Recension de livres scientifiques (5)

Cinquième livraison des recensions de livres de culture scientifique que j’avais rédigées entre 2001 et 2007 pour la défunte revue Vient de Paraître. Toujours disponibles et d’actualité.

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VannucciFrançois Vannucci : Le miroir aux neutrinos

Éditions Odile Jacob (octobre 2003), 256 p. – ISBN: 2738113311

François Vannucci, professeur au Laboratoire de physique nucléaire et des hautes énergies de l’université Paris VII, spécialiste reconnu des neutrinos, s’est récemment fait remarquer dans le domaine de la littérature scientifique par un étonnant roman (Les neutrinos vont-ils au paradis ?, 2002) où, dans l’ambiance oppressante d’un laboratoire de physique, il initiait le lecteur au mystère des neutrinos, mais aussi au mystère des découvertes scientifiques et à ceux de la nature humaine.

Dans ce nouvel ouvrage, qui n’a plus rien de romanesque mais conserve la patte de l’écrivain de talent, Vannucci revient sur ces particules fantomatiques entre toutes – l’ouvrage est d’ailleurs sous-titré “ Réflexions autour d’une particule fantôme ”. Doués de propriétés fascinantes, capables de traverser des milliers de kilomètres de roches sans obstacle, les neutrinos, dont on sait depuis peu qu’ils possèdent une masse extrêmement faible, sont si abondants dans l’univers qu’ils “ pèsent ” dans le cosmos autant que l’ensemble des étoiles ! Ils jouent un rôle fondateur aussi bien dans la génération d’énergie nucléaire du Soleil que dans la genèse même de l’univers, expliquant notamment pourquoi la matière l’a finalement emporté sur l’antimatière.

Fidèle à sa double culture scientifique et littéraire, Vannucci agrémente son récit d’un florilège de citations littéraires remarquablement choisies. Empruntées à Paul Morand, James Joyce, Shakespeare, Blaise Cendrars, Garcia Marquez, et même à Michel Houellebecq (chantre bien connu des … particules élémentaires), elles stimulent à la fois la réflexion et la rêverie du lecteur. Graphiques et photographies (dont celle du détecteur Superkamiokande) complètent l’ouvrage, ainsi que le remarquable et très poétique texte de John Updike “ They have no charge and have no mass ” (1973). Vannucci fait preuve une fois de plus de son originalité littéraire.

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TempledusoleilRoland Lehoucq et Robert Mochkovitch : Mais où est donc le temple du soleil ?

Flammarion (novembre 2003) 183 p.   – ISBN: 2082103250

Dans son précédent ouvrage, Les pouvoirs de Superman (Vdp n°15), Roland Lehoucq, astrophysicien au Commissariat à l’Énergie Atomique de Saclay, répondait à la question “ Comment intéresser les jeunes à la science ?” en revisitant la science-fiction et la bande dessinée avec le regard du physicien. Avec son compère Robert Mochkovitch (Institut d’Astrophysique de Paris), qui travaille parallèlement sur l’univers d’Hergé depuis près de quinze ans, il traque cette fois l’information scientifique cachée dans l’univers selon Hergé, et dans l’Univers tout court.

Où est le temple du Soleil ? Quel jour Tintin a-t-il posé le pied sur la Lune ? Quelle est la véritable nature de l’Etoile Mystérieuse ? Le monde de Tintin offre mille occasions de traiter des questions scientifiques subtiles et variées. Roland Lehoucq et Robert Mochkovitch utilisent la physique comme un extraordinaire outil d’enquête permettant de démêler indices et énigmes éparpillées çà et là par le malicieux auteur belge.

Ils ont pris le parti de considérer pendant un instant que le monde de Tintin était réel, livrant des informations que le physicien peut soumettre à un questionnement rigoureux. Les albums d’Hergé sont un support de travail merveilleux que les jeunes s’approprient immédiatement. Même ce qui y est scientifiquement faux est bon à prendre, parce que cela a valeur démonstrative. Ainsi, l’Etoile Mystérieuse, qui donne son nom à l’une des aventures de Tintin, n’a aucune chance d’être composée d’un métal inconnu sur Terre, le calystène, moins encore de finir sa course comme une île émergeant gentiment de l’océan Arctique. Si jamais un tel bolide rencontrait la Terre, les conséquences du choc seraient cataclysmiques ! Le travail de Lehoucq et Mochkovitch ne consiste cependant pas à décerner bons ou mauvais points au dessinateur belge. Ils préfèrent calculer, minute par minute, le plan de vol de la fusée lunaire, la consommation d’oxygène d’un fumeur de pipe, ou recomposer l’éclipse qui sauve Tintin et ses amis du bûcher dans Le Temple du Soleil.

Ainsi, le but du livre consacré par Lehoucq et Mochkovitch à l’astronomie dans l’univers d’Hergé consiste à revisiter les lois du monde de manière ludique et faire disparaître le côté parfois rébarbatif des cours de physique du lycée. Une entreprise salutaire, qui devrait inspirer maints ensignants.

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RaichvargJean Jacques et Daniel Raichvarg : Savants et ignorants

Le Seuil/Coll. “ Points Sciences ” (novembre 2003) 448 p. – ISBN: 2020621606

Reprise bienvenue en édition de poche du seul ouvrage disponible sur l’histoire de la vulgarisation scientifique. Professeur à l’université de Bourgogne, Daniel Raichvarg enseigne et pratique la vulgarisation scientifique en tant qu’auteur et metteur en scène de théâtre. Jean Jacques (1917-2001), chimiste au Collège de France, s’est consacré avec un égal bonheur à la chimie des hormones et à la culture scientifique.

La vulgarisation scientifique est un domaine aux contours mal définis, où se croisent journalistes, écrivains, chercheurs, hommes de théâtre et de cinéma. Il existe depuis que la science existe (pensons aux Phénomènes d’Aratus, rendant accessible dès le IIIe siècle av. J.-C. le très savant Traité de la Sphère d’Eudoxe, ou bien au chef-d’œuvre de Lucrèce, De natura rerum, popularisant la théorie atomiste d’Epicure). Ses évolutions reflètent fidèlement celles de la société. L’impact de la science sur notre société rend la diffusion de ses connaissances toujours plus essentielle et toujours plus difficile. Aussi, l’histoire de la vulgarisation scientifique est-elle riche d’enseignements pour tous ceux qui, aujourd’hui, tentent de relever le défi du partage du savoir. Des entretiens de Fontenelle avec une charmante marquise jusqu’à l’ouverture du Palais de la Découverte au plus large public, en passant par les efforts passionnés des Flammarion, Figuier, Rostand, Perrin et bien d’autres, c’est le riche panorama d’une vaste entreprise de diffusion du savoir par le livre, le journal, l’image, le musée et même le théâtre, que retracent les auteurs.

Leur panorama se déroule en quatre parties: Le pourquoi de la vulgarisation scientifique – La définition des publics – Les auteurs et leur histoire – Comment vulgarise-t-on?
Ils font la part lucide entre la vulgarisation élitiste du XVIIIe siècle et de l’Encyclopédie, les célébrations du progrès des sciences façon XIXe, et la critique plus réfléchie qui point aujourd’hui.

Une référence indispensable pour comprendre l’insertion de la science dans notre société, une entreprise cruciale où se joue l’acceptation ou le rejet par le grand public des grandes options scientifiques et techniques.

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bouquetmonnierAlain Bouquet & Emmanuel Monnier : Matière noire et autres cachotteries de l’Univers

Dunod (novembre 2003), Collection : Quai des Sciences – 192 pages, – ISBN : 2100069659

Il manque de la matière dans l’univers ! Telle est la première tête de chapitre et le premier constat qui nous fait entrer de plain-pied dans le monde étrange et fascinant de la cosmologie et de sa fameuse théorie du Big Bang. Celle-ci semble tout expliquer du passé de l’Univers et de son futur. Mais il reste de nombreuses énigmes à résoudre. L’une d’elles tient en haleine les astronomes depuis près de 70 ans : tous les calculs et les observations montrent que plus de 90 % de la masse de l’Univers reste invisible !

Alain Bouquet, Directeur de Recherche au CNRS, membre du Laboratoire de Physique Corpusculaire et de Cosmologie du Collège de France, est un expert reconnu dans le domaine. Emmanuel Monnier est journaliste scientifique. Ensemble, ils décortiquent les étonnantes péripéties et rebondissement historiques de ce thème fascinant entre tous. Le destin de l’univers n’est pas gouverné par le visible, mais par l’invisible. Héraclite l’avait prophétisé au VIe siècle avant J.-C., les données les plus récentes de l’astrophysique le confirment. Mais de quel invisible s’agit-il ? Les astrophysiciens n’ont pas coutume de verser dans le mysticisme, le spiritisme ou la spéculation folle. Ils préfèrent traquer les failles de la physique traditionnelle pour y déceler de nouvelles possibilités. Depuis les “ machos ”, étoiles compactes et invisibles disséminées dans les halos des galaxies jusqu’aux “ mauviettes ”, particules élémentaires produites lors du big bang mais échappant pour la plupart à nos détecteurs, les auteurs brossent un inventaire ébourriffant des diverses spéculations, aboutissant sur l’énergie du vide quantique, candidat actuellement préféré qui pourrait bien l’emporter sur toutes les autres formes de matière. Ce faisant, ils nous entraînent dans une course folle et passionnante qui promène le lecteur depuis les confins de l’espace et du temps jusqu’aux entrailles d’épaisses montagnes, où d’étranges détecteurs enfouis attendent un signe qui résoudrait, peut-être, l’énigme.

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RosmorducJ. & V. Rosmorduc, F. Dutour : Les révolutions de l’optique et l’œuvre de Fresnel

Vuibert – Adapt (février 2004), 168 p. – 19 ¤   – ISBN: 2711753646

On doit à Augustin Fresnel (1788-1827) l’un des grandes révolutions de la physique du XIXe siècle, à savoir la théorie ondulatoire de la lumière : celle-ci est une onde qui vibre et se propage tout comme vibrent les ondes sonores, et peut être caractérisée par une fréquence, une longueur d’onde, une énergie. Cette théorie, s’appuyant notamment sur les expériences de Huygens et de Young, a supplanté la théorie corpusculaire énoncée un siècle auparavant par Isaac Newton, avant de se réconcilier avec elle au XXe siècle, dans le phénomène de « dualité » onde/corpuscule proposé par Louis de Broglie et Niels Bohr.

En tant qu’ingénieur, Fresnel fut également l’inventeur de la célèbre « lentille à échelons » qui équipe des centaines de phares, permettant à une toute petite source lumineuse, celle d’une ampoule électrique par exemple, de diffuser un très puissant faisceau. Parmi les applications courantes, la vitre arrière de certains autobus est aujourd’hui équipée d’une lentille de Fresnel permettant au chauffeur de voir sur la petite surface du rétroviseur tout ce qu’il y a derrière son large véhicule…

Pour retracer l’œuvre originale de Fresnel et la façon dont elle s’insère dans l’histoire générale des conceptions sur la lumière, les auteurs – l’historien des sciences Jean Rosmorduc, de l’université de Brest, Vinca Rosmorduc, Ingénieur à la Direction de l’océanographie spatiale de Toulouse et Françoise Dutour, Professeur d’histoire aux Archives départementales du Calvados (département natal de Fresnel), brossent un vaste panorama depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque actuelle, en insistant sur les innovations théoriques et les applications techniques.

Leur livre comprend des schémas d’optique, des photos montrant des documents d’époque tels que portraits de savants et instruments scientifiques. Il contient aussi des encarts permettant une lecture à deux vitesses, des annexes à caractère plus techniques, les biographies d’une trentaine de savants ayant contribué à élucider la théorie de la lumière, d’Aristote à Louis de Broglie en passant par Arago et Foucault.

Un ouvrage fort utile d’histoire des sciences et de culture, qui attribue les découvertes à leurs vrais inventeurs, ce qui vaut d’être noté en ces temps de désinformation.

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Klein-quantaEtienne Klein : Petit voyage dans le monde des quanta

Flammarion, collection « Champs » (avril 2004), 205 p. – 8,20 ¤ – ISBN: 2 08 080063-9

Cet ouvrage est fondé sur un texte antérieur paru dans la défunte collection « Dominos », mais il peut légitimement être considéré comme une nouveauté, tant le texte initial a été revu et augmenté.

Etienne Klein, physicien au Commissariat à l’Energie atomique (CE), enseignant à l’Ecole centrale et docteur en philosophie des sciences, est un prolifique auteur d’ouvrages de vulgarisation scientifique d’excellente facture, dans lesquels dominent deux sujets de prédilection : le temps et la physique quantique. On devine que c’est le deuxième volet qui est ici traité, avec toujours autant de clarté, de petites citations littéraires judicieusement choisies, d’images pittoresques et de réflexions épistémologiques.

Etienne Klein s’attache à expliquer d’abord la faillite des concepts familiers de la physique « classique » (que d’aucuns confondent avec le « bon sens »), dès lors que l’on pénètre dans le monde des particules élémentaires. Le chapitre 2 explique la nécessité d’une nouvelle représentation des objets physiques, et les chapitres ultérieurs explorent quelques-unes des caractéristiques de la théorie quantique sur lesquelles maints auteurs ont beaucoup glosé, pas toujours avec bonheur : le principe d’incertitude de Heisenberg, l’effet tunnel, le principe de superposition, la réduction du paquet d’ondes, la décohérence, la non-séparabilité. A la fin de l’ouvrage, il mentionne certaines applications pratiques de la théorie quantique qui pourraient révolutionner le monde de demain : la cryptographie, la téléportation, les ordinateurs. L’ultime chapitre apporte le nécessaire regard du philosophe et de l’épistémologue.

 

 

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