Pierre Luminet
    (quel nom prédestiné pour un astrophysicien!)
    merci pour tout cela!
    Robert fut d’abord mon professeur avant de devenir un ami
    malheureusement nous nous sommes perdus de vue (dans l’immensité de l’espace!) mais nous échangions parfois quelques mots sur telle ou telle partition comme il va me manquer! L’esapce est une de mes sources d’inspiration comme dans:
    Three shapes of the Comet Halley
    The milky way
    Traveller angels sound
    Northern lights Hodie Christus natus est
    in
    https://www.youtube.com/watch?v=LBUJypRnZw0&list=PLvbHlp1mVwIWw4wXWlVFYheIG-YLY8Hsk&ab_channel=Jean-ChristopheRosaz
    bien à vous
    jean-christophe rosaz

  3. “Une étoile de plus brille entre les plis du temps”

    Quelle belle image, M. Eduardo Lopes. Je ne l’oublierai pas.

  4. Bonjour, en ce petit matin d’automne!

    Quel bonheur de lire ce grave et merveilleux billet de l’astrophysicien!

    Il nous renvoie à l’autobiographie musicale “Du piano aux étoiles” aux pages où je trouve le nom d’un correspondant dont j’ai conservé au grenier les lettres manuscrites et une fondation où un ami, maintenant exilé à domicile, s’est plu à en faire sa thébaïde pour parler de “Nous”.

    Quant au compositeur à qui le billet est destiné là-bas aux jardins du ciel, son piano dans les étoiles nous fait vibrer aux pages 28, 153, 155, 158 et 283 de la constellation musicale de son ami de toujours.

    Revenons sur terre dans la sphère sociale, voulez-vous!

    Voyez tous ces gens, ces êtres silencieux qui n’ont oncques de leur vie de labeur écouté de la grande musique ou de la musique de chambre, comme ils disent! Regardez-les taper le carton en faisant des plis pour passer le temps, s’émouvoir en regardant la fin de “Plus belle la vie” en se disant que “tout le bonheur du monde”, ce n’est pas, ce ne sera jamais pour eux.

    Ils sont à des années-lumière, ces braves gens modestes, des interrogations métaphysiques de l’artiste qui fait des conférences et donne des cours pour expliquer ses techniques avec un enthousiasme certain.

    Si loin des circonstances et des “Nouvelles voies” où par une étonnante anagramme “Robert Schumann” – “reconnut Brahms”, les gens pauvres ou riches à des degrés différents souffrent dans leur chair, sur cette terre, et la sonate d’un pianiste comme la petite valse d’un chanteur ne changent pas grand-chose à l’affaire.

    Alors, aller encore plus loin, pour essayer de comprendre et de guérir en ce monde déchiré?

    Peut-être…En remontant vers les sources avec le “Plissé fractal” de Pierre Lévy, par exemple?

    Encore un professeur, des cours, des conférences, des livres et des vidéos…Pourquoi pas?

    Mais dites-moi, vrais honnêtes gens, qu’est-ce que ça change? Rien.

    Alors à quoi bon enflammer nos neurones avec un atome de forme appelé clinamen, selon Michel Serres!

    Quand on perd tout le temps, comment faire un pli, en éprouvant au tréfonds de nous-mêmes, la “passagèreté” de l’être dans un monde de fantômes qui passent et repassent?

    Décidément, partenaire, la partie n’est pas gagnée!

    Rien ne va plus…Sur notre vieille terre, puissions-nous ne pas la perdre…la boule!

    Kalmia

    1. Toutes ces “Inflexions de pensées” ou “Clinamen” ou que sais-je encore, ce sont des expressions verbales de ce qui vous fait être différent, d’une aspiration, inspiration que vous avez, en amont et dont tous vos appels, vos contestations et vos approbations témoignent.

      C’est vrai qu’elle est plus ou moins franche cette démarche intérieure, préexistante plus ou moins enveloppée de brouillard, mais on cherche à voir dedans.

      Aussi il est faux de dire qu’on a rien à faire en ce bas monde. Vous avez écrit :

      “Quand on perd tout le temps, comment faire un pli, en éprouvant au tréfonds de nous-mêmes, la “passagèreté” de l’être dans un monde de fantômes qui passent et repassent?”

      He bien, ce pli, c’est ce qui vaut la peine d’être vécu, d’être préféré. Ce n’est point par un acte de pensée qu’on plisse, c’est par accumulation d’appels.

  5. Eh bien, Monsieur Bardou, vous avez eu l’audace, le courage d’aller de ce pas de côté, soulever la jupe plissé de Kalmia et ce vous nous dites de votre voyance est capital!

    Icelle, je le sais, un peu sauvage et pas du tout complexée pourrait vous répondre par une explication que l’on trouve dans les “Banquets nocturnes” de Michel Serres quand il analyse, à sa manière, la société.

    “Un pli, deux plis, trois plis, les plis de pli, la loi des plis, la théorie des plis, quand tout est déplié, il n’y a rien dedans, le vide et le blanc. La succession des boîtes noires vides n’était que les plis d’une feuille blanche.

    Ce n’était que prestidigitation, illusionnisme. Que de temps, que de vies perdus!”

    Appel d’air, appel de l’Être, le réel caché ne peut s’y soustraire et si dans les sciences il faut bien expliquer, la nature, elle, sans disconvenir, s’explique en se développant, telles les feuilles printanières.

    Alors, aller jusqu’à la source, là où elle s’est laissé oublier…Elle chante au milieu du bois et je crois à sa légende.

    Reste un champ…blanc dans “la nuit des étoiles filantes” où nous apercevons dans les lettres permutées de ce groupe de cinq mots des “lointains satellites de feu”

    Tirer des plans sur la comète ou faire un vœu?

    Au ras des pâquerettes, dresser plutôt le cadastre de sa campagne perdue.

    Jacques

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