Les Chroniques de l’espace illustrées (12) : Combien ça coûte ?

Ceci est la douzième de mes « Chroniques de l’espace illustrées ». Si vous souhaitez acquérir mon livre dans sa version papier non illustrée (édition d’origine 2019 ou en poche 2020), ne vous privez pas !

 

Combien ça coûte ?

Combien de fois n’entend-on pas dire que l’argent mis en jeu dans l’exploration spatiale serait mieux dépensé sur Terre, à combattre la pauvreté, la faim dans le monde, les maladies, le réchauffement climatique, la pollution et autres fléaux du monde moderne ?

Plusieurs commentateurs de ce blog, au demeurant prolifiques et pleins de sapience, ne se privent pas de me faire régulièrement remarquer la misère de la condition paysanne dans la France d’aujourd’hui.

La question se posait déjà il y a cinquante ans… En 1970, en plein succès du programme Apollo, le directeur scientifique de la Nasa, Ernst Stuhlinger, reçoit une lettre de sœur Mary Jucunda, officiant en Zambie, qui lui reproche de dépenser des milliards de dollars pour la recherche spatiale alors que tant d’enfants meurent de faim. Dans une réponse d’anthologie, Stuhlinger détaille longuement les arguments justifiant les dépenses spatiales.

Il explique, par exemple, comment le satellite terrestre artificiel, en orbite autour du globe à très haute altitude, peut observer de vastes aires de terrain en un temps très court, mesurer une grande variété de facteurs indiquant l’état des cultures, du sol, les sécheresses, les précipitations, la couverture de neige, et communiquer ces informations aux stations au sol afin d’améliorer les programmes de production de nourriture.

Début de la réponse d’Ernst Stuhlinger à sœur Jucunda

Il souligne ensuite que, chaque année, un millier d’innovations techniques générées par le programme spatial sont recyclées dans les technologies terrestres. On lui doit, par exemple, les ordinateurs modernes, l’imagerie médicale, la téléphonie mobile et les chaînes de télévision par satellite, les prévisions météo, le guidage automobile par GPS, les mousses à mémoire de forme, les détecteurs de fumée, les airbags de sécurité dans les voitures, des médicaments mis au point en microgravité, et ainsi de suite. Au final, un programme spatial à quelques milliards de dollars apporte tellement de nouvelles technologies que ses retombées au bénéfice de l’humanité dépassent de loin le coût de sa mise en œuvre.

Stuhlinger joint à sa réponse la fameuse photographie montrant une vue de la Terre de la capsule Apollo 8, en orbite autour de la lune au Noël 1968. De tous les résultats du programme spatial, cette photo pourrait être la plus importante : elle a ouvert les yeux sur le caractère fini et unique de notre planète, perdue dans l’immensité du cosmos, qu’il convient dès lors de protéger tant elle semble fragile. L’astronautique a déclenché une prise de « conscience écologique » de l’humanité.

La célèbre photographie du lever de Terre vu depuis la Lune

Outre le côté utilitaire des retombées technologiques, dont on peut toujours discuter si elles contribuent au bonheur global de l’espèce humaine, il existe de toute façon un besoin fondamental d’acquérir de nouvelles connaissances en recherche pure. Pour moi, la quête de la connaissance justifie à elle seule la recherche scientifique, même lorsque aucune application pratique ne se profile à l’horizon de quelques générations humaines – étant entendu qu’au-delà on ne peut jamais préjuger.

Avant le programme Apollo, l’origine de notre Lune était un mystère. Il a fallu attendre le retour sur Terre d’échantillons de roches lunaires pour trouver une explication compatible avec toutes les analyses. Notre Lune est née d’une collision terrible entre la jeune Terre et une petite planète vagabonde. Le choc a mélangé les matériaux de la croûte terrestre avec ceux du corps impactant, produisant les particularités de la Lune en termes de composition, de structure et d’orbite. Cela s’est passé il y a quatre milliards et demi d’années, et l’on sait combien la Lune a par la suite joué un rôle bénéfique dans l’évolution globale de notre planète, en stabilisant, par exemple, son axe de rotation et en produisant les marées disséminatrices du vivant.

Deux vues d’artiste du processus de formation de la Lune après une collision de la Terre avec Théia, petite planète de la taille de Pluton

Alors oui, le programme Apollo a coûté au total 150 milliards de dollars en valeur actuelle. Mais si on replaçait les sommes engagées dans l’exploration spatiale dans le contexte plus large des finances mondiales ? Cinq cents milliards de dollars sont partis en fumée lors de la crise financière de 2008, déclenchée par les malversations de grandes banques. Deux mille cinq cents milliards de dollars ont été dépensés pour la guerre inique conduite par les Américains en Irak. Et dans les deux cas, on a abouti à une situation pire qu’auparavant.

Dans un registre moins polémique, le chiffre d’affaires annuel du groupe industriel Mars, qui vend barres chocolatées, friandises et chewing-gums, est de 60 milliards de dollars ; c’est 60 fois le budget annuel que toutes les agences spatiales confondues consacrent actuellement à l’exploration de la planète du même nom…

Tarte glacée sur Mars : le cratère Korolev

2 réflexions sur “ Les Chroniques de l’espace illustrées (12) : Combien ça coûte ? ”

  1. Bonjour les amis d’Uranie!

    Combien ça coûte? C’est la question de cette douzième chronique et c’est une très bonne question dans ce billet de l’orfèvre.

    Ma voisine fermière, Pierrette, qui élève des poules en basse-cour avec enclos herbager attenant, me dit qu’il lui faudra vendre sept douzaines d’œufs pour acheter le livre de Monsieur Luminet “Chroniques de l’espace”. Et si vous ajoutez le temps à ce titre, c’est un autre livre qui apparaît et il lui faudra en vendre soixante-quatre pour l’acquérir. Après tout, pourquoi pas? Ce n’est pas la mer à boire, mais bon!

    Pierrette est très curieuse de nature et, ce matin, de bonne heure, elle s’en est allée voir son curé du côté de Chiré-en-Montreuil où dans quelques heures dans un décor smaragdin vont se succéder à la tribune quelques célèbres écrivains.

    Faire pondre à ces volatiles sept cent soixante-huit œufs pour en savoir un peu plus sur le vide quantique, est-ce bien raisonnable?

    Chemin faisant, Pierrette, se triture les méninges et veut se rassurer auprès du Père Micha.

    Tout occupé à son jardin, dès potron-jacquet, icelui la reçoit et l’invite à boire un verre de sirop d’orgeat.

    La réponse du serviteur du Seigneur, comme on dit, fut pour le moins compendieuse :

    “Ma fille, le vide quantique ne coûte rien, ne vous cassez pas la tête et laissez vos poules en paix!”

    Sur le chemin du retour, Pierrette se sent tout chose et pense et repense à la réponse de l’ecclésiastique.

    Ne coûte rien, ne coûte rien, c’est facile à dire! susurre la jolie fermière, un peu chagrine et désenchantée.

    Pénates regagnés, elle me conte sa virée matutinale et sur un bout de papier, j’écris machinalement la réponse du brave curé :

    “ne coûte rien”. Je relis ces trois mots et en permutant les onze lettres d’iceux, je fais “une érection”.

    “C’est un anagramme qui ne fait pas la douzaine, réplique, amusée, Pierrette qui se trompe de genre. La belle, émue, rougit et s’en retourne gaiement vaquer à ses occupations journalières.

    Cet épisode – j’espère qu’il ne sera pas censuré par le responsable du blogue – n’est pas une digression.

    Sans doute va-t-il quelque peu choquer les esprits sapientiaux, aux chastes oreilles, qui réagissent régulièrement en cet espace.

    Il ne messied pas, en telle aventure, de faire intervenir Michel Serres qui écrit dans “Les cinq sens – essai de philosophie des corps mêlés -” :

    “De même que la sapience couronne l’ordre du goût, de même la sagacité parfait l’échelle aromatique. Tout banquet devrait avoir pour titre : la sapience et la sagacité. On n’imagine autour de la table que des langues sages.”

    Pierrette est cultivée et, bien sûr, elle a lu la réponse de Ernst Stuhlinger à la lettre de Marie Jucunda.

    Elle aurait aimé quelque précision sur l’identité du comte bénin qui, à la fin de l’époque médiévale, a donné aux pauvres et à la science, selon l’auteur de ladite épître.

    Le professeur Jacques Monod n’a pas découvert le bon dieu au bout de son microscope, écrivait, au début des années septante, le journaliste François de Closets qui posait une vraie question dans “Le bonheur en plus” :

    “Pourquoi faut-il que des hommes pauvrement vêtus, mal nourris, échangent aussi facilement des sourires amicaux, qu’ils soient si prompts à partager leur gaieté alors que les hommes d’Occident, cravate de soie et panse rebondie, ont le visage fermé et le regard absent?”

    Et ce ne sont pas des gens très instruits dans les bureaux, ni des gens de laboratoire, diplômés des grandes écoles d’agriculture qui ont fait des pays et des paysages, mais des paysans.

    Que sont-ils maintenant devenus, en cette fin d’un monde?

    La réponse de Monsieur Stuhlinger à la lettre si judicieuse de la religieuse, ne lui donne pas seulement bonne conscience, mais une conscience.

    Quid de cette conscience?

    A la fin de sa lettre, l’auteur en appelle à Albert Schweitzer.

    Dans sa préface d’un livre du médecin de Lambaréné qui s’en est allé il y a cinquante-six ans, jour pour jour, le Primat-docent à l’Université de Genève, Henry Babel, cite Jean Héring qui parle aussi du mystère du royaume. Est-ce par hasard, si ce même Jean Héring est cité également par Gaston Bachelard, à la fin de son ouvrage “Le nouvel esprit scientifique”? Et si “le royaume et les ténèbres” forment le dernier chapitre du célèbre essai de Jacques Monod “Le hasard et la nécessité”?

    Quant à l’argent-roi, la lecture des derniers billets et commentaires dans le blogue hébergé par La Croix serait peut-être utile et agréable à plus d’un qui cherche à répondre à la question posée en titre par Monsieur Luminet.

    Les choses que nous apporte la conquête spatiale avec l’argent des contribuables ne sont peut-être pas à jeter par les fenêtres.

    Mais ni le smartphone, ni l’ordinateur quantique, ni la caméra qui filme la vache en train de vêler n’empêchent la misère morale et matérielle, le mal qui répand la terreur et toutes les violences dont nous abreuvent les postes de radio et de télévision…Et court toujours Le Guépard de l’artiste.

    Il y a des décennies, j’ai reçu une réponse du Président du CNES avec un certain nombre de “Notes”, quelques jours avant qu’il ne devienne ministre. Il me parlait d’Ariane et je pensais au fil de l’autre…

    Il y a des Fusées chez le poète.

    Mars domine sur terre, comme il est écrit dans une excellente “Critique de la raison politique”. Et Vénus attend son heure…

    On va dire que ce voyage vers l’étoile de la nuit n’a pas de prix.

    Et que c’est l’heure de s’enivrer!

    Kalmia

  2. Bonjour!

    Le commentaire de Kalmia de samedi dernier, m’a incité à aller refaire un tour du côté de la Vienne où au lieu dit, j’ai effectivement rencontré à l’orée d’une belle forêt, M.Patrick Buisson, auteur de “La fin d’un monde” où il cite, page 172, Régis Debray, concernant les acteurs de la révolte étudiante de mai 1968 qui “accomplirent le contraire de ce qu’ils croyaient réaliser en se transformant à leur insu en hommes à tout faire du génie de la bourgeoisie qui en avait besoin.”

    Ce jour-là, dimanche dernier, alors que je lisais des passages de ce livre, citant pages 407 et 459 Marguerite Duras, quelqu’un là-haut déclamait un texte de cet écrivain, un extrait de “Un barrage contre le Pacifique”. Ce quelqu’un, c’est l’astronaute M.Thomas Pesquet, proposant la dictée de l’espace lue en orbite, une dictée que les intéressés pourront écouter de nouveau, samedi prochain à 17 H sur les ondes de “France Culture”

    Si l’anagramme de cette chaîne de radio nationale est de “lancer ce futur” on peut subodorer aisément que les fautes mises en orbite n’ont pas fini de tourner.

    Sans nulle conteste, Monsieur Pesquet qui a choisi judicieusement ce texte de Marguerite Duras, s’intéresse à la métaphore du barrage et au prix à payer pour endiguer les vagues déferlantes de l’inculture généralisée, porteuses de tant de misères sur le plancher des vaches

    Faire barrage?

    Voyons ce qu’en dit Stephen Wright :

    “Un barrage contre la fin du temps Le barrage est la figure par excellence de l’institution — de toute institution —, c’est-à dire de l’institué comme tel. Seul le barrage permet de réunir et d’entreposer suffisamment de ressources et d’énergie pour avancer ; mais c’est ce même barrage qui entrave l’avancée même qu’il promet et qu’il est censé assurer. N’y a-t-il pas, au sein de tout agir, une sorte de dialectique du barrage : il faut de l’institué pour pouvoir agir, mais comme l’institué entrave et retarde l’agir, il faut un moment destituant pour re-fluidifier le flux et l’imprévisible.”

    On voit, on entend le jeune homme lisant sa dictée en apesanteur…On peut l’imaginer en son for intérieur cogitant à l’envi les éléments de théorie de l’information pour la communication et notamment l’entropie H dite de Shannon avec ses trois théorèmes.

    Sortir, bifurquer, exorbiter…Est-ce bien raisonnable?

    Dans un très beau petit livre intitulé “Le réel”, un fin amateur des dictées de compétition qui va bientôt se voir récompenser par quelque dliligente entremise sénatoriale, cite Marguerite Duras : “ici, c’est S.Thala jusqu’à la rivière, mais après la rivière, c’est encore S.Thala”

    Et de poursuivre avec ces mots d’une grande intelligence : “Il faut se souvenir, de temps en temps, que les mots ne créent pas les choses, qu’il convient parfois de savoir refermer les livres, de regarder pour autant qu’on sache toujours voir, de vivre, si toutefois on le peut encore.”

    Exorbitant, tel est bien l’adjectif qui sied à merveille à ce propos. Sortir de l’ornière, de l’orbite…
    En rouvrant les livres.
    Nous le trouvons, ce beau terme, page 33 du livre susmentionné “Le réel” et dans un autre si édifiant du même auteur “Inventer le masculin”, page 146. Notre professeur de logique et de philosophie des sciences ose la transgression, en lui rajoutant la lettre H.

    Cette lettre symbolique s’est, peut-être, détachée par enchantement, du mystique Maître Eckhart pour en arriver là! (Voir”Inventer le masculin”, pages 124 et 125)
    “La rivière suit sa vallée” et en permutant les lettres de ces cinq mots, on découvre que “La vraie vie est ailleurs…”
    Autrement dit, ici et maintenant, sans contrefaçon.

    Le vallage conté magnifiquement par Gaston Bachelard dans “L’eau et les rêves” et les vallées stellaires de la voie lactée que l’on trouve nichées, en renversante anagramme dans le vide quantique, lu par le physicien et le pianiste, ne sont-ils pas quelque part reliés?
    Un petit oiseau, un petit poisson sont-ils matière à se contredire ou à enchanter ce qui est en bas et ce qui est en haut?
    Il faudra plus qu’une dictée à l’argonaute qui se résout à la translation, pour forcer les barrages… et changer la vie!

    Monsieur Buisson qui connaît les tableaux de J.Bosch, serait bien étonné si, entre deux dédicaces, quelqu’un lui disait qu’un “arôme fou d’un matin splendide” s’entend dans les mots du mélancolique soutenant que “la fin du monde est pour demain”. Belle anagramme, en effet!

    Quant à l’étonnement d’y croire…

    Bien à vous tous

    Jacques

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