Hommage à Ulugh Beg, prince des étoiles, né le 22 mars 1394

Aujourd’hui 22 mars est le  jour d’équinoxe du printemps 2016 qui vit naître il y a 622 ans Ulugh Beg, prince astronome musulman décapité à l’âge de 55 ans par les fondamentalistes de l’époque pour avoir ressuscité les sciences arabo-musulmanes.

Il y aussi 28 ans jour pour jour qu’en hommage à ce prince,  l’Association pour l’art et l’histoire Timurides a vu le jour à Paris, et a dédié toutes ces années à l’étude de cette période Timuride et à la vie de ses Princes. Leur site web, d’une très grande richesse, vaut vraiment la peine d’être visité.

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Le frontispice de Prodromus Astronomiae, ouvrage du célèbre astronome polonais Johannes Hevelius (1611-1687), montre la muse de l’astronomie, Uranie, entourée à sa gauche par les prestigieuses figures de Ptolémée et Tycho Brahe, à sa droite par un personnage au faciès mongol et à large moustache tombante nommé Ulugh Beg. Qui était donc cet astronome quasiment inconnu de nos jours, digne pourtant de figurer au panthéon de l’histoire de sa discipline ? Dans mon dernier roman historique Ulugh Beg, l’astronome de Samarcande (JC Lattès, 2014), j’ai voulu rendre justice à ce prince turco-mongol du XVe siècle qui régna sur la Transoxiane – vaste province d’Asie Centrale entourant sa capitale Samarcande – et qui, délaissant les affaires politiques au profit de l’astronomie, porta très haut le flambeau des sciences arabo-musulmanes, avant que celui-ci ne s’éteigne inexorablement sous les coups de l’obscurantisme.

1.Détail du frontispice du Prodromus Astronomiae (1690) de Johannes Hevelius
Détail du frontispice du Prodromus Astronomiae (1690) de Johannes Hevelius

Mohammed Taragaï, dit Ulugh Beg (c’est-à-dire « le grand prince »), était l’un des nombreux petits-fils de Timour Leng (1336-1405), plus connu en Occident sous le nom de Tamerlan[1]. Conquérant brutal et impitoyable, ce dernier sema partout la terreur durant ses quarante années de règne, bâtissant par le feu et le sang un immense empire s’étendant sur l’Ouzbékistan, l’Arménie, la Géorgie, l’Afghanistan, l’Irak et l’Iran actuels. En marge des inévitables massacres, chaque cité conquise par Timour contribuait toutefois à la déportation de savants, de lettrés, d’artisans et d’ouvriers qualifiés vers la capitale de l’empire, Samarcande, qui retrouva peu à peu sa splendeur d’antan.

Après la mort de Timour, survenue en 1404 alors qu’il s’apprêtait à envahir la Chine, l’empire fut partagé entre ses descendants, entraînant la multiplication des potentats locaux et des luttes fratricides pour s’arroger le pouvoir. Ce fut finalement Chah Rukh (1377-1447), le quatrième et plus digne fils de Tamerlan, qui en 1408 s’imposa comme souverain d’une grande partie de l’empire, tout en déplaçant sa capitale à Herat. Chah Rukh fut l’artisan de la « renaissance timouride », époque brillante mais éphémère où l’art, la science et la culture fleurirent en terre musulmane. De fait, rien n’eût été possible sans Goharshad (1378-1457), son épouse favorite qui eut une grande influence sur sa politique ; elle permit l’épanouissement d’une cour raffinée et transmit le goût du savoir à ses deux fils, Ulugh Beg et Baysunghur.

Ulugh Beg naquit le 22 mars 1394 à Sultaniya, en Iran. La majeure partie de son enfance se passa en tribulations en Asie Centrale, au gré des conquêtes de son grand-père Timour qu’il accompagnait dans ses campagnes. Quand Chah Rukh prit le pouvoir, Ulugh Beg avait 15 ans. Un an plus tard, il fut nommé gouverneur de Samarcande, régnant sous l’autorité de son père.

2.Détail d’une miniature persane représentant Ulugh Beg recevant les ambassadeurs
Détail d’une miniature persane représentant Ulugh Beg recevant les ambassadeurs

Ulugh Beg poursuivit le développement de sa province de Transoxiane, et ses armées guerroyèrent avec plus ou moins de succès pour maintenir l’intégrité du territoire sans cesse menacé. Mais, contrairement à son grand-père, il ambitionna moins la conquête de territoires que celle de la science et des arts. En 1410, l’éducation du jeune prince avait en effet été confiée à l’astronome et mathématicien Qadi Zadeh al-Rumi, né en 1364 en Anatolie. Celui-ci avait quitté la Turquie, tombée entre les mains de Tamerlan, pour se perfectionner dans les « madrasas » renommées de l’empire timouride – l’équivalent de nos universités. Qadi-Zadeh sut développer le goût de l’étude et de la réflexion chez son prestigieux élève, lequel se révéla prodigieusement doué dans toutes les disciplines de l’esprit, de l’astronomie aux mathématiques en passant par la musique, la poésie ou la calligraphie. Par la suite, Ulugh Beg fit construire trois madrasas, la plus grande sur la splendide place du Registan à Samarcande. Celle-ci faisait partie d’un somptueux ensemble architectural comprenant des bains, une mosquée, des jardins et un hospice recouvert d’un dôme magnifique.

3.La madrasa d’Ulugh Beg, construite entre 1417 et 1420 sur la place du Registan à Samarcande
La madrasa d’Ulugh Beg, construite entre 1417 et 1420 sur la place du Registan à Samarcande

Les étudiants affluèrent de tout l’Orient pour bénéficier des enseignements en théologie, littérature, sciences, poésie, etc., dispensés par les meilleurs professeurs. Parmi eux Qadi Zadeh, Ulugh Beg en personne, et Ghiyath ad-Din Jamshid (1380-1429), dit Al-Kashi car originaire de la ville iranienne de Kashan, véritable génie des mathématiques mais aussi architecte, astronome et inventeur d’instruments de toutes sortes.

4.Statues modernes représentant Ulugh Beg entouré des astronomes Qadi-Zadeh, Al-Kashi et Ali-Qushji (Musée de Samarcande).
Statues modernes représentant Ulugh Beg entouré des astronomes Qadi-Zadeh, Al-Kashi et Ali-Qushji (Musée de Samarcande).

La madrasa de Samarcande réunit jusqu’à 70 savants, mais son apothéose fut la construction de l’Observatoire, commencé en 1424 et inauguré en grande pompe en 1429. Conçu sur le modèle d’observatoires plus anciens bâtis en terre d’Islam comme ceux de Bagdad, de Ray et surtout de Maragha (dont Ulugh Beg avait visité les ruines dans sa jeunesse), celui de Samarcande se distinguait par son quadrant géant. Certes, l’utilisation d’un quadrant mural fixe afin de mesurer les paramètres astronomiques des étoiles et des planètes était fort ancienne, mais à la différence des précédents, celui de Samarcande comportait non pas un, mais deux murs parallèles de rayon de 40 mètres, le double de celui du plus grand instrument de ce type jamais construit.

L’Observatoire consistait en un bâtiment circulaire de trois étages largement ajouré, d’un diamètre de 48 mètres et d’une hauteur hors sol de 45 mètres. Il abritait en terrasse supérieure de nombreux instruments de mesure et d’observation, mais sa structure entière était bâtie autour du double quadrant géant (le quadrant pouvant être un sextant), orienté selon le méridien et permettant de mesurer la position des astres au-dessus de l’horizon et leur passage au méridien. La partie utile de l’instrument était un arc de cercle gradué en degrés de 20° à 80°, en minutes et peut-être en secondes d’arc, limité de chaque côté par deux bordures recouvertes de marbre, sur lesquelles l’intervalle de 0,698 mètre entre deux encoches correspondait à un degré d’arc. La partie inférieure de l’instrument était plongée dans l’obscurité d’une fosse souterraine descendant à 11 mètres.

5.Partie basse graduée du double quadrant mural. Les deux arcs de 40 mètres de rayon sont séparés d’un intervalle de 0,698 mètre. L’image des astres passant au méridien se déplaçait d’un mur à l’autre en 4 minutes de temps, ce qui permettait à l’instrument de fonctionner aussi comme une horloge.
5. Partie basse graduée du double quadrant mural. Les deux arcs de 40 mètres de rayon sont séparés d’un intervalle de 0,698 mètre. L’image des astres passant au méridien se déplaçait d’un mur à l’autre en 4 minutes de temps, ce qui permettait à l’instrument de fonctionner aussi comme une horloge.
Vue en coupe de l’Observatoire et de son quadrant encastré (reconstitution)
Vue en coupe de l’Observatoire et de son quadrant encastré (reconstitution)

L’observatoire était équipé de nombreux autres instruments scientifiques (machine parallactique, sphère armillaire, cercle azimutal, etc.) qui permettaient d’explorer le ciel et de compléter la spécialisation en observation méridienne du sextant. Une des mesures les plus importantes réalisées par les astronomes de Samarcande fut l’obliquité de l’écliptique, c’est-à-dire l’angle que fait le plan de la trajectoire du Soleil sur la sphère céleste avec le plan de l’équateur. Sa mesure précise était fondamentale pour le calcul astronomique et pour le calendrier. L’angle mesuré fut trouvé égal à 23 degrés 30 minutes 17 secondes, ne différant que de 32 secondes de la valeur recalculée aujourd’hui. Quant à la durée de l’année sidérale, elle fut donnée à 365j 6h 10mn 8s, soit un écart de 58 s (0,04%) avec la valeur moderne !

Les travaux de l’Observatoire accumulés sur vingt ans aboutirent à la rédaction d’un traité monumental, le Zij-i-Gurgani (Traité du Prince), comportant des données et des tables pour calculer la position du Soleil, de la Lune et des planètes ainsi qu’un catalogue de 1018 étoiles, d’une précision comparable à ce qu’établira un siècle et demi plus tard Tycho Brahe en Europe. Le traité fut établi en 1437 avec l’aide d’Ali Qushji (1403-1474), meilleur disciple et ami d’Ulugh Beg après la mort d’Al Kachi en 1429 et de Qadi-Zadeh en 1436. Ulugh Beg le mit à jour peu avant sa mort en 1449.

Ce splendide manuscrit du Livre des étoiles fixes d’Al-Sufi, conservé à la Bibliothèque nationale de France, a été réalisé par Ulugh Beg. A gauche, la constellation du Sagittaire
Ce splendide manuscrit du Livre des étoiles fixes d’Al-Sufi, conservé à la Bibliothèque nationale de France, a été réalisé par Ulugh Beg. A gauche, la constellation du Sagittaire

Les coordonnées et magnitudes stellaires revues par les observations effectuées à Samarcande.
Les coordonnées et magnitudes stellaires revues par les observations effectuées à Samarcande.

Sous le règne d’Ulugh Beg, la renaissance timouride battit son plein. Les aristocrates se mêlaient au peuple en de fastueuses fêtes se tenant dans les magnifiques jardins qui embellissaient la cité. De nombreux spectacles avaient lieu avec jeux, danseurs et troubadours ; musique, poésie et calligraphie étaient particulièrement mises à l’honneur. En contrepartie, l’alcool, le haschich, le jeu et la sexualité associée à une grande liberté de mœurs firent leur apparition. De fait la société devint assez libertaire, les femmes jouissant même d’une certaine indépendance et participant aux festivités au même titre que les hommes. Les érudits de Samarcande prenaient quelques libertés avec les préceptes coraniques, si l’on songe à cette inscription qu’Ulugh Beg, certes pieux musulman mais farouchement opposé à toute forme de dogmatisme, fit apposer sur le fronton de son Observatoire : « Les religions se dissipent, telle la brume du matin. Les royaumes s’effondrent, telle la dune sous le vent. Seule la science s’inscrit dans le marbre de l’éternité ».

Bien sûr, les religieux musulmans firent tout pour limiter ces débordements et augmentèrent progressivement leur pouvoir[2]. Toujours est-il que sous l’influence d’Ulugh Beg, Samarcande s’imposa par son rayonnement sur le monde oriental et au-delà. Mais en consacrant la majeure partie de sa vie aux sciences, aux arts et au développement culturel de sa ville, le maître de la Transoxiane s’attira les foudres des autorités religieuses, et surtout celles de son ambitieux et fanatique fils aîné, Abdulatif. Ulugh Beg eut certes un autre fils, Abdelaziz, à qui il apprit l’astronomie et la tolérance avec l’espoir d’en faire son successeur. Mais leur destinée fut tragique. En 1447, à la mort de son père Chah Rukh, Ulugh Beg hérita à contrecœur des destinées de l’empire. Son règne fut de bien courte durée : en 1448, les Ouzbeks conduits par Abdulatif envahirent la Transoxiane, Samarcande fut mise à sac, Abdelaziz fut tué et le 27 octobre 1449, Ulugh Beg lui-même eut la tête tranchée sur les ordres de son fils aîné…

Miniature turque représentant le sultan Mehmet II recevant les Tables Sultaniennes des mains d’Ali-Qushji.
Miniature turque représentant le sultan Mehmet II recevant les Tables Sultaniennes des mains d’Ali-Qushji.

L’observatoire fut rasé quelques années plus tard et sombra dans l’oubli, jusqu’à ce qu’en 1908, des fouilles archéologiques russes en mettent au jour les vestiges, en l’occurrence la fosse souterraine du grand sextant. Cependant Ali-Qushji avait pu s’enfuir de Samarcande avec sa famille, emportant dans ses bagages le précieux manuscrit des tables astronomiques. Après un long périple il parvint à Constantinople, où il remit en grande pompe l’ouvrage au sultan Mehmet II. Ce dernier le fit publier sous le nom des Tables sultaniennes.

L’influence des travaux d’Ulugh Beg se fit d’abord sentir en Asie, à travers le développement de l’astronomie turque et la construction d’observatoires inspirés par celui de Samarcande, comme ce fut le cas en Inde, avec les célèbres Jantar Mantar construits au début du XVIIIe siècle par le maharajah Jai Singh, grand admirateur d’Ulugh Beg. En revanche, les Tables Sultaniennes ne parvinrent en Europe qu’au XVIIe siècle. C’est à Oxford, en 1648, que le travail réalisé par Ulugh Beg dans son observatoire fut pour la première fois traduit et édité. Il connut par la suite plusieurs éditions commentées et annotées, parmi lesquelles je citerai celle de Sédillot, Tables astronomiques d’Ulugh Beg (1847-1853) pour la version française, et celle de Knobel, Ulugh Beg’s catalogue of stars (1917) pour la version anglaise.

Page de la première édition occidentale du catalogue d’Ulugh Beg, traduit et commenté par John Greaves (Oxford, 1648).
Page de la première édition occidentale du catalogue d’Ulugh Beg, traduit et commenté par John Greaves (Oxford, 1648).

Cependant, à l’époque où le travail considérable d’Ulugh Beg commença à être connu et largement diffusé, les Européens disposaient déjà d’observatoires plus performants, comme ceux de Tycho Brahe à Uraniborg, de Flamsteed à Greenwich et d’Hevelius à Dantzig ; les instruments d’observation avaient aussi considérablement évolué avec le développement de l’optique (apparition des lunettes et télescopes au début du XVIIe siècle), sans compter les formidables avancées théoriques de Copernic, Kepler, Galilée et Newton[3]. Tout ceci atténua certainement le rayonnement des travaux d’Ulugh Beg.

Le corps de notre héros fut retrouvé en 1941 dans le Gour Émir, le mausolée des souverains timourides à Samarcande. L’examen de son squelette révéla qu’un coup violent porté au côté gauche de la tête avait traversé la mâchoire inférieure et partagé la troisième vertèbre cervicale en deux morceaux. Le prince de Samarcande, davantage passionné par les beautés célestes que par les afffaires terrestres, avait bel et bien perdu la tête et la vie pour avoir trop aimé les étoiles…

Ce roman historique est le septième et dernier volume de la série que j’ai consacrée aux « Bâtisseurs du ciel », embrassant l’histoire de l’astronomie depuis l’Antiquité grecque jusqu’au siècle des Lumières.
Ce roman historique est le septième et dernier volume de la série que j’ai consacrée aux « Bâtisseurs du ciel », embrassant l’histoire de l’astronomie depuis l’Antiquité grecque jusqu’au siècle des Lumières.

Notes

[1] « Leng » signifie « le Boiteux » ; le guerrier ayant été blessé à la jambe et au bras dans un combat de jeunesse, il en garda les séquelles sa vie durant.

[2] Indépendamment des reproches politico-religieux faits à Ulugh Beg par les civils et religieux qui convoitaient le pouvoir à Samarcande, on peut aussi se demander si, d’un point de vue philosophique, l’équipe d’astronomes entourant Ulugh Beg n’était pas en train de toucher au sujet tabou de l’héliocentrisme, en réunissant des preuves expérimentales de la rotation de la Terre sur elle-même et autour du Soleil…

[3] Cf. ma série historique Les Bâtisseurs du ciel, l’intégrale, JC Lattès 2010.

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En complément, cette interview pour la télévision :

3 réflexions sur “ Hommage à Ulugh Beg, prince des étoiles, né le 22 mars 1394 ”

  1. C’est un sujet vraiment passionnant. J’aime votre écriture. Cela tombe bien, juste dans un moment où les gens se sont mis à haïr l’Islam, oubliant leur apport merveilleux autant à la science qu’à la poésie ou encore à la philosophie. J’espère pouvoir acheter vos romans.

  2. Un énorme MERCI pour votre Article, admirable et…si précieux en ce 22 mars 2016 . Merci à J.Marteleur de nous l’avoir fait découvrir. Toute ma SYMPATHIE . Vi dans les ….étoiles

  3. « L’Astronome de Samarcande » est un roman fascinant, une fresque historique passionnante que je conseille sans hésitation à tous lecteurs, amoureux des sciences, de l’histoire ou tout simplement de lecture

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