Expansion perpétuelle

Et, d’heure en heure aussi, vous vous engloutirez / Ô tourbillonnements d’étoiles éperdues / Dans l’incommensurable effroi des étendues, / Dans les gouffres muets et noirs des cieux sacrés !

Et ce sera la Nuit aveugle, la grande Ombre / Informe, dans son vide et sa stérilité, / L’abîme pacifique où gît la vanité / De ce qui fut le temps et l’espace et le nombre.

Leconte de Lisle, Dernière vision (1862)

Qu’est-ce que la culture ?

La culture ce n’est pas avoir le cerveau farci de dates, de noms ou de chiffres, c’est la qualité du jugement, l’exigence logique, l’appétit de la preuve, la notion de la complexité des choses et de l’arduité des problèmes. C’est l’habitude du doute, le discernement dans la méfiance, la modestie d’opinion, la patience d’ignorer, la certitude qu’on n’a jamais tout le vrai en partage; c’est avoir l’esprit ferme sans l’avoir rigide, c’est être armé contre le flou et aussi contre la fausse précision, c’est refuser tous les fanatismes et jusqu’à ceux qui s’autorisent de la raison; c’est suspecter les dogmatismes officiels mais sans profit pour les charlatans, c’est révérer le génie mais sans en faire une idole, c’est toujours préférer ce qui est à ce qu’on préférerait qui fût.

Jean Rostand, Le droit d’être naturaliste (1963).

La naissance de la science (1/3) : Anaximandre de Milet

Anaximandre de Milet

Pourquoi la science moderne est-elle née en Occident, plus précisément dans le bassin méditerranéen, et non pas en Chine, alors que dans l’Antiquité, l’Empire du Milieu et l’Occident avaient des niveaux scientifiques comparables ? Selon Joseph Needham, la science de l’ancienne Chine se développait de façon continue et stable, tandis qu’en Occident, son développement s’effectuait selon un processus discontinu, n’avançant que par bonds au gré des turbulences politiques et religieuses. C’est seulement à partir de la Renaissance que l’Occident aurait pris son essor, la Chine ne faisant que stagner en raison de sa propension à privilégier l’étude de l’esprit ou du cœur humain (Xin) et de la nature innée (Xing). Depuis lors, l’écart n’a cessé de se creuser, les derniers siècles constituant une période de phase ascendante qui a permis à l’Occident de dépasser l’Empire du Milieu.

Cette hypothèse reflète la conception selon laquelle la suprématie scientifique de l’Occident ne résulterait pas de sa spécificité sociale et culturelle, mais serait un phénomène accidentel ou transitoire. Une telle analyse est certes séduisante, mais elle ne correspond qu’à un aspect très partiel de la réalité.

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Télescope Gaia J+3 : impressions personnelles

Le lancement du télescope Gaia, qui s’est déroulé le 19 décembre depuis le Centre Spatial Guyanais de Kourou, a été une totale réussite. Je ne reviendrai pas dessus, l’événement ayant été amplement décrit et commenté dans la presse, voir par exemple les billets de Futura-Sciences ici et ici. Je me contenterai de livrer quelques impressions personnelles. Voir aussi mon post précédent sur le sujet.

Bien que n’étant aucunement impliqué dans le programme scientifique de Gaia, j’ai eu la chance d’être l’invité « VIP » de la direction d’Arianespace, et j’ai donc assisté pour la première fois à un lancement  de fusée (une Soyuz en l’occurrence ;  le télescope Gaia pesant à peine plus de 2 tonnes ne nécessitait pas une mise en orbite par une puissante Ariane 5).

Une centaine de passagers  dans l'avion spécialement affrété par Arianespace : personnel des agences spatiales, ingénieurs,  scientifiques, politiques, journalistes.
Une centaine de passagers dans l’avion spécialement affrété par Arianespace : personnel des agences spatiales, ingénieurs, scientifiques, politiques, journalistes.

Le programme n’était cependant pas de tout repos. Départ le 18 décembre matin de l’aéroport Charles de Gaulle à bord d’un Boeing spécialement affrété par Arianespace, en compagnie  d’une cinquantaine d’invités.

Après 10 heures de vol, nous arrivons au-dessus de la Guyane. Depuis le hublot, au lueurs du soleil couchant, les plus beaux paysages nuageux que j’aie jamais vu, voir ma galerie d’images formations nuageuses.

Arrivée à l’aéroport de Cayenne à 18 h heure locale (22h à Paris).

maquette grandeur nature au Centre Spatial de Kourou
Maquette grandeur nature d’Ariane5 à l’entrée du Centre Spatial Guyanais

Température agréable, autour de 28°C. Le Centre Spatial Guyanais (CSG) se trouve à Kourou, à une soixantaine de km de l’aéroport. Une petite heure de bus nous y amène.

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Héraclite, ou la lumière de l’obscur

On ne sait si le sage d’Ephèse, tête penchée et se frottant les mains, se réjouit d’avoir tourné en dérision l’un de ces beaux parleurs au discours superficiel qu’il abhorre tant, ou s’il est plongé dans un profond état d’affliction devant un univers  – figuré ici par un globe terrestre – aveugle et absurde, où le désordre reste la loi.

Héraclite, par Johannes Moreelse (vers 1630)
Héraclite, par Johannes Moreelse (vers 1630)

Si c’est bien Héraclite qui est représenté par le peintre Johannes Moorelse (dont on sait si peu de choses que certains critiques d’art en doutent), la seconde hypothèse semble plus conforme  à ce que l’on sait du personnage.

Cet exact contemporain du Bouddha et Lao-Tseu, considéré comme l’un des fondateurs de la philosophie et de la métaphysique occidentales, était en effet réputé pour être misanthrope et mélancolique. Renonçant à une fonction royale à laquelle ses origines familiales l’appelaient, n’était-il pas parti vivre en ermite dans les montagnes, se nourrissant de plantes jusqu’à la fin de ses jours ?  On dit de lui qu’il pleurait de tout quand Démocrite en riait. De fait, de nombreuses œuvres picturales représentent les deux personnages côte à côte, l’un hilare, l’autre chagrin.

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La naissance de la science (2/3) : Sur les épaules des géants

Sur les épaules des géants

Epaules-geantsOn sait que l’émergence de la science moderne a été marquée par la publication, à la fin du XVIIe siècle, des Principes mathématiques de la philosophie naturelle d’Isaac Newton (1642-1727). La mécanique classique et le calcul infinitésimal du savant anglais étaient révolutionnaires, mais ses découvertes n’auraient pas été possibles sans les travaux réalisés par les générations précédentes. Les trois lois de la dynamique de Newton sont fondées sur les travaux de Galilée (1564-1642) traitant de l’inertie, de la chute des corps et des relations entre l’espace et le temps dans le mouvement accéléré. Sa fameuse théorie de la gravitation universelle est, elle, en étroit rapport avec les lois de Kepler relatives au mouvement des corps célestes.

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La naissance de la science (3/3) : la Chine ou l’Occident ?

Conditions supplémentaires pour le développement de la science

Discuter les maîtres ne suffit pas pour asseoir la dynamique de la pensée scientifique : il y faut aussi un environnement social et politique favorables. Dans la Grèce antique, la base culturelle de la naissance de la science est aussi la base de la naissance de la démocratie. Concevoir une structure politique démocratique suppose en effet accepter que les meilleures discussions puissent émerger de la discussion entre tous plutôt que de l’autorité d’un seul. Anaximandre n’a fait que transporter sur le terrain du savoir une pratique déjà courante dans l’agora grecque : critiquer la position du magistrat, non pour lui manquer de respect, mais dans la conscience partagée qu’une meilleure proposition existe toujours.

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Science et culture

L’ensemble de la science est lié à la culture humaine en général, et les découvertes scientifiques, même celles qui à un moment donné apparaissent les plus avancées, ésotériques et difficiles à comprendre, sont dénuées de signification en dehors de leur contexte culturel. Une science théorique qui ne serait pas conscience de ce que les concepts qu’elle tient pour pertinents et importants sont destinés à terme à être exprimés en concepts et en mots qui ont un sens pour la communauté instruite, et à s’inscrire dans une image générale du monde, une science théorique où cela serait oublié et où les initiés continueraient à marmonner en des termes compris au mieux par un petit groupe de partenaires, serait coupée du reste de l’humanité culturelle, vouée à l’atrophie et à l’ossification.

Erwin Schrödinger, 1952

J’eus le vertige et je pleurai car mes yeux avaient vu cet objet secret et conjectural dont les hommes usurpent le nom, mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers. Jorge Luis Borges, L’Aleph (1949)