Stephen Hawking (1942-2018) : Souvenirs personnels

Stephen Hawking (8 janvier 1942-14 mars 2018) rappelait souvent avec malice qu’il était né 300 ans jour pour jour après la mort de Galilée. Il ne se doutait probablement pas qu’il mourrait un 14 mars, jour anniversaire de la naissance d’Albert Einstein. Cette belle photo le montre à la fin des années 1970 en compagnie de son épouse Jane et deux de ses enfants.

 

Mon premier contact avec les travaux de Stephen Hawking remonte à 1975, année où j’ai quitté mes études de mathématiques pures à l’Université de Marseille pour suivre un D.E.A. de physique théorique et de cosmologie à la faculté de Montpellier sous la direction du professeur Andrillat. De fait je n’ai guère fréquenté les cours, car durant les précédentes vacances d’été j’avais déjà lu et assimilé l’excellente monographie sur la relativité générale et la cosmologie qu’Andrillat avait publiée en 1970. Du coup, j’ai pris l’initiative de me lancer dans la lecture de deux tout nouveaux ouvrages de haut vol parus en 1973 : The large scale structure of space-time de Stephen Hawking et George Ellis, et Gravitation de Charles Misner, Kip Thorne et John Wheeler. Ces livres émanant des deux grandes écoles anglo-saxonnes de physique théorique de l’époque, celle de Cambridge en Angleterre et celle de Princeton aux Etats-Unis,  allaient vite devenir de vraies bibles de la discipline, en  traitant la théorie d’Einstein selon des angles différents mais complémentaires.

Si la partie technique de ces livres était trop ardue pour ma formation de l’époque, j’en avais quand même retiré un immense intérêt pour les méthodes de physique mathématique développées par l’école de Cambridge, créée par Dennis Sciama dans les années 1960 et dont les plus remarquables disciples étaient Roger Penrose, Stephen Hawking, Brandon Carter et George Ellis. Ces méthodes permettaient notamment de traiter de manière originale des sujets comme la structure globale de l’espace-temps, les propriétés des trous noirs et les singularités inhérentes à la théorie de la relativité générale.

De gauche à droite : Dennis Sciama (1926-1999), Roger Penrose (né en 1931), Stephen Hawking (1942-2018), Brandon Carter (né en 1942) et George Ellis (né en 1939)

A la fin de cette année de DEA j’ai d’ailleurs rédigé un gros mémoire intitulé « Groupes d’isométries en relativité générale ». C’était en fait de la pure « géométrie différentielle » appliquée à la théorie gravitationnelle d’Einstein, directement inspirée par la lecture du livre de Hawking et Ellis. C’est alors que le professeur Andrillat m’a vivement conseillé d’aller poursuivre mes études à l’Observatoire de Paris-Meudon, où existait depuis peu un « Groupe d’astrophysique relativiste ». Recruté par le CNRS, Brandon Carter venait de quitter Cambridge pour en prendre la direction, et il sut faire confiance au jeune étudiant enthousiaste que j’étais. Collègue et ami personnel de Stephen Hawking, il m’a dirigé vers un sujet de thèse riche mais complexe concernant les singularités qui apparaissent dans certains modèles de la cosmologie relativiste. C’est ainsi que l’on désigne les points de l’espace-temps où certains paramètres physiques deviennent infinis. Le centre des trous noirs est une singularité de l’espace-temps, un point où la gravité devient infinie, ainsi que le début de l’Univers tel qu’il est décrit par la théorie du Big Bang. Par essence, on ne peut appréhender les singularités avec les outils de l’astrophysique, seulement avec ceux de la physique mathématique. Hawking et Penrose avaient justement démontré l’occurrence inévitable de singularités en relativité générale, moyennant quelques hypothèses plausibles. Ce sujet me convenait parfaitement !

Au bout d’un an, j’ai obtenu une bourse du British Council me permettant d’aller travailler trois mois à l’université de Cambridge, dans le laboratoire de Stephen Hawking. Il était déjà connu dans le petit monde des physiciens mais sans plus, et j’étais très impressionné d’avoir un bureau au DAMTP (Department of Applied Mathematics and Theoretical Physics), laboratoire prestigieux situé à l’époque dans une ancienne usine reconvertie, rue Silver Street. Encore plus impressionné le premier jour où, assistant à un séminaire au DAMTP, j’ai vu arriver Stephen Hawking en fauteuil roulant, la tête inclinée de côté, rictus sur le visage mais le regard toujours extraordinairement vif.

Le D.A.M.T.P. dans ses anciens locaux de Silver Street, avant son déménagement en 2002 dans des bâtiments modernes.

Dans les mois qui ont suivi j’ai eu l’occasion de mieux connaître Stephen. Je me souviens notamment d’un repas à la cantine de l’université, montrant les extraordinaires difficultés auxquelles Stephen était en permanence confronté pour accomplir les actes les plus simples de l’existence. Je me souviens aussi du jour où, voulant assister à un séminaire se tenant loin du DAMTP et nécessitant un déplacement en voiture, Stephen avait demandé si je pouvais le conduire avec mon propre véhicule. Je l’avais donc soulevé de son fauteuil roulant et pris dans mes bras pour le déposer sur le siège avant, m’étonnant de son poids qui ne devait guère dépasser les 40 kilos. Mais mon incapacité à communiquer vraiment avec lui était embarrassante. A cette époque en effet son élocution était déjà fortement altérée par sa maladie, de sorte que seules les personnes le connaissant très bien pouvaient comprendre ses paroles, ce qui pouvait créer des malentendus. C’est ainsi que vers la fin de mon séjour à Cambridge, une réception entre chercheurs était prévue dans un des collèges de l’Université. J’étais arrivé à l’avance dans la salle et il n’y avait encore personne. C’est alors que, par l’une des grandes ouvertures vitrées donnant sur les pelouses de l’Université, je vis arriver de loin Stephen sur son fauteuil motorisé. Il avait décidé de se déplacer de façon autonome, utilisant les pelouses et allées internes de l’université pour passer sans trop d’encombre d’un collège à l’autre. Sauf que, dans les derniers mètres du parcours, la pelouse présentait une certaine déclivité. Stephen arrête donc son fauteuil et remue la tête pour attirer l’attention. Ne voyant personne d’autre que moi pour lui venir en aide, je me dirige vers lui et lui demande s’il désire accéder à la salle de réception. Je ne comprends rien à sa réponse, mais je suppute que oui. Je me place donc derrière son fauteuil roulant et commence à le pousser pour l’engager dans la pente. Le fauteuil se bloque aussitôt, Stephen ayant actionné le frein tout en émettant un flot d’explications excitées, auxquelles je ne comprends goutte, sinon qu’il s’agit de protestations. Gros embarras de ma part. Un collaborateur de Stephen, heureusement arrivé entre temps, nous tire finalement d’affaire. Après avoir échangé quelques mots avec lui, il prend tout simplement le fauteuil et contourne la ligne de plus grande pente pour le conduire dans la salle de réception, m’expliquant par la suite que Stephen aurait risqué de basculer en avant s’il avait suivi mon imprudente trajectoire…

Vue aérienne de l’université de Cambridge montrant commet on peut passer d’un collège à un autre en passant par les pelouses…

Dans la suite de ma carrière de chercheur, j’ai recroisé à plusieurs reprises Stephen Hawking, à l’occasion de séminaires qu’il venait donner en France. Lors d’un de ses passages à l’Observatoire de Meudon, Brandon Carter avait organisé chez lui un dîner où il m’avait également convié. Il m’avait appris auparavant que Stephen, féru de musique classique, avait pris des places à l’Opéra de Paris pour assister le lendemain à une représentation de Tristan et Isolde. J’étais alors passé chez moi chercher dans ma grande bibliothèque de partitions la réduction pour chant et piano de l’opéra de Wagner. Arrivé chez Carter j’avais ouvert la partition pour la montrer à Stephen. Trente ans après, je me souviens encore combien son œil avait brillé d’excitation.

Au-delà de ses prouesses de chercheur, Stephen Hawking avait beaucoup d’humour et de chaleur humaine. Il est devenu un phénomène médiatique sitôt après la publication en 1988 de son livre de vulgarisation A brief history of time ouvrage plutôt mal ficelé et difficile à lire, pourtant phénoménal best-seller vendu à plus de dix millions d’exemplaires dans le monde, dont le mérite essentiel est d’avoir suscité nombre de vocations de chercheurs en astrophysique et en cosmologie.

Une anecdote cocasse en dira plus à ce sujet que de longues analyses. Fin 1988, quelques mois donc après la publication du livre de Hawking, je me rends à Tokyo pour intervenir dans une conférence internationale sur l’astrophysique relativiste. Un soir, avec mon collègue et ami Jean Audouze qui dirigeait l’Institut d’Astrophysique de Paris, nous nous rendons dans un petit restaurant spécialisé dans les « yakitori », ces petites brochettes cuites au gril offrant un large choix de compositions. Pour faire notre assortiment, nous nous retrouvons devant une longue carte de menus exclusivement rédigée en japonais. Le personnel du restaurant ne parlant pas un mot d’anglais, nous remarquons une table où deux convives, visiblement étrangers comme nous mais parfaitement à l’aise, discutent dans la langue de Shakespeare. Nous nous approchons pour leur demander s’ils peuvent nous aider. L’air quelque peu condescendant, ils commencent par nous expliquer qu’ils sont professeurs d’anglais dans un lycée de Tokyo et qu’ils maîtrisent assez bien la langue japonaise. Puis, par pure politesse, ils s’enquièrent de ce que nous faisons ici.
— Nous sommes astrophysiciens et nous participons à un colloque international.
— Ah bon ? Alors vous avez peut-être entendu parler de Stephen Hawking ?
— Bien sûr, nous travaillons dans le même domaine que lui, et nous le connaissons personnellement.
— Comment, vous connaissez Stephen Hawking ? Mais c’est un véritable Dieu, on vient de lire son livre  ! s’exclament-ils.

Dès lors leur attitude à notre égard est subitement passée du léger mépris à la béate admiration, au point que non seulement ils nous ont traduit entièrement le menu en nous recommandant les meilleures préparations, mais ils ont tenu absolument à régler notre addition !

Ayant moi-même publié mon premier livre de vulgarisation sur les trous noirs en 1987 (j’en avais envoyé un exemplaire dédicacé à Stephen), j’ai été dès lors régulièrement sollicité pour donner mon avis sur Une brève histoire du temps. Je mets ici la vidéo numérisée (de qualité moyenne) d’une interview donnée en 1989 par mon collègue Thibaut Damour et moi-même sur la nature et l’importance des travaux de Hawking.

En février 1993 sortit sur les écrans un documentaire d’Errol Morris évoquant la vie et l’œuvre de Stephen Hawking à travers son best-seller. Bernard Pivot m’invita aussitôt dans son émission « Bouillon de Culture » pour en parler. Un extrait vidéo est visible sur ma chaîne youtube:

La dernière fois que j’ai rencontré Stephen c’était en 2007 à Ajaccio, dans le cadre des Rencontres grand public « Science et Humanisme ». Stephen Hawking en était la vedette invitée, mais j’avais été flatté qu’il assiste en entier à la longue conférence que j’avais donnée le soir sur « La forme de l’espace, des trous noirs à l’univers chiffonné ».

Arrivée de Stephen Hawking au Lazaret Ollandini en juillet 2007
La conférence de Stephen Hawking organisée au Lazaret Ollandini par Jean-Noël Ropion
Ma propre conférence sur les trous noirs et la forme de l’univers au Lazaret Ollandini

Dans un second billet je reviendrai sur la nature de ses travaux et l’importance qu’ils ont eue pour notre discipline.

 

8 réflexions sur “ Stephen Hawking (1942-2018) : Souvenirs personnels ”

  1. Merci pour ce chaleureux hommage envers l’homme de science de génie et la personne de Stephen Hawking qui nous manque déjà…

  2. C’est un bel hommage qui lui est rendu via ces souvenirs. J’ai hâte de lire votre prochain billet consacré à cette personnalité qui a marqué son temps. J’ai trouvé étonnant (et rassurant) que même une sommité telle que lui était travaillée par certains questionnements plus philosophiques liés « au dessein » de l’Univers. Avez-vous parfois le même genre de questionnements Mr Luminet ? Ou peut-être avez-vous abordé ces sujets dans un de vos ouvrages ?

  3. Merci cher JP Luminet de confier vos souvenirs personnels et vos émotions face à cet homme admirable et impressionnant sous tous les rapports qu’était Stephen Hawking. .. je suis très émue, son départ me peine. Il a peut être été surpris de trouver maintenant des réponses aux questions qu’il se posait encore avec passion…
    Je suis impatiente de lire votre second billet. Merci.

  4. Monsieur Luminet bonsoir !

    J’avais eu le plaisir de vous rencontrer a l’Observatoire de Meudon , en compagnie de mon ami l’explorateur Emeric Fisset .
    A cette occasion j’avais eu le privilege d’exposer quelques tableaux . J’ai toujours votre livre sur « les Trous Noirs » , qui m’avait fascinee ; c’etait pour moi une magnifique poesie scientifique ! Mais je ne suis pas astro-physicienne …

    Le genie de Stephen Hawking vibre dans l’espace pour l’Eternite ! ? ! … dans la pleine Connaissance de l’Amour ♡

    Merci a vous de nous transporter au dela du Temps !!!
    Merci … infiniment ! …

  5. Bonjour !

    Souvenirs, souvenirs…

    En ce premier jour de printemps deux mille dix-huit, dans la nuit encore réchauffée par le foyer d’un poêle à bois, il y a comme une réjouissance tranquille à venir faire son petit commentaire dans l’espace d’une fenêtre, celle du blogue de Monsieur Luminet.

    Parader avec une culture livresque étalée n’est certes point chose raisonnable et pour tout dire fortement déconseillée. Aussi, le bouvier doit-il se montrer prudent et le paon de nuit butineur de faire attention à ne point sottement aller se brûler les ailes au firmament des choses qui brillent.

    Je ne suis pas un spécialiste des sciences, je ne suis qu’un lecteur. Un lecteur qui peut trouver dans le billet de l’astrophysicien vulgarisateur et dispensateur de connaissances, une sorte de retentissement, un petit filet de remembrance qui l’incite à raconter en de brèves séquences la petite histoire de son temps, vécue, ici-bas en des lieux bien réels. Quelque chose pour amuser le savant, en somme…Amuser, tel est bien le mot ou le verbe.

    J’ai lu quelque part dans un livre cette phrase : « Il n’y a de pensée que celle qui sait s’amuser »

    Le sérieux et le ludique peuvent donc faire bon ménage, palsambleu !

    D’ailleurs, dans ce bon mot, ne trouve-t-on pas le mot muse ? Au Musée des sciences, elle a son mot à dire et dans ce bas monde où tant de gens tirent le diable par la queue, le gardien de ce haut lieu oraculaire aime à dire que « la langue tire la science ». M.Luminet dans son livre « L’invention du Big Bang », page 61, le cite très fidèlement. Nous reviendrons auprès de son arbre si petit poucet ne se perd pas dans la forêt du mythe, que diantre !

    Monsieur Luminet nous parle de sa dernière rencontre, en juillet deux mille sept, à Ajaccio avec Monsieur Stephen Hawking, ce génie adulé des foules qui fait l’objet de son émouvant hommage rendu dans son billet, comme l’écrit si bien dans un premier commentaire, Monsieur le Baron, Dominique Lambert qui a reçu le Prix Georges-Lemaître conjointement avec M.Jean-Pierre Luminet. Rencontres grand public « Science et humanisme »précise l’auteur du billet de mars.

    Il ne messied pas sur tel thème de mentionner un habitant de l’île de beauté qui fut dans un excellent ouvrage le candide, intelligent questionneur du physicien Bernard d’Espagnat.

    Monsieur Claude Saliceti, médecin et philosophe, est aussi le co-auteur d’un « Dictionnaire du questionnement scientifique » et l’auteur d’un plaidoyer pour un humanisme spirituel « La transcendance de l’humain » qui termine son dernier chapitre « Nécessités et chemins d’un humanisme respiritualisé » par ces mots :

    « La réalisation d’un tel humanisme spirituel partagé me paraît être la première condition de l’avènement d’une citoyenneté planétaire seule à même de rapprocher tous les humains. Avènement dont les États de droit démocratiques se doivent d’être les creusets »

    Cette année deux mille sept, Monsieur d’Espagnat, m’avait recommandé la lecture d’un livre éclairant : « Notre existence a-t-elle un sens ? – Une enquête scientifique et philosophique – »

    A l’oût venu, l’auteur de cet ouvrage vint donner conférence sous mon arbre. Il a vendu de nombreux exemplaires et avec une poignée d’amis villageois nous avons offert aux auditeurs quelques textes de Saint-Exupéry sur la terre et les hommes, auteur que nous retrouvons cité à la fin de ce livre, page 475.

    Dans l’index alphabétique de ce livre de Monsieur Staune, nous voyons que les noms de Messieurs Hawking, Luminet et Lambert sont mentionnés respectivement, cinq, sept et cinq fois.

    Pour la petite histoire, au chapitre des évolutions de l’évolution, nous y trouvons une réponse de la femme de l’auteur de « L’horloger aveugle », à la question de M.Jean Staune :

    « Mon mari n’a pas peur de Dieu, mais Lui doit avoir peur de mon mari ! »

    En tout cas, l’aimable épouse de Monsieur Staune, elle, n’a pas peur des ânes. J’en sais quelque chose puisque je l’ai emmenée voir, dans le clos attenant, cet animal aux longues oreilles qui a donné son nom à une revue chère à l’homme neuronal, alors que son gent mari piquait un somme à la maison, avant sa conférence.

    Pour l’heure, braves honnêtes gens, nous n’avons, cependant, pas encore entendu un âne, entre deux hi-han, braire : « Eurêka ! J’ai une idée ! » Mais sait-on jamais au delà des neurones et entre deux bouquets de roses…

    Quelques années plus tard, quelque part dans le Périgord, je me suis retrouvé, un peu par hasard, avec Mme et M.Saliceti dans un joli coin de France ou de mappemonde où Messieurs Trinh Xuan Thuan et Jean Staune étaient les invités d’honneur.

    Et pour assister à la conférence de ce dernier, j’ai dû comme les autres me déchausser et écouter pieds nus notre sympathique tribun, passagèrement aux prises avec quelques petites et singulières difficultés techniques.(Mais ce sont là des détails passés « inaperçus » et les mépriser, serait quand même donner une part belle au diable, puisque dit-on, il est là dans cette « indifférence »)

    Toujours est-il que j’ai quitté de suite les lieux pour aller au diable vauvert dans le sud d’un département limitrophe à la rencontre inattendue de Fantômas quelque part en pleine forêt entre poules, chats et tableaux dans un charmant capharnaüm. Comme l’homme n’était point là, votre serviteur déguisé en inspecteur Juve a laissé sa carte de visite avec quelques bricoles pour marquer le passage.

    Fantômas…Quèsaco ? Eh bien, un bûcheron, tout simplement, le plus proche voisin de la maison natale et romantique de Monsieur Jean Staune !

    Vous pouvez localiser sa cabane dans un livre où il a voix au chapitre des « créatifs culturels ».

    Voyez « Les clés du futur » pages 274 et 384, un ouvrage préfacé par Jacques Attali – un essai pour réinventer ensemble, l’économie et la science, selon l’auteur Jean Staune.

    Le très perspicace bûcheron qui a ses références intellectuelles doit bien quelque part reconnaître en son for intérieur que défendre une parcelle de territoire, fût-elle toute petite, c’est aussi défendre une propriété ontologique…Et l’homme cueilleur-chasseur, pas si innocent et pas si paisible, peut-il vraiment ne point rechercher la possession et le pouvoir, sachant que c’est au pouvoir public, seul, de nous protéger de l’excès du pouvoir privé?C’est du moins ce que voulait dire, au sommet de l’État, un projet écrit pour Marianne et Gavroche, l’année de la disparition de l’auteur de « L’être et le temps »

    Relisons, s’il vous plaît, les pages 472 à 475 de l’essai de J.Staune « Les clés du futur » et posons-nous la question : John Zerzan a-t-il lu ou non « Démocratie française » traduit dans sa langue ? Et selon lui, le « il » kafkaïen chanté sur les ondes par un artiste de variétés, a-t-il besoin de démontrer un important théorème de mathématique pour parler au soleil, aux arbres, aux ruisseaux et aux forêts ? IL n’écoute pas la radio, ne lit pas les journaux et préfère couper son bois. Je n’ai pas démasqué Fantômas et il court toujours…

    Laissons là la belle et verte échappée estivale pour revenir à nous sans pour autant en finir avec l’itinéraire de celles et ceux « qui savent des choses. »

    J’étais, dimanche dernier en train, de lire les souvenirs personnels de M.Luminet dans son pathétique billet quand, soudain, un signal sonore sur l’écran m’informe de l’arrivée d’un message.

    Celui d’une amie que vous verrez peut-être à l’automne sur une chaîne nationale de télévision, présenter un documentaire sur un révolutionnaire dit « professionnel », actuellement prisonnier en France.

    Voici un extrait signifiant de son message personnel :

    « Je pense que l’on regardera à nouveau les terres que lorsque l’on y sera forcé. Pour le moment, les « décideurs » ne connaissent de la campagne que le Lubéron alors …

    Ici la méconnaissance de ce qui se passe au-delà du périphérique est telle, cela en est stupéfiant et désespérant. » (Fin de citation)

    Le Lubéron, parlons-en !

    Dans une « Courte supplique au roi pour le bon usage des énarques », Monsieur Marcel Jullian aime à raconter une superbe aventure que lui a rapportée, Marcel Brion.

    L’histoire bien réelle s’est passée entre Cavaillon et Apt. M. Brion est avec des amis et l’orage éclate.

    Ils se réfugient sous un grand arbre et avec la brusquerie automnale, la nuit tombe. Ils sont perdus.

    Enfin, une lumière. Ils s’y dirigent. C’est une pauvre chaumière, une maison précaire, et un brave homme leur ouvre la porte, leur offre de se sécher et les réconforte d’un verre de vin. Il sait très bien où ils ont arrêté leur voiture et il va les y conduire.

    C’est alors que Marcel Brion avise sur la cheminée un article de journal découpé avec soin, et qui représente le dieu Pan du musée d’Athènes ? Qu’est-ce que la reproduction de cette œuvre d’art peut bien faire en tel lieu ?

    Il interroge le forestier :

    – Oh ! Celui-là, fait l’homme, je l’ai vu dans le Provençal et, comme je le connaissais, je l’ai gardé.

    Vous le connaissiez ?

    Oui, enfin, je l’ai vu. Une seule fois, il y a cinq ou six ans. C’était à peu près à l’endroit où se trouve votre automobile. Il était assis sur une souche. Il avait un pantalon avec des poils comme celui-ci et des petites cornes. Il m’a souri. Je lui ai dit bonjour

    Vous êtes sûr que c’était lui ?

    Diable ! Des êtres pareils, on n’en rencontre pas tous les jours !

    Vous lui avez fait la conversation, vous lui avez posé des questions ?

    L’hôte hoche la tête avec force :

    Non. Je lui ai dit bonjour. Rien de plus.

    Pourquoi ?

    Parce que, répond le bonhomme, saisi d’une sorte de terreur rétrospective, ça se voyait tout de suite que c’était quelqu’un qui savait les choses.

    Marcel Jullian tire une leçon de cette histoire du Lubéron.Il parle du besoin éperdu que les gens éprouvent de savoir les choses et à la crainte presque révérencielle (Il met un t au lieu du c dans la graphie de cet adjectif et, là où il est, sans doute, il jubile en regardant cette précieuse perle de culture!) qu’ils ont au moment d’interroger vraiment. Il poursuit en écrivant que jamais, dans l’histoire de ce pays, on n’a éprouvé de façon aussi collective, et aussi maladive, le désarroi dû à l’absence de communication véritable en même temps que l’accablement provoqué par l’excès d’informations, toutes approximatives.Et d’ajouter qu’ entre le pouvoir et le citoyen, il n’y a plus place pour autre chose que des civilités et des gestes convenus

    De ces deux Marcel, j’ai conservé les quelques lettres manuscrites, à l’encre noire, de l’un et le roman initiatique de l’autre, que son épouse m’a gentiment offert, un jour.

    Quelqu’un qui savait les choses. Telle était la réponse de ce paysan du Lubéron qui lit le journal.Une question que l’on aimerait pourtant poser à nos amis savants des étoiles et d’ailleurs :

    Peut-on savoir les choses sans s’instruire sur le « fond des choses » dans un traité de physique et de philosophie ? Le lecteur peut-il sans aucun scrupule ne pas tenir compte de la mise au point de M.Alain Aspect, l’éclairant sur son expérience du début des années quatre-vingt, au laboratoire d’optique d’Orsay et se moquer comme de sa première chemise de la remarque de M.Ian Hacking sur le réalisme des entités, discutée par le moderne physicien s’interrogeant sur l’universalité des lois ?

    Après tout, à chacun sa quête ! Une certaine approche du mystère peut avoir un sens pour celles et ceux qui pensent avec B.d’Espagnat par exemple, que les expériences d’Aspect, loin de bloquer toute quête, sont elles-mêmes une quête.

    En parlant de quête, le citoyen lambda, contribuable et consommateur qui regarde chaque jour la télévision vous dira qu’il est sans arrêt sollicité par La Recherche qui lui demande de faire un don pour elle afin de guérir les malades.Pourquoi pas ? Mais quand ce même citoyen lambda observe ce qui se passe autour de lui, il trouve des chercheurs décemment payés qui font leur boulot, certes, mais des trouveurs avec des résultats qui soulagent les maux des gens, il en cherche ! Alors, le denier du laboratoire et sa quête après chaque messe télévisée…

    Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne en cette vallée de larmes !

    Pour certains qui ont la chance de gagner bien leur vie, le handicap est quand même moins lourd à supporter. Il en est d’autres qui ne ruent pas forcément dans les brancards ni ne défilent dans les rues…La vie pour ces gens est difficilement supportable, alors qu’ils voient s’afficher des richesses qui s’étalent sans la moindre pudeur.

    Que font les « sachants »pour changer tout ça ? Paroles, paroles sur les plateaux de télévision !

    Bien sûr, les gens instruits qui ont fait de longues études sur les bancs des écoles vont s’efforcer de substituer à la démagogie de la simplification et du discours binaire une pédagogie de la complexité.

    Bien. Mais quid de leur révolution culturelle? La base, à l’intérieur des terres, est-elle sensible à leurs thèses, leurs bouquins, leurs conférences et leurs interminables colloques ?

    Nos élus sont-ils réellement représentatifs des gens simples du peuple ?

    Dans une séance récente au Sénat ou la Haute assemblée (le 7 mars dernier) les élus débattaient sur un texte voté à l’unanimité en février 2017 par les députés, à grands coups de citations de René Char. Mais le gouvernement actuel a décidé d’utiliser la procédure extrêmement rare dite du « vote bloqué » conformément à l’article 44-3 de la Constitution pour ne pas faire appliquer de suite ladite loi qui s’engageait à porter à 85 % du SMIC net les pensions des retraités agricoles, à partir du premier janvier deux mille dix-huit.(Évidemment ce n’est pas avec un tel montant revalorisé que les pauvres vont pouvoir se payer une location dans une maison de retraite!)

    Un sénateur a pris la parole et s’est exprimé en ces termes :

    – Je voterai cette proposition de loi mais honte à ce gouvernement qui utilise des méthodes de voyou, piétine le Parlement et prend en otage les agriculteurs.

    Mais que le président du grand déracinement veuille en finir avec la paysannerie française n’a rien de surprenant.

    Et un sénateur du parti qui soutient le gouvernement de lui répondre :

    Poil aux dents.(Fin de citation)

    La coupe est pleine, n’en rajoutons pas !

    Et si dessein, il y a quelque part, qu’on nous en donne au moins l’intelligence !

    Puissent les bâtisseurs du ciel dans la beauté de leur azur comprendre les gouffres amers des rades inconnues de leurs savantes lucioles !

    Et en ce jour de printemps, ces quelques souvenirs proches et lointains, pour faire refleurir peut-être vos rêves de bonheur.

    GARO

  6. Bonjour!

    Merci Monsieur Luminet pour ce bel hommage à votre collègue astrophysicien. Il est touchant.
    Merci aussi aux commentateurs toujours très sereins, pertinents et parfois un peu rêveurs.
    J’avoue que je n’en crois pas mes yeux…Comment Garo a-t-il pu écrire un si long commentaire sans une seule fois citer Gaston Bachelard?
    Ce n’est pas un reproche, c’est une surprise.
    Par ailleurs, une « redescente » sur terre ne fait jamais de mal!
    Bonne soirée à tous
    Roxane

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