Hommage à Giordano Bruno : l’ivresse de l’infini

Le 17 février 1600, Giordano Bruno est brûlé vif à Rome par l’Inquisition : la liberté d’esprit face à la pensée unique. L’article qui suit lui rend hommage. Je le reprends d’une de mes publications parue en mai 2007 dans la Revue Europe n°937.

Bruno et Galilée au regard de l’infini

« Qui est là ? Ah très bien : faites entrer l’infini »
Louis Aragon, Une vague de rêves (1924)

Une des questions les plus anciennes à propos de l’univers est de savoir quelle est son étendue. Est-il fini ou infini ? Il va de soi que la question n’est pas seulement d’ordre scientifique, mais qu’elle a suscité nombre de débats philosophiques et théologiques. Selon les époques et les cultures, la réponse a oscillé, telle une valse hésitante, entre ces deux visions radicalement opposées du monde. On ne peut analyser les positions respectives de Giordano Bruno et de Galileo Galilei face à cette question sans remonter aux sources mêmes de la pensée cosmologique occidentale.

Détail de la fresque de Raphaël « L’école d’Athènes », censé représenter Anaximandre de Milet.

Dès le VIe siècle avant notre ère, dans la Grèce antique, les premières écoles de savants et de philosophes, dites «présocratiques », tentent chacune à leur façon d’expliquer rationnellement le «monde », c’est-à-dire l’ensemble formé par la Terre et les astres conçu comme un système organisé. Pour Anaximandre, de l’école de Milet, le monde matériel où se déroulent les phénomènes accessibles à nos investigations est nécessairement fini. Il est toutefois plongé dans un milieu qui l’englobe, l’apeiron, correspondant à ce que nous considérons aujourd’hui comme l’espace. Ce terme signifie à la fois infini (illimité et éternel) et indéfini (indéterminé). Pour son contemporain Thalès, le milieu universel est constitué d’eau et le monde est une bulle hémisphérique flottant au sein de cette masse liquide infinie. On retrouve cette conception intuitive d’un monde matériel fini baignant dans un espace-réceptacle infini chez d’autres penseurs : Héraclite, Empédocle, les stoïciens notamment, qui ajoutent l’idée d’un monde en pulsation, passant par des phases de déflagrations et d’explosions périodiques.

Buste de Démocrite

L’atomisme, fondé au Ve siècle par Leucippe et Démocrite, prône une tout autre version de l’infini cosmique. Il soutient que l’univers est construit à partir de deux éléments primordiaux : les atomes et le vide. Indivisibles et insécables (atomos signifie « qui ne peut être divisé »), les atomes existent de toute éternité, ne différant que par leur taille et leur forme. Ils sont en nombre infini. Tous les corps résultent de la coalescence d’atomes en mouvement; le nombre de combinaisons étant infini, il en découle que les corps célestes sont eux-mêmes en nombre infini : c’est la thèse de la pluralité des mondes. La formation des mondes se produit dans un réceptacle sans bornes : le vide (kenon). Cet « espace » n’a d’autre propriété que d’être infini, de sorte que la matière n’influe pas sur lui : il est absolu, donné a priori.

Schéma du cosmos atomiste
Détail d’une fresque de l’Université Nationale d’Athènes représentant Anaxagore. Artiste : Eduard Lebiedzki, d’après un dessin de Carl Rahl (vers 1888).

La philosophie atomiste est fermement critiquée par Socrate, Platon et Aristote. De plus, en affirmant que l’univers n’est pas gouverné par les dieux, mais par de la matière élémentaire et du vide, elle entre inévitablement en conflit avec les autorités religieuses. Au IVe siècle avant notre ère, Anaxagore de Clazomènes est le premier savant de l’histoire à être accusé d’impiété – en quelque sorte le malheureux précurseur de Bruno et Galilée; toutefois, défendu par des amis puissants (Périclès !), il est acquitté et peut s’enfuir loin de l’hostilité d’Athènes. Grâce à ses deux plus illustres porte-parole, Épicure (341-270 av. J.-C.) – qui fonde la première école admettant des femmes pour étudiantes –, et Lucrèce (Ier siècle av. J.-C.), auteur d’un magnifique poème cosmologique, De la nature des choses, l’atomisme n’en demeure pas moins florissant jusqu’à l’avènement du christianisme.

Une édition anglaise du poème de Lucrèce

Parménide, au Ve siècle avant notre ère, est peut-être le premier représentant du finitisme cosmologique. Selon lui, le Monde, image de l’Etre Parfait, est pareil à une « balle bien ronde » et possède nécessairement des limites. Dans Le Timée, Platon (428-347) introduit un terme spécifique, khora, pour désigner l’étendue ou espace en tant que réceptacle de la matière, et défini par elle. Il le considère comme fini, clos par une sphère ultime contenant les étoiles. De la même façon, Aristote (384-322) prône une Terre fixe au centre d’un monde fini, circonscrit par la sphère qui contient tous les corps de l’univers. Mais cette sphère extérieure n’est « nulle part », puisque au-delà il n’y a rien, ni vide ni étendue.

Platon et Aristote au centre de la fresque de Raphaël, « l’Ecole d’Athènes » (1511)

Il existe ainsi, dans l’Antiquité grecque, trois grandes écoles de pensée cosmologique. L’une, qui rassemble les milésiens, les stoïciens, etc., fait la distinction entre le monde physique (l’univers matériel) et l’espace : l’univers est considéré comme un îlot de matière fini plongé dans un espace extracosmique infini et sans propriété, qui l’englobe et le contient. Les deux autres, atomiste et aristotélicienne, considèrent que l’existence même de l’espace découle de l’existence des corps; le monde physique et l’espace coïncident; ils sont infinis pour les atomistes, finis pour les aristotéliciens.

La conception stoïcienne du cosmos

Les premiers théologiens du christianisme ne s’y trompent pas : ils rejettent violemment la philosophie atomiste, qui est matérialiste, mais aussi la doctrine aristotélicienne, qui implique un temps éternel et un univers non créé. Les modèles cosmologiques du Haut Moyen-Âge reviennent aux conceptions archaïques des milésiens, à savoir un cosmos fini baignant dans le vide, à la distinction près que le cosmos revêt maintenant la forme d’un tabernacle, ou celle d’un cœur !

L’univers en forme de tabernacle, selon le moine byzantin Cosmas Indicopleustes

La cosmologie d’Aristote, perfectionnée par l’astronomie de Claude Ptolémée (vers 150 de l’ère chrétienne), est toutefois réintroduite en Occident au XIe siècle, grâce aux traductions et aux commentaires arabes, et aménagée pour satisfaire aux exigences des théologiens. Notamment, ce qui se situe au-delà de la dernière sphère matérielle du monde acquiert le statut d’espace, sinon physique, du moins éthéré ou spirituel. Baptisé «Empyrée », il est considéré comme le lieu de résidence de Dieu, des anges et des saints. Ce cosmos médiéval aristotélo-chrétien, si bien illustré par La divine comédie de Dante, est non seulement fini et centré sur la Terre fixe, mais il est très petit : la distance de la Terre à la sphère des étoiles fixes est estimée à 20 000 rayons terrestres, de sorte que le paradis, à sa frontière, est raisonnablement accessible aux âmes des défunts. Le chrétien trouve naturellement sa place au centre de cette construction.

Système du monde médiéval dans la Cosmographie d’Apianus)

Si ce modèle d’univers s’impose rapidement, il n’empêche pas la résurgence d’idées atomistes. Après la redécouverte du manuscrit de Lucrèce, le cardinal allemand Nicolas de Cues (1401-1464) plaide en faveur de l’infinité de l’Univers, de la pluralité des mondes habités et du mouvement de la Terre dans son Traité de la Docte Ignorance (vers 1440). Mais son argumentation reste principalement métaphysique : l’univers est infini parce qu’il est l’œuvre de Dieu, lequel ne saurait être limité dans ses œuvres.

La docte ignorance, de Nicolas de Cuse

Un siècle plus tard, le chanoine polonais Nicolas Copernic (1473-1543) réintroduit l’héliocentrisme, vieille hypothèse déjà formulée au IIIe siècle avant notre ère par Aristarque de Samos mais restée en sommeil, malgré la tentative de Nicolas de Cues. Son De Revolutionibus (1543) pose les hypothèses que la Terre n’est pas le centre de l’Univers ; que toutes les sphères tournent autour du Soleil, centre de l’Univers ; que tout mouvement céleste est produit par le mouvement de la Terre et non par celui du firmament ; que la Terre effectue une rotation complète autour de ses pôles en un jour et une révolution complète autour du Soleil dans le plan de l’écliptique en une année.

Copernic conserve toutefois la conception aristotélicienne d’un univers fini, enclos à l’intérieur de la sphère des étoiles fixes. Il le déclare seulement immense, et renvoie la balle aux philosophes. Néanmoins, l’héliocentrisme porte en germe une révolution fondamentale : tant que l’univers était en rotation autour de la Terre fixe, il était difficile d’imaginer qu’il puisse être infini. La difficulté disparaît dès qu’il est reconnu que le mouvement apparent du ciel est dû au mouvement terrestre. En outre, Copernic élargit le Monde médiéval. Son modèle est 2000 fois plus grand que celui de Ptolémée : il constitue un tout petit pas vers l’infini, mais en est encore loin …

Le système de Copernic, dans le De Revolutionibus de 1543

En 1572, une « étoile nouvelle »[1] observée par l’astronome danois Tycho Brahe (1546-1601) fournit un premier élément observationnel propre à accélérer la chute de la cosmologie aristotélicienne. C’est en effet dans la sphère des étoiles fixes qu’elle apparaît, c’est-à-dire dans le Monde supra-lunaire jusqu’alors réputé immuable.

Dès 1576, Thomas Digges, l’un des plus habiles observateurs de son temps et leader des coperniciens anglais, démantèle la sphère des fixes et en éparpille les étoiles dans l’espace infini. Son manifeste, A Perfit Description of the Caelestial Orbes (1576), contient un schéma héliocentrique montrant explicitement, pour la première fois dans l’histoire, des étoiles non plus fixées sur une couche mince, à la surface de la dernière sphère du monde, mais disséminées à l’infini. Ce nouveau modèle fait brutalement passer du monde clos des Anciens à un univers, sinon infini, du moins extrêmement vaste, peuplé d’étoiles innombrables qui sont autant de soleils. Toutefois, Digges ne propose pas de conception véritablement physique de l’espace infini. Pour lui, le ciel et ses étoiles constituent toujours l’Empyrée, la demeure de Dieu, et, à ce titre, n’appartiennent pas vraiment à notre monde sensible.

Système du monde de Digges (1576)

Giordano Bruno, ou l’ivresse de l’infini

La vraie rupture épistémologique est déclenchée par deux philosophes italiens. En 1587, Francesco Patrizi (1529-1597) fait paraître De l’espace physique et mathématique[2], où il émet l’idée révolutionnaire que le véritable objet de la géométrie est l’espace en tant que tel, et non les figures, comme on le considérait depuis Euclide. Patrizi inaugure un nouveau concept d’espace physique homogène et infini, obéissant à des lois mathématiques – donc accessible à l’entendement.

Mais c’est surtout à son contemporain Giordano Bruno (1548-1600) que doit être attribuée la paternité de la cosmologie infinitiste. « Voici alors apparaître l’homme qui a franchi les airs, traversé le ciel, parcouru les étoiles, outrepassé les limites du monde, dissipé les murailles imaginaires des sphères – du premier, du huitième, du neuvième, du dixième rang ou davantage – postulées par de vains calculs mathématiques ou par une aveugle et vulgaire philosophie (…). C’est lui qui, avec les clefs de sa compétence, a ouvert par ses recherches ceux des cloîtres de la vérité auxquels nous ne pouvons avoir accès. Il a mis à nu la nature, que des voiles enveloppaient ; il a donné des yeux aux taupes et rendu la lumière aux aveugles. (…) Nous le savons : il n’y a qu’un ciel, une immense région éthérée où les magnifiques foyers lumineux conservent les distances qui les séparent au profit de la vie perpétuelle et de sa répartition. » Ainsi le bouillant Bruno se présente-t-il lui-même dans Le Souper des Cendres, publié en 1584.

Il consacre au sujet de nombreux ouvrages. Le livre premier de son De immenso est entièrement consacré à une définition logique de l’espace infini. Dans De l’infini, de l’univers et des mondes, il critique violemment le système aristotélicien, se fondant en particulier sur le paradoxe de la frontière cosmique pour défendre vigoureusement les idées d’univers infini et de pluralité des mondes habités. Dès le Ve siècle av. J.-C. en effet, le pythagoricien Archytas de Tarente avait énoncé un paradoxe visant à démontrer l’absurdité de l’idée d’une frontière matérielle de l’univers : si je suis à l’extrémité du ciel, puis-je allonger la main ou tendre un bâton? Il est absurde de penser que je ne le peux pas; et si je le peux, ce qui se trouve au-delà est soit un corps, soit l’espace. Je peux donc aller au-delà de cela encore, et ainsi de suite. Et s’il y a toujours un nouvel espace vers lequel il m’est possible de tendre la main, cela implique clairement une extension sans limites… Il y a donc paradoxe : si l’univers est fini, il a un bord, mais ce bord peut être indéfiniment dépassé.

L’argument connaîtra une fortune considérable dans tous les débats sur l’extension de l’espace ; les atomistes, tel Lucrèce qui donne l’image d’une lance jetée depuis le bord de l’Univers, et, par la suite, tous les partisans d’un univers infini comme Nicolas de Cuse et Giordano Bruno, reprennent le raisonnement. Il faudra attendre le développement des géométries non euclidiennes, au XIXe siècle, pour résoudre logiquement le paradoxe. Ces géométries permettent de concevoir des espaces tridimensionnels finis mais sans bord, tout comme, à deux dimensions, la surface d’une sphère.

Mais revenons au Nolain. Mêlant sa foi et son imagination enthousiaste, Bruno considère le monde infini à l’image de la divinité. « Pourquoi voudrions-nous ou devrions-nous penser que l’efficacité divine soit oisive ? »[3]. Il n’y a qu’un ciel, une immense région éthérée où brillent de magnifiques foyers lumineux qui sont autant de soleils. Nous sommes conduits à découvrir l’effet infini de la cause infinie : Dieu aux pouvoirs infinis ne pouvait créer qu’un univers infini. La plénitude divine triomphe enfin, brisant les limites du système médiéval ; à l’inverse de Platon et d’Aristote, Bruno valorise l’infini et le monde, ce dernier étant parfait justement parce qu’il est infini, et non pas fini.

Statue de Girodano Bruno, Place des Fleurs à Rome (détail)

Le cheminement de sa pensée vers l’infini part de la constatation que ce que l’on observe est toujours relatif : l’horizon n’est qu’un bord apparent qui se déplace avec l’observateur. Par des arguments étonnamment modernes, Bruno réfute l’opinion commune selon laquelle les étoiles seraient toutes à la même distance de la Terre, comme clouées et fixées sur une ultime sphère. Laissant éclater tout son lyrisme, il déclare : « C’est donc vers l’air que je déploie mes ailes confiantes, ne craignant nul obstacle, ni de cristal, ni de verre, je fends les cieux, et je m’érige à l’infini. Et tandis que de ce globe je m’élève vers d’autres globes et pénètre au-delà par le champ éthéré, je laisse derrière moi ce que d’autres voient de loin »[4].

Bruno argumente sur des bases physiques et non plus exclusivement théologiques, prêchant sa doctrine dans toute l’Europe. Sa pensée cosmologique s’inspire de l’atomisme de Lucrèce, des raisonnements de Nicolas de Cues et de la thèse de Copernic. De ce dernier, Bruno retient l’héliocentrisme et l’ordonnancement du système solaire. Mais il rejette son finitisme cosmologique enclos dans la sphère des étoiles fixes. Précurseur de Kepler et de Newton, Bruno rejette également le culte esthétique de la sphéricité et du mouvement circulaire uniforme.

Dès lors il n’y a pas de fins, termes, limites ou murailles qui puissent entraver et arrêter l’abondance infinie des choses. Mais penser la pluralité des mondes pose quelques soucis à la pensée théologique chrétienne. S’il existe plusieurs mondes habités, combien de fois l’Incarnation a-t-elle dû se réaliser ? Une seule fois ? La Terre serait alors dans une position exceptionnelle : exorbitant privilège, si l’on considère l’aspect positif de la réincarnation divine; ou au contraire effroyable défaveur, car ce serait l’unique lieu où aurait été commis le péché originel. Si, en revanche, l’Incarnation s’est réalisée plusieurs fois, elle devient banale par sa répétitivité, et ce n’est alors plus un miracle, lequel est Unique, par définition.

Le procès de Giordano Bruno

La véritable révolution cosmologique du XVIe siècle ne réside pas dans l’affirmation héliocentrique de Copernic, mais dans celle de la multiplicité infinie des mondes. Bruno finit sur le bûcher le 17 février 1600, place des Fleurs, à Rome. Durant son incarcération à Rome, il n’avait eu de cesse d’enseigner à ses compagnons de cellule que tous ces points lumineux que nous appelons étoiles et qu’ils devinaient à travers l’étroite fenêtre de leur cachot formaient des mondes pareils au nôtre.

Mise au bûcher sur la place des Fleurs à rome, 17 février 1600

Galilée, ou la prudence du fini

Malgré la force de ses convictions, Giordano Bruno n’aura de son temps guère d’influence scientifique. Aucune observation astronomique n’étaye ses conceptions, opposées à la doctrine chrétienne. Sa pensée, trahie et défigurée, reste incomprise de la plupart de ses contemporains – notamment par Galilée. Il sera redécouvert par les philosophes des Lumières au XVIIIe siècle, et son image légendaire naîtra seulement au milieu du siècle suivant, lorsque la science positiviste s’opposera triomphalement à l’Église.

En Angleterre cependant, patrie de Thomas Digges et davantage dégagée des oppositions dogmatiques des autorités religieuses, William Gilbert et Henry More défendent à leur tour les notions d’héliocentrisme et de pluralité des mondes. Dans son De Magnete (1600), Gilbert prouve non seulement que la Terre se comporte comme un aimant, mais il affirme que les étoiles sont, comme les planètes, à des distances inégales de la Terre, et que le Soleil dirige les planètes à l’aide de forces magnétiques. Chef de file de l’école des néoplatoniciens de Cambridge, le philosophe Henry More (1614-1687) emboîte le pas à Giordano Bruno et prépare le terrain pour la conception d’un espace absolu et infini, que parachèvera son compatriote Newton. More consacre ainsi à l’atomisme et au concept de la pluralité des mondes un ouvrage exalté, Essai sur l’Infinité des Mondes (1646).

Les deux principaux artisans de la « nouvelle astronomie », Johannes Kepler (1571-1630) et Galilée (1564-1642), restent quant à eux très prudents sur la question de l’infini. Kepler tente en premier lieu de construire un modèle d’univers copernicien, mais fondé sur l’usage de figures géométriques particulières : les polyèdres réguliers (Le Secret du Monde, 1596). Il échoue dans cette tentative, l’agencement calculé des orbites planétaires ne correspondant pas aux nouvelles données expérimentales rassemblées par Tycho Brahe. Découvrant alors la nature elliptique des trajectoires planétaires (Astronomie nouvelle, 1609), Kepler renverse le dogme du mouvement circulaire et uniforme comme explication ultime des mouvements célestes.

Il refuse cependant de suivre Bruno dans son argumentation sur l’infinité de l’univers. Il considère cette notion comme purement métaphysique et, puisque non fondée sur l’expérience, dénuée de signification scientifique : « En vérité, un corps infini ne peut être compris par la pensée. En effet, les concepts de l’esprit au sujet de l’infini se réfèrent ou bien à la signification du mot “infini”, ou bien à quelque chose qui excède toute mesure numérique, visuelle ou tactile concevable; c’est-à-dire à quelque chose qui n’est pas infini en acte, vu qu’une mesure infinie n’est pas concevable[5] ». Kepler appuie son argumentation en énonçant pour la première fois[6] un raisonnement qui fera beaucoup gloser : le « paradoxe de la nuit noire ». À première vue, il n’y a pas lieu de s’étonner que la nuit soit noire. Le Soleil couché ne délivre plus de lumière, seules restent les étoiles pour éclairer faiblement la nuit. Supposons cependant que l’espace soit infini, et uniformément rempli d’astres (étoiles, galaxies). En quelque direction que nous regardions, nous devrions trouver un astre plus ou moins éloigné sur notre ligne de visée. L’addition de leurs luminosités devrait rendre le ciel nocturne aussi brillant qu’en plein midi, et même davantage : le fond du ciel ressemblerait à une voûte radieuse continûment tapissée d’étoiles, à la façon d’un gigantesque soleil. Pourquoi n’en est-il pas ainsi ? S’il existe d’autres étoiles de même nature que la nôtre, comment se fait-il qu’à elles toutes elles ne dépassent pas notre Soleil en éclat? C’est le paradoxe de la nuit noire. Pour bien le saisir, assimilons l’univers à une forêt et les étoiles à des troncs d’arbres identiques, largement espacés. Les troncs les plus proches paraissent les plus gros, les troncs plus lointains sont plus petits; mais il est clair que, si la forêt est suffisamment grande, les troncs se chevauchent pour former un fond continu, semblant nous entourer d’un mur circulaire.

Page de l’Epitomé de l’astronomie copernicienne (1617) où Kepler discute du paradoxe de la nuit noire dans l’hypothèse d’un univers infni à la Giordano Bruno.

Le paradoxe de la nuit noire fait apparemment obstacle au concept d’espace homogène et infini. Comme Kepler ne partage pas la conception de Giordano Bruno, selon laquelle le Soleil est un monde comme les autres, au milieu des étoiles dispersées à l’infini, il répond au paradoxe en optant pour un modèle d’univers fini, borné par un mur ou une voûte. En ce cas, les étoiles sont en trop petit nombre pour couvrir le ciel entier, et il n’y a plus aucune raison pour que le fond du ciel soit brillant. Bien que cette explication se heurte au paradoxe du bord, Kepler y voit la seule issue possible pour expliquer la noirceur nocturne. Tout comme le paradoxe du bord, ce problème ne sera résolu de façon satisfaisante qu’au milieu du XIXe siècle, mais par de tout autres arguments[7].

Influencé sans vouloir l’admettre par le Secret du Monde de Kepler, Galilée se révèle très vite un fervent partisan du système héliocentrique proposé par Copernic, selon lequel la Terre, une planète parmi les autres, tourne autour du Soleil et non l’inverse. Mais comment le prouver ?

Ayant appris en 1609 l’existence d’un instrument optique permettant de grossir ce que l’on regarde, Galilée s’empresse de le reproduire en l’améliorant, puis pointe cette lunette vers le ciel. Un an après, il expose les résultats de ses observations dans Le Messager céleste. Ils sont tous en contradiction avec les dogmes de la physique aristotélicienne, sur lesquels reposait l’astronomie d’alors. Qu’on en juge. La Lune, constellée de cratères, de montagnes et de vallées, n’a pas la circularité parfaite qu’on lui attribuait, mais elle a du relief, tout comme la Terre. Le Soleil, couvert de taches, est également imparfait. Vénus a des phases. Jupiter tourne autour du Soleil en entraînant un système de quatre satellites. Les étoiles sont innombrables. La Voie lactée est constituée d’une multitude d’étoiles très peu lumineuses qui lui donnent cette luminosité laiteuse. « Grâce à la Lunette», écrit Galilée, «on peut si bien fixer son regard sur la Voie lactée que toutes les disputes qui ont, durant tant de siècles, torturé les Philosophes sont détruites par l’évidence de la perception, et que nous voilà libérés de discussions verbeuses. La Galaxie n’est, en effet, rien d’autre qu’un amas d’Étoiles innombrables regroupées en petits tas ». Il mentionne aussi les nébuleuses, « troupeaux de petites étoiles semées de manière admirable ».

Sur le plan du style même, l’opuscule de Galilée est novateur : ce récit en langue « vulgaire » – l’italien-, bref, haletant même, racontant au jour le jour la succession de découvertes bouleversantes à la façon d’une narration journalistique, n’a rien à voir avec un traité scientifique classique en latin. Galillée conservera toute sa vie son style savoureux et polémique. « Ses dons littéraires hors du commun lui permettent de parler aux hommes cultivés de son époque une langue si claire et si frappante qu’il parvient à dépasser la pensée anthropocentrique et mythique de ses contemporains et à ramener ceux-ci à une conception objective, causale, du cosmos, que l’humanité avait perdue après l’apogée de la culture grecque », déclarera Einstein en 1953.

Sur le fond, les implications des observations galiléennes dépassent de loin le constat astronomique. Pour la première fois dans l’histoire de l’astronomie, Galilée a vu, grâce à un moyen d’observation artificiel, une série de phénomènes entrant directement en contradiction avec la physique officielle. Malgré les problèmes épistémologiques que la lunette ne manque pas de poser, à une époque où un seul homme, Kepler et non pas Galilée, était en mesure de comprendre le fonctionnement de cet instrument, le Messager céleste fait grand bruit. Galilée, professeur à l’Université de Padoue, alors inconnu hors de son milieu professionnel, devient le philosophe naturaliste le plus célèbre d’Europe.

Portrait de Galilée en 1624 par Leoni

Il s’engage alors résolument dans une lutte orageuse pour la reconnaissance du système copernicien, et entend prouver expérimentalement l’identité de nature entre les mondes sublunaire et supralunaire, que la doctrine aristotélo-chrétienne considérait comme foncièrement distincts. Autrement dit, il veut unifier la physique terrestre et la physique céleste, il veut établir l’universalité du monde et des lois qui le gouvernent, et fonder ainsi la physique.

Mais sur la question de l’infini spatial, Galilée, tout comme Kepler, adopte l’attitude prudente du physicien : « Qu’allons-nous faire maintenant, signor Simplicio, des étoiles fixes ? Allons-nous les disperser dans les immenses abîmes de l’univers à différentes distances de n’importe quel point déterminé, ou bien allons-nous les situer sur une même surface sphériquement étendue autour de son centre, toutes étant alors à distance égale de ce centre ? »[8] . Et il conclut : « Ne savez-vous pas qu’il est encore non décidé (et je crois que cela le restera toujours pour la science humaine) si l’Univers est fini ou infini ?» [9]

Cette répugnance envers l’infini dont fait preuve Galilée se retrouve dans sa conception du rôle des mathématiques pour l’étude de la nature : « La philosophie est écrite dans ce vaste livre qui constamment se tient ouvert devant nos yeux (je veux dire l’univers), et on ne peut le comprendre si d’abord on n’apprend pas à connaître la langue et les caractères dans lesquels il est écrit. Or il est écrit en langue mathématique, et ses caractères sont les triangles, les cercles et autres figures géométriques, sans lesquels il est humainement impossible d’en comprendre un mot, sans lesquels on erre vraiment en un labyrinthe obscur »[10]. La vie intellectuelle de Galilée restera du début à la fin imprégnée d’une telle conception de la philosophie naturelle, qui mêle l’expérimentation et la conceptualisation. Or, Galilée s’est intéressé à la suite des carrés n2 des nombres entiers n, et a remarqué (comme bien d’autres mathématiciens l’avaient fait avant lui) qu’à chaque entier 1, 2, 3, 4, etc., on peut associer son carré 1, 4, 9, 16, etc. Les deux ensembles sont infinis, ils peuvent être mis en correspondance terme à terme, autrement dit ils ont le même nombre d’éléments. Pourtant, l’ensemble des carrés n’est qu’une partie de l’ensemble des entiers, si bien que la correspondance viole l’axiome « le tout est plus grand que la partie ». Ce paradoxe, dit « de la réflexivité », a pendant des siècles échaudé les mathématiciens, au point de les rendre extrêmement prudents dans l’utilisation des infinis, certains jugeant même dangereux, sinon scandaleux, de les invoquer autrement que comme une pure fiction nécessaire à la pensée. Ainsi a-t-on longtemps préféré croire que seul un être infini lui-même – Dieu, pour ne pas le nommer – pouvait penser l’infini. L’Église s’est d’ailleurs opposée à toute tentative de penser l’infini. Thomas d’Aquin considérait par exemple que quiconque tentait de concevoir l’infini commettait un abominable péché d’orgueil, car il entrait en concurrence avec la nature unique et absolument infinie de Dieu. On trouve là l’un des arguments avancés par l’Inquisition pour condamner Giordano Bruno.

Le cardinal Bellarmin

Bien que finitiste, l’oeuvre cosmologique de Galilée inspire des craintes aux théologiens. En 1615, malgré les réticences de certains cardinaux, le Saint-Office met à l’index le De Revolutionibus de Copernic et met en garde Galilée, qui reprend le chemin de Florence. Le cardinal Roberto Bellarmin, qui avait décidé en 1600 du sort fatal de Giordano Bruno, exhorte Galilée à ne pas soutenir la doctrine copernicienne. Mais Bellarmin n’interdit pas à Galilée l’étude du système copernicien en tant qu’hypothèse scientifique. D’autant que Galilée tient absolument à se démarquer de Bruno. Ce dernier interprétait la théorie copernicienne dans un sens purement philosophique ou métaphysique, sans conséquence scientifique précise. Sa philosophie de la nature était dénuée de rigueur ; ses raisonnements fourmillaient d’allégories, de références à la magie, d’affirmations générales invérifiables. Pour Galilée, au contraire, la théorie copernicienne est le point de convergence de toutes les nouvelles recherches scientifiques, et il veut fonder sur elle une nouvelle méthodologie scientifique. C’est pourquoi Galilée ne citera jamais le nom de Bruno – un silence blâmé par Kepler, car interprété comme une lâcheté.

Encouragé également par le cardinal Barberini, qui devient pape en 1623 sous le nom d’Urbain VIII, Galilée publie son ouvrage polémique, L’Essayeur. En 1632, son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde s’en prend avec virulence à la conception aristotélicienne du monde, et aux théories astronomiques de Ptolémée qui en découlent. Tout comme Le Banquet des Cendres de Giordano Bruno (qu’il ne cite toujours pas) le Dialogue de Galilée met en scène un aristotélicien borné, discutant avec un personnage intelligen qui défend Copernic. Galilée y tire toutes les conséquences des observations effectuées avec sa lunette astronomique : il adopte définitivement le système héliocentrique. Galilée n’énonce plus d’hypothèses. Il affirme une réalité.

Le procès de Galilée, par Fleury

C’est pour cette raison que le tribunal de l’Inquisition le condamne le 22 juin 1633. Urbain VIII se doit en effet de sacrifier un adepte des nouvelles idées afin d’apaiser l’Espagne catholique. Galilée est alors placé en résidence surveillée. Malgré sa rétractation, ses idées se répandent avec son dernier ouvrage, Discours et démonstrations mathématiques, paru en Hollande en 1638, quatre ans avant sa mort.

Après Galilée, les systèmes du monde ne seront plus jamais les mêmes. La Terre restera écartée du centre de l’Univers, mais surtout, la remise en cause de la physique d’Aristote exigera de repenser les lois qui régissent le mouvement des corps et de leur donner une formulation mathématique adéquate. La voie est définitivement ouverte à de nouvelles cosmologies, construites sur la base d’un espace infini. Jusqu’alors, la notion d’espace était conçue dans l’ordre cosmologique et physique de la nature, et non pas comme la toile de fond des figures et des constructions géométriques d’Euclide. En d’autres termes, l’espace physique n’était pas mathématisé. Il le devient grâce à René Descartes (1596-1650), qui a l’idée de spécifier chaque point par un ensemble de trois nombres réels : ses coordonnées. L’introduction d’un système de coordonnées universel qui quadrille entièrement l’espace et permet de mesurer les distances traduit bien que, pour Descartes, l’unification et l’uniformisation de l’univers dans son contenu physique et dans ses lois géométriques ne font aucun doute. L’espace est une substance au même titre que les corps matériels, un éther infini agité de tourbillons sans nombre, au centre desquels se tiennent les étoiles et leurs systèmes planétaires. Ni la Terre, ni le Soleil, ni aucun astre n’occupent une place privilégiée. Les étoiles sont autant de soleils servant de centre à autant de tourbillons, semblables ou différentes du nôtre.

Système de Descartes, 1644

Bientôt un nouvel art s’offrit à nos travaux.
Aux deux bouts d’un long tube attachant deux cristaux,
Galilée en obtint une force inconnue;
Son œil perça des cieux l’étonnante étendue.
Ces espaces d’azur, qui semblaient des déserts,
Placés pour séparer tous les astres divers,
D’étoiles tout-à-coup, à nos yeux se peuplèrent.
De la création les bornes reculèrent.
Chaque instant lui fit voir, dans un lointain sans fond,
Et l’univers plus vaste, et le ciel plus profond.
(Gudin de la Brunellerie, L’astronomie, 1810.)

Références

[1] Identifiée aujourd’hui à une explosion de supernova.

[2] De spacio physico et mathematico, présenté et traduit par Hélène Védrine, Paris, Vrin, 1996.

[3] L’infini, l’univers et les mondes, Berg international, 1987, p. 66

[4] Exergue de L’infini, l’univers et les mondes.

[5] De stella nova, 1606.

[6] Johannes Kepler, Conversation avec le Messager Céleste de Galilée, 1610, trad. I. Pantin, Paris, Les Belles Lettres, 1993.

[7] Voir par exemple Jean-Pierre Luminet, L’univers chiffonné, Gallimard Folio/Essais, 2005.

[8] Galilée, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, trad. R. Fréreux, avec le concours de F. De Gandt, Éditions du Seuil, 1992, p. 329.

[9] Lettre à Ingoli, cité in F. Monnoyeur (dir.), Infini des philosophes, infini des astronomes, Paris, Belin, 1995, p. 47.

[10] Galilée, L’Essayeur, 1623 ; trad. fr. Les Belles Lettres, 1989.

15 réflexions sur “ Hommage à Giordano Bruno : l’ivresse de l’infini ”

  1. Un grand merci pour cet article qui permet de comprendre l’histoire complexe de l astronomie et oh combien les aventuriers de la Pensée sont nécessaires et bénéfiques. merci encore.

  2. Il y a quelque chose d’apaisant à vous lire. Que toute chose et tout homme est à sa place en son temps donnant de lui-même son savoir avec conviction. Sa quête: découvrir le monde extérieur à lui-même si semblable à ce qu’il est quoi que parfois il ne soit pas reconnu par ses pairs. L’intelligence artificielle née de sa pensée viendra lui apporter d’une manière spontanée cela, mais seule sa vivacité d’esprit en intégrera ses mystères. Sa joie restera de voir les pas de son enfant allant vers l’inconnu confiant.

  3. Bonjour!

    Ce matin, à la télévision, j’ai vu et entendu le Frère David d’Hamonville, de l’abbaye d’En Calcat, nous parler de « l’allumette de liberté… »

    Une étincelle de hasard pour mettre le feu à l’infini du ciel, peut-être… Feu sacré, bien entendu, pour nous réchauffer en cet ici-bas d’indifférence.

    Ce billet de l’astrophysicien, écrivain, conférencier, directeur de recherches, inspiré de son beau livre écrit conjointement avec son collègue théoricien et cosmologue, Marc-Lachièze-Rey, intitulé : « De l’infini » est un joyau, certes, qui brille dans l’océan des connaissances, sans pour autant rendre meilleure et plus belle la vie à la gent humaine qui souffre dans ses vallées de larmes. Les soixante-cinq lettres d’une réponse à la question de même constitution alphabétique, concernant notre étoile devant les vallées supérieures du firmament, sont peut-être de nature à intéresser, voire à étonner l’observateur professionnel, mais laissent enchaîner dans leur caverne les âmes prisonnières, toujours en quête de libération.

    Comme un prêtre dans la mine (le hasard veut que cette phrase soit l’anagramme de « Emmanuel Macron, président »), le moine d’En Calcat, auteur de la très belle homélie de ce jour, va-t-il pour autant toucher là-haut son objectif? Certes, une science en jeu en appelle à une authentique culture, ouverte à la complexité, soucieuse des implications, désireuses de « L’expansion des choses infinies » et finalement à l’usage de nos langues historiques. Mais pour Gavroche et Marianne ou le peuple oublié, quid de cette jolie bague dont l’entaille de cornaline porte la tête casquée de Minerve, trouvée dans Le « credo » d’un journaliste parisien qui fit sa communion solennelle le jeudi 13 juin 1940, à Castres? Et quel rapport mes bons seigneurs avec le billet lumineux de Monsieur Luminet et les paroles d’aujourd’hui du frère David d’Hamonville? Eh bien, les uns et les autres poussent vers l’au-delà les colonnes d’Hercule et toute la question est de savoir par quel moyen habile (upaya), nos bons seigneurs vont passer l’anneau salvateur au doigt des pauvres gens de la planète bleue. Vouloir marier ciel et terre…Quelle drôle d’idée qui dépasse sans l’annihiler l’idée de Geneviève, dans le livre susmentionné de Claude Imbert!

    Centre et entourage / Nature et culture / Tradition et modernité. Cet inter a été examiné dans un bel article publié dans la revue « Médium » dirigé par Régis Debray (n° 11, second trimestre 2007) dont l’auteur est François Durand-Gasselin, moine bénédiction à l’abbaye d’En Calcat. J’ai rendu visite par surprise à cet ami, un jour de juin, il y a une décennie. J’ai sous les yeux son épistole merveilleuse à Madame Ondine, signée René Descartes. Sur le chemin du retour, je me suis promené sur le bord de l’infime ruisseau du Quercy où la fée s’est longuement entretenue avec le physicien pour l’ouvrage d’icelui sur les feux du savoir.

    Gaston Bachelard disait, un jour, à la radio : « Je ne vis pas dans l’infini car dans l’infini on n’est pas chez soi ». Et dans « L’air et les songes « , il écrivait :

    « Dis-moi quel est ton infini, je saurai le sens de ton univers, est-ce l’infini de la mer ou du ciel, est-ce l’infini de la terre profonde ou celui du bûcher ? » Dans le règne de l’imagination, l’infini est la région où l’imagination s’affirme comme imagination pure, où elle est libre et seule, vaincue et victorieuse, orgueilleuse et tremblante. Alors les images s’élancent et se perdent, elles s’élèvent et elles s’écrasent dans leur hauteur même. Alors s’impose le réalisme de l’irréalité.  »

    De « la vague de rêves » de Louis Aragon, mise en exergue en ce billet, voici pour finir ce commentaire, la vague haute en couleur d’une belle voix de la contrée de notre maître des étoiles.

    Une autre façon, baroque sans doute, de chercher l’Être dans la vague qui danse avec nous et dans la joie qu’elle nous apporte.
    MICHELE TORR UNE VAGUE BLEUE – YouTube

    Garo

  4. Nos deux précédents commentateurs ne manquent pas d’air ou plutôt de R.
    L’un fait des lames des larmes et l’autre enchaîne sur un infinitif dans la caverne des âmes enchaînées.
    Ce n’est pas grave mais ce n’est pas exact.
    Brisons là.
    Trois fines lames, en effet : Jean-Pierre Luminet, Pierre Pevet et Michel Houellebecq.
    Il serait temps de tirer l’épée car rien ne va plus…même en physique, dit-on!
    Merci Monsieur Bardou pour ce court et intelligent commentaire.
    Comme dirait un autre, ça roule…
    Bien à vous tous

    Roxane

    Roxane

  5. Bonjour!

    Jamais deux sans trois, chère Roxane! Permettez- moi de poursuivre sur les erres des précédents commentateurs.

    D’une abbaye à l’autre…

    Ici, entre les ronces, on ne risque pas d’attirer les lumières du Jour du Seigneur mais il n’est pas dit que les ombres de la nuit du serviteur ne puissent avec elles se confondre…

    Dans cette salle capitulaire où j’écris ces quelques mots, je pense à En Calcat, au couvent des bénédictines dont parle si justement Régis Debray, page 321 de son livre « Le moment fraternité ». Je me revois assis sur un banc du parc de ce lieu, face à un grand vide qui me prenait aux tripes (anagramme de « esprit »). Quelques heures plus tard, dans ma nuit d’hôtel à Figeac, à deux pas de la rivière d’une sirène, j’ai voulu emplir ce rien d’une goutte de poésie adressée au physicien qui, vingt-sept ans plus tôt, m’écrivait de cette ville, quelque chose de précieux, conservé dans un vieux secrétaire.

    Digression monastique? Peut-être pas, Monsieur Luminet…

    Je suis là en train de relire votre billet et j’ouvre les dictionnaires.

    L’un d’eux, encyclopédique universel, se contente de cinq ou six lignes pour nous instruire sur Gordiano Bruno.

    Un autre, historique, datant de mil huit cent quarante-sept, consacre une petite centaine de lignes à Jordanus Brunus.

    On y lit :  » (…) chevalier errant de la philosophie, jouet de la fortune, et dépourvu de tout, parcourut encore diverses contrées d’Allemagne, jusqu’à ce qu’ayant succombé à la tentation d’aller dogmatiser dans sa patrie, il y tomba entre les mains de l’Inquisition, qui délivra le pays des commotions qu’il aurait pu y exciter, en le livrant au bras séculier, qui le fit mourir à Rome, en 1600. (…) C’était un vrai enthousiaste qui, sous des images exaltées et gigantesques, disait les choses les plus inintelligibles, et souvent les plus ineptes. » (Fin de citation)

    Dans les trois livres de « La Nouvelle alliance » d’I.Prigogine et d’I.Stengers, pas une seule fois les auteurs mentionnent le nolain dont le nom est absent de la « Métamorphose de la science ». De même pour Gaston Bachelard qui cite de Bruno dans « La formation de l’esprit scientifique », auteur de « Recherches sur la direction du fluide magnétique » mais ce n’est pas notre Bruno sans la particule.

    Dans le silence de ce monastère sans hôtellerie et sans visiteurs, on doit se poser la question sur ce que peut la science pour guérir ce mal qui répand la terreur, celui de l’âme, en ce monde devenu stone. J’aimerais que celle ou celui qui a le bonheur de parler chinois dans sa propre langue, nous apporte en cet espace une réponse géniale, celle de l’infini.

    Réponse introuvable dans une revue qui porte son nom et invisible dans le jeu de miroirs de la réflexion où la question du physicien, notre question, à voix au chapitre.

    Aux frontières d’une autre vie, un robot qui écoute les gens et panse leurs plaies sur le bord du chemin, ça existe, Monsieur le Professeur?

    Jacques

    1. Un peu décevant, ces pauvretés encyclopédiques. Leibniz, Diderot, Goethe l’ont (certes brièvement) célébré au XVIIIe, Hegel plus longuement au début du XIXe siècle. mais c’est vrai que ce n’est qu’à la fin du XIXe qu’il sera reconnu comme un précurseur des libres penseurs, auparavant il était plutôt considéré comme un illuminé (en partie à cause de Galilée qui n’a jamais voulu le mentionner). L’Eglise non seulement ne l’a pas réhabilité, mais en canonisant en 1930 le cardinal Bellarmin qui l’avait condamné, elle a de ce fait entériné le jugement. Sa statue érigée à Rome date seulement de 1889. Pour des références sérieuses et historiquement documentées en français, il y a le numéro 937 de la revue Europe (2007). Un numéro spécial de la revue K (Revue trans-européenne de philosophie et arts) est en préparation pour 2020…
      Merci en tout cas pour vos commentaires.

  6. Confiteor

    J’ai commis une grosse faute en mettant l’accent sur le « a » du verbe avoir. Il faut lire « a voix au chapitre ».
    Je vous présente mes excuses et vais, de ce pas, sonner les matines.
    Puisse Monsieur Luminet me pardonner mon erreur!

    Jacques

    1. # Jacques « J’ai commis une grosse faute en mettant l’accent sur le « a » du verbe avoir.  »

      Je suis en train de faire refaire la couverture de ma maison. Ils ont posé, dans les normes, un écran de sous toiture bitumeux tout à fait classique. Je n’ai pas fait attention, et c’est trop tard, ce produit est inflammable facilement, alors qu’il en existe un autre tout nouveau, plus cher et qui ne brûle pas…
      Et si, et si, un jour, des tuiles s’envolent ?
      Maladie de l’âme…
      Et qu’une braise embrase une travée ?
      Maladie de l’âme…
      Alors que cela aurait pu être mieux, si je l’avais évité, que je sois encore vivant ou non ?
      Maladie de l’âme…

      Soyez assuré, Jacques, du parfait trouble que cet état des choses que je ne peux pas corriger apporte à mon âme perfectionniste jusqu’à l’autisme. Je préfèrerai être avec votre faute d’orthographe. Mais voyez comme nous sommes pareils dans la conséquence objective mentale de cette maladie de l’âme qui est la privation d’infini et la mortalité :« Nous nous inventons des difficultés à nous faire péter le ciboulot »*

      Plus tard, quand les tuiles seront posées, je n’y penserai plus. Dommage, il faudra trouver un autre accès à ce que nous nommons Dieu, l’espérance, la confiance, l’infini, toutes ces choses qui ont le bon goût de se faire voir dans cet autre vide dont vous avez parlé. En attendant je m’apaise un peu en parlant vrai, il me semble, et c’est grâce à vous tous.

      *Roy Lewis « Pourquoi j’ai mangé mon père »

  7. Bonsoir!

    Dans un chapitre où il mentionne Giordano Bruno, Michel Onfray insiste sur le fait que le savoir se déplie en même temps que le libertinage se déploie, l’un permettant l’autre.

    Quid d’un savoir qui s’explique en se développant, telles les feuilles printanières, chères à Bossuet? Quelle feuille de vigne cache « l’origine du monde » dont le corps en quinze lettres de

    l’alphabet de la langue française dévoile la « religion du démon »?

    Mais revenons à nous ou plutôt à la « Maladie de l’âme ». Dans son essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Jacques Monod, écrit au chapitre « Le royaume et les ténèbres » :

     » Quoi qu’il en soit tous ces systèmes enracinés dans l’animisme sont hors de la connaissance objective (…) Le mal de l’âme moderne c’est ce mensonge, à la racine de l’être moral et social »

    Tenté par Démocrite, le faiseur de livres d’Argentan, parle lui aussi de toit du haut duquel son ami cinéaste a fait une chute…Hasard objectif, paraît-il!

    Est-ce une digression quand le repli sur son âme consiste à retrouver le sens de la terre (…) la coïncidence avec les éléments, selon l’auteur qui recourt aux forêts et dirige une populaire université?

    La faute d’orthographe de Jacques est effectivement un détail. Se faire du mouron pour si peu, une maladie de l’âme?

    Au chapitre de la miniature, écoutons un peu Gaston Bachelard…Toujours lui :

    « Le détail d’une chose peut être le signe d’un monde nouveau, d’un monde qui, comme tous les mondes, contient les attributs de la grandeur. »

    Nous dirons, alors, à l’infini, que le diable est dans le mépris du détail.

    Bonne nuit.

    Roxane

  8. Merci infiniment, cher Monsieur, pour vos mots vigoureux qui sont venus dans la nuit jusque dans ma chaumière, au fin fond de la campagne française. Si j’avais à choisir dans votre jardin celui que je préfère, j’aurais, je crois, cueilli avec plaisir celui de sapience, merveilleusement effeuillé par Michel Serres dans « Les cinq sens » ou « La philosophie des corps mêlés ».

    A la fin de votre conférence, en guise d’actions de grâce, j’eusse été ravi d’ouïr une personne de l’assistance vous lire une citation de la « République » 398-399 et « Lachès » 188 c-d où Platon parle de l’homme « musicien » et de ses propos bien assortis et en harmonie; un homme dont la vie personnelle manifeste l’accord entre ses paroles et ses actes, sur un mode franchement dorien (…) le seul qui soit proprement grec.

    Quel bel hommage, à votre endroit eût été rendu!

    Et pourtant, le rideau sur l’écran tombé, j’ai pensé à un autre blogue, celui du randonneur du journal « La Croix » où dans les derniers commentaires d’un billet consacré à la démesure, je lis quelqu’un que je pense connaître un peu, protéiforme, jouant avec les mots, étalant son érudition tout heureux de s’ébattre en cet espace d’une fenêtre où il exprime, à sa manière bleue, sa liberté de citoyen ordinaire, frisant dans les entournures, celle d’un merle moqueur. En dernière analyse, je sens quelqu’un fatigué de ses logorrhées et qui semble vouloir quitter l’aire de jeu pour retrouver peut-être, le silence, si cher au béotien Pindare…

    Une voix de femme instruite dans ce désert de belles citations et de litanies de mots savants, a crié sa solitude, son désespoir, face à tant de sécheresse. Il a pensé à Agar…Et le voici aux dernières nouvelles, quittant le toboggan de Papy Daniel…Mais pour aller où? Vers quelle dimension à part, rivage, contrée ou Cythère?

    Comment le rose énergumène marié à Psyché depuis longtemps déjà, pourrait-il arrêter net la nature fluviale de son état d’âme et se résigner à écrire lez mot « FIN »? Monsieur Bougnoux, maître de cérémonies et propriétaire du terrain de jeu, a sans doute une réponse à la question, depuis le temps qu’il observe l’étranger et supporte ses glissades et ses glissements sur le lac gelé d’un monde devenu stone.

    Un autre, qui a fait des études, dans un bel essai sur l’existence amoureuse, utilise un autre mot avec un point d’exclamation pour ne pas écrire le mot « Fin ». C’est l’impératif d’un verbe qui appelle au mouvement et à l’élan, un mot qui ne clôt pas mais qui ouvre, un mot qui crie vers l’avenir.
    Quelle harpe éolienne, libérée des poursuites de vent, saura murmurer aux oreilles de quelque fenêtre, ce son du silence, une chanson douce capable d’étancher la soif de notre enfance en perdition?
    Puisse cette brise légère ne pas tomber dans le pavillon d’un sourd!
    A l’école de la vie d’une société faite pour elle, il en est un qui orra le message.

    Merci

    Walther Jaroga

  9. Je suis un fan de Giordano Bruno, dont la pensée philosophique allait bien au delà de ces concepts astronomiques,. C’était une pensée hollistique qui débordait sur tous les sujets de la vie. Moine, croyant, s’intéressant également à la magie, à l’art de la mémoire, il était même partisan d’une libre sexualité ! En voyage à Rome, ma première visite a été pour le « Monte di Fiori », et la statue de Giordano Bruno, que Mussolini a refuser d’abattre, malgré la demande du pape Pie XII.

  10. Cher monsieur, je me suis appliqué à tout écouter. Vous nous laissez donc dans le mystère quant à la définition par des mots de ce qu’est cette fameuse philosophie ancestrale.

    Tant mieux, les choses non dites sont souvent de bonnes volontés, et c’est pour cela qu’un dieu égyptien pesait les cœurs et non pas les pensées. Le fait que nous soyons maladroits et devions passer par des chemins bas est tout à notre honneur, s’il existe quelqu’un d’assez bon et savant pour d’abord ne pas désespérer de lui-même.

    Et si une petite lumière s’allume en dépit du monde, alors les dieux égyptiens eux-mêmes seront heureux de devenir trop simplistes pour engendrer autre chose. Et par la vertu du mystère, comme en un temple vrai que l’on trouve en entrant en soi-même, on fera et dira les choses quand même. Aussi à mon tour je vous propose de comparer avec ceci :

    https://www.youtube.com/watch?v=rLG0HmHDnZE

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