Le Songe de Kepler (2/3) : Récit et Structure

Suite du billet précédent  : Genèse et Influences
somniumEdition originale du Songe de Kepler Songe001Traduction française 
Le Récit

Le Songe [1] est le récit d’un rêve que fait Kepler une nuit après avoir observé la Lune et les étoiles. Il dit avoir rêvé d’un livre qui parle d’une aventure vécue par un certain Duracotus.

Le célèbre astronome danois Tycho Brahe (1546-1601) dont Duracotus, alias Kepler, a été l'assistant
Le célèbre astronome danois Tycho Brahe (1546-1601) dont Duracotus, alias Kepler, a été l’assistant

Duracotus, par les hasards d’une vie baignée de magie et d’un peu de sorcellerie, se retrouve adopté par Tycho Brahé pour y apprendre l’astronomie. Devenu érudit, il retourne dans sa patrie pour y retrouver sa mère, Fiolxhilde qui, avant de mourir, lui révèle certains secrets, et plus particulièrement la possibilité qu’elle a d’invoquer certains esprits, notamment un démon qui permet une sorte de voyage astral particulièrement efficace. Avec lui, elle effectue un dernier voyage pour aller retrouver une île nommée Levania, qui n’est autre que la Lune. Seulement, pour s’y rendre, il faut remplir certaines conditions :
« A une distance que cinquante mille milles allemands dans les hauteurs de l’éther se trouve l’île de Levania. La route qui va d’ici à cette île ou de cette île à notre Terre est très rarement praticable. Quand elle l’est, il est aisé pour ceux de notre race de l’emprunter, mais il est extrêmement difficile de transporter des hommes et ils risquent leur vie.
Sorciere-LuneNous n’admettons personne qui soit sédentaire, ou corpulent, ou délicat; nous choisissons ceux qui passent leur vie à monter les chevaux de chasse ou vont fréquemment aux Indes en bateau, accoutumés à se nourrir de biscuit, d’ail et de poisson fumé. Mais surtout nous conviennent les petites vieilles desséchées, qui depuis l’enfance ont l’habitude de faire d’immenses trajets à califourchon sur des boucs nocturnes, des fourches, de vieux manteaux. Les Allemands ne conviennent pas du tout, mais nous ne refusons pas les corps secs des Espagnols. »
Vient ensuite une description du voyage, la nécessité d’endormir le voyageur humain, de le droguer, les problèmes d’absence d’air à respirer (personne à l’époque ne savait qu’entre la Terre et la Lune, il manquait ce gaz indispensable à la vie), la nécessité d’une impulsion violente au départ mais la possibilité de laisser flotter le corps pendant la majeure partie du voyage (inertie) en n’oubliant pas le risque d’écrasement à l’arrivée. Kepler en profite pour se moquer des croyances de l’époque qui lui paraissent excessives. En fait, ils arrivent sur Levania en profitant d’une éclipse totale de Lune, seule possibilité pour les sorcières et les démons de faire le voyage dans cette nuit qu’est le cône d’ombre de la Terre. Mais l’éclipse ne dure pas plus d’une heure, il faut faire vite :
« Malgré sa longueur, tout le trajet se fait au plus en quatre heures. Nous sommes toujours très affairés et nous sommes d’accord pour partir seulement quand l’éclipse de Lune a commencé à l’Est. Si la Lune retrouve tout son éclat quand nous sommes encore en chemin, notre voyage devient alors inutile. Ces occasions si soudaines font que nous n’avons que quelques hommes pour compagnons, seulement ceux qui ont pour nous le plus de considération. Tous ensemble nous nous jetons sur un homme de cette sorte, tous nous le poussons par en-dessous et l’élevons dans les airs. Le choc initial est très pénible pour lui, il souffre comme s’il était un projectile lancé par un canon et voyageait au-dessus des mers et des montagnes. Il faut donc l’endormir dès le départ à l’aide de narcotiques et d’opiats, et déployer ses membres pour que l’avant de son corps ne soit pas séparé de l’arrière, ni sa tête du reste du corps, et que la violence du choc se répartisse dans chacun de ses membres. De nouvelles difficultés se présentent alors: le froid itense, et l’impossibilité de respirer. Nous remédions au premier en utilisant un pouvoir inné en nous, à la seconde en passant des éponges humides sous ses narines. Quand la première partie du trajet est accomplie, le transport devient plus aisé. Nous laissons alors les corps flotter à l’air libre et retirons nos mains. Les corps se mettent en boule comme des araignées, et nous les transportons presque par notre seule volonté, si bien que la masse du corps se dirige d’elle-même vers l’endroit prévu. »

Les bêtes de l'Apocalypse du Livre de Daniel, l'une des sources d'inspiration de Kepler
Les bêtes de l’Apocalypse du Livre de Daniel, l’une des sources d’inspiration de Kepler

Une fois parvenu sur la Lune, Kepler décrit des paysages fantastiques, où les montagnes sont beaucoup plus hautes que celles de la Terre, où les plantes poussent à des vitesses vertigineuses pour disparaître le même jour, un monde où vivent des animaux ressemblant à d’énormes reptiles. Il les voit faire le tour de la Lune en d’immenses hordes, courant sur leurs longues pattes ou volant à l’aide de grandes ailes, ou même suivant les cours d’eau sur des bateaux. Leur peau spongieuse peut se dessécher en un seul jour et tomber en écailles…
Après la description des données astronomiques liées à la Lune, à ses divers mouvements et particularités, à sa géographie (qui est le véritable objet du livre puisque Kepler l’a sous-titré Astronomie lunaire), l’auteur imagine la tête des habitants de la Lune, toujours cachés sur la face non visible depuis la Terre, dans des cavernes qui les abritent de l’extrême froid de la nuit (qui dure deux semaines) et de la chaleur intense qui règne pendant les deux semaines de jour. Certains habitants sont des plongeurs qui trouvent au fond des lacs lunaires cet abri face aux changements importants de température. Mais Kepler voit là son songe se terminer sans avoir pu finir le livre apparu dans son rêve…

A première vue, le Songe de Kepler a l’air d’un voyage mythique, avec son peuple de démons volants, ses herbes magiques, ses commentaires astrologiques et son symbolisme médiéval ; en réalité, toute la description du voyage et de l’environnement lunaire (explicité dans les nombreuses notes) montrent que Kepler devance son époque d’au moins un siècle. D’une certaine façon il anticipe les voyages astronautiques. Les navigateurs de l’espace sont sélectionnés et préparés comme les cosmonautes d’aujourd’hui par des démons ressemblant aux actuels « sorciers » de la NASA. Tout cela n’aurait qu’un intérêt de curiosité si la science de Kepler, tout entière présente à l’arrière-plan du récit, ne se subordonnait au rêve.

Structure du Songe

Outre sa situation entre un texte de Plutarque et les considérables ajouts en forme de notes, Le Songe se caractérise par une fascinante structure par emboîtements (qui sera plus tard l’une des spécialités de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges).
Le récit principal de 1609 n’occupe qu’une vingtaine de feuillets. Les 223 notes annexées – titrées Notes sur le Songe, écrites les unes après les autres entre 1620 et 1630 – sont quatre fois plus volumineuses et donnent des détails biographiques et astronomiques, sans plus aucune fantaisie. Un Appendice géographique, sous-titré ou, si l’on préfère, Sélénographique, tient une page et demie, qui se multiplient par dix en tenant compte des 39 nouvelles notes, numérotées cette fois de A à Z et de Aa à Mm. La seule note A contient XXXIV commentaires scientifiques !
Le récit proprement dit se déploie sur trois niveaux narratifs, dont l’interaction est significative :
• un narrateur à la première personne, historiquement situé en 1608, lit des chroniques et s’endort dans un grenier. En rêve il lit un autre livre, qui provient de la foire de Francfort ;
• dans ce livre, un nommé Duracotus prend le relais. Il conte ses aventures d’adolescence, qui le mènent dans le champ du savoir astronomique. Il retourne chez sa mère, qui lui fait rencontrer un étranger (un démon), lequel entame un récit ;
• il s’agit du récit d’un voyage vers la Lune par des moyens magiques (impulsion des démons), mais qui tiennent compte pourtant de difficultés techniques. Ensuite, depuis la Lune, nous avons une description du système solaire dans l’optique de la Dissertatio, sans oublier enfin la description extraordinaire des habitants du lieu ;
• retour inopiné au niveau 1 par le réveil du dormeur sous la pluie : nous ne connaîtrons pas la fin du livre inséré.
Ensuite, le récit est complété de notes, nous l’avons vu beaucoup plus importantes en volume que le récit lui même. Ajoutées au fil des ans après que Galilée eut utilisé la lunette, ces notes dialoguent avec le savant italien, le lecteur ou avec Aristote, donnent des explications, dessinent de complexes diagrammes géométriques, formulent des hypothèses. Kepler y anticipe une connaissance précise des obstacles soulevés par un voyage vers la Lune, et même si la technologie du XVIIe siècle ne peut y apporter une solution, il pense qu’il est théoriquement possible aux hommes d’atteindre la Lune.

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Le texte mêle donc la fantaisie et la démonstration scientifique, le savoir neuf et les croyances populaires. Par exemple, la description des mouvements de la Terre dans le ciel est fondée sur l’hypothèse héliocentrique de Copernic, et appuyée sur des calculs qui construisent un modèle scientifique. L’étrangeté naît de la logique d’une modélisation neuve de la réalité, où l’on est obligé de croire son cerveau à défaut de croire ses yeux. Il en va de même dans la description des Luniens, où ce n’est plus sur des calculs que Kepler se fonde mais sur des analogies, ainsi que les notes le montrent.

Le fameux diagramme du De Revolutionibus (1543) où Copernic expose pour la première fois son système héliocentrique
Le fameux diagramme du De Revolutionibus (1543) où Copernic expose pour la première fois son système héliocentrique

Si Kepler met des cavernes sur la Lune, c’est pour que les habitants puissent se protéger de la chaleur et du froid, qui alternent (3 notes explicatives : 214, 217, 220). S’il ajoute « tout ce qui pousse sur terre, ou vit sur terre est d’une taille monstrueuse. La croissance est très rapide ; rien ne vit longtemps puisque tout, êtres et plantes atteint une taille gigantesque », il explique : « il existe un rapport entre le mouvement lent des fixes pour nous et les rotations rapides de la Terre. Le même rapport me paraît exister entre la durée de la vie humaine et la taille réduite de nos corps. Par conséquent, sur la Lune, où le jour est 30 fois plus court que le nôtre, j’ai pensé qu’il fallait attribuer aux êtres vivants une vie brève et une croissance extrêmement rapide » (note 213). Il se refuse à faire de sa Lune une simple duplication de la Terre pour y bâtir une utopie à la façon de Thomas More, comme il se refuse les facilités d’une imagination délirante à la manière de Lucien. Sa Lune et ses habitants sont fondés sur des analogies à base d’hypothèses, comme le montre la note 209 : « Ce n’est pas une pure invention » ou la note 211 : « c’est un pur raisonnement. »
kepler_1Une caractéristique du style narratif de Kepler – que l’on trouve d’ailleurs dans l’ensemble de ses écrits – est l’usage avoué de la plaisanterie : « Je plaisante les mœurs barbares des Ignorants » (note 10) ; « Sous la plaisanterie, la physique » (note 55), « Je me laisse ici aller à plaisanter » (note 56), « sous le voile de la plaisanterie, il y a aussi l’idée suivante » (note 61), etc.
L’alliance de l’allégorie et de la plaisanterie, caractéristique de la «pensée paradoxale », est spécifique du XVIe siècle : en témoignent au moins l’Utopie de Thomas More (1516) et l’Éloge de la folie d’Erasme (1511), admirés par Kepler.

Références

[1] Traduction française : Le Songe ou Astronomie lunaire, par Michèle Ducos (Nancy : Presses universitaires de Nancy, 1984)

Suite et fin : Procès en sorcellerie et Postérité

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