La vie quotidienne du gadjo

Deux textes qui, à 40 ans d’intervalle, disent la même chose, bien que dans des styles très différents.

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Quand le gadjo met son réveil à sonner le matin, prend sa douche, se toilette, s’habille, se rend à son travail non sans avoir égaré sa montre dix fois puis écouté l’heure donnée par sa radio vingt fois, quand il travaille à des choses inutiles, inessentielles, sans intérêt, sans vraies bonnes raisons, quand il mange rapidement de mauvaises nourritures, quand il reprend le travail l’après-midi pour sacrifier encore de longues heures à des tâches laborieuses, répétitives, productives d’absurdité ou de négativité, quand il voit venu le temps de rentrer chez lui et qu’il s’entasse dans les transports en commun , s’enferme dans sa voiture pour de longs moments perdus dans les bouchons et les embouteillages, quand il rentre chez lui épuisé, fatigué, harassé, quand il mange machinalement d’autres aliments insipides, qu’il s’affale devant sa télévision pour de longues heures de bêtises ingurgitées, quand il se couche abruti par ce qu’il a mangé, vu, entendu, il remet son réveil à sonner pour le lendemain matin et ce pendant des années.

Michel Onfray, Cosmos (2015), p. 77cosmos-onfray

 

 

 

 

 

 

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Un jour on se lève
On se dit Tiens !
J’ai mal au cochon
J’ai mal au carton
Alors on met ses pantoufles
En cuir de vieux maroufle
On allume une cigarette
Et on se lave la tête
Mais la cigarette s’éteint sous la douche
On la crache
On se rentre dans la bouche
Une pâte verte
Qui rend les dents blanches
Ou une pâte blanche
Qui se prétend experte
Après on s’assied à la table
On en suce le bord
On ouvre le réfrigéradaire
On se gratte le derrière
On se dit Tiens ?
Si je mangeais des savonnettes
Si je mangeais des clarinettes
Alors on met son torchon
En peau de gros dindon
On pique la fourchette
On plante le couteau
On finit les restes
Mais le réveil se met à hurler
Qu’il est l’heure d’aller
Travailler
On lui répond de mauvaise foi
Que ce n’est pas vrai
Qu’il n’est qu’un réveil
Un sale réveil
En cuir de vieil orteil
Enfin on s’habille
On se dit Tiens !
Si j’emportais mes billes
Mais le patron ne sera
Pas content
Alors on met son pantalon
En cuir de tire-bouchon
Quand on est prêt
On ouvre la porte
Il pleut des haridelles
Il tombe des hirondelles
On revient on ouvre
La penderie
On choisit un chapeau
Avec un large bord
Mâché par des taureaux
Une heure après c’est le bureau
Devant la paperasse
On attend que ça se passe
Et quand midi vient
Comme un gros chien caché derrière la porte
On s’en va en tapis noir
Du côté des vieux pissoirs
On se lave les mains
On se dit Tiens !
Si je buvais de l’antilope
Si je buvais du stéthoscope
Alors on va dans un bistrot
Et on commande ce qu’il faut
La journée continue
A six heures du soir
On rencontre Marguerite
On lui dit Viens !
On va jouer du phacochère
On va jouer du lampadaire
Un peu après sur le divan
On est tout nu on se dit Vlan !
Elle a des seins de castafiore
Elle a un cul de mandragore
Quand tout est fini
On va au restaurant
On mange du varan
Et du poisson plumé
On se dit Tiens !
Ça a un goût de chien en croûte
Ça a un goût de nègre en soute
Le soir on regarde à la télévision
Le jeu du plus couillon
A la fin on a gagné
Bien sûr
Et on va se coucher
Quand on s’allonge sur le matelas
En peau de fellaga
On se dit Tiens !
Qu’est-ce que je fais demain
Demain on se lèvera
On aura mal au cochon
On aura mal au carton
On mettra ses pantoufles
En peau de vieille moufle
On allumera une cigarette
Et on se grattera la tête

Parce qu’on n’aura rien compris

Elle-Rythmes011Jean-Pierre Luminet, Dernière journée  (1975)
Publié en 1980 dans le recueil Rythmes (Guy Chambelland, Paris)

2 réflexions sur “ La vie quotidienne du gadjo ”

  1. Vous aviez 24 ans, moi presque 7 ans, en 1975.
    Concernant 1976, je me suis dit une fois tout petit que c’était une super année.
    Peut-être que l’époque expliquerait la brutalité pessimiste du texte de 2015, et la douceur comique de celui de 1975.
    Ou alors c’est un effet de la jeunesse… ?
    (Type d’interrogations pas scientifiques)

  2. Il n’y a pas que le style qui est différent. On fraie pas chez Onfray! Dans votre poème, « on rencontre Marguerite », la gadji.

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