La naissance de la science (2/3) : Sur les épaules des géants

Sur les épaules des géants

Epaules-geantsOn sait que l’émergence de la science moderne a été marquée par la publication, à la fin du XVIIe siècle, des Principes mathématiques de la philosophie naturelle d’Isaac Newton (1642-1727). La mécanique classique et le calcul infinitésimal du savant anglais étaient révolutionnaires, mais ses découvertes n’auraient pas été possibles sans les travaux réalisés par les générations précédentes. Les trois lois de la dynamique de Newton sont fondées sur les travaux de Galilée (1564-1642) traitant de l’inertie, de la chute des corps et des relations entre l’espace et le temps dans le mouvement accéléré. Sa fameuse théorie de la gravitation universelle est, elle, en étroit rapport avec les lois de Kepler relatives au mouvement des corps célestes.

De son côté, Johannes Kepler (1571-1630) utilisa, en complément de son propre génie créatif, les observations accumulées par l’astronome danois Tycho Brahé (1546-1601) pour découvrir la nature elliptique des orbites planétaires. Si l’on remonte encore plus loin, c’est la théorie de l’héliocentrisme élaborée par Nicolas Copernic (1473-1543) qui est à l’origine de toutes ces nouvelles découvertes. Newton fonda ainsi sa recherche à partir d’un héritage scientifique accumulé pendant au moins deux siècles : en se tenant « sur les épaules des géants », reconnut-il lui-même, on peut voir plus loin…

En fait, la tradition scientifique inaugurée par Copernic provient d’un mouvement culturel qui a pris naissance au XIIe siècle  – époque marquée par la traduction des textes de l’Antiquité et la création des universités en Europe. Copernic fut d’une part influencé par la traduction latine complète, publiée en 1515, de l’Almageste, ouvrage majeur que l’astronome alexandrin Claude Ptolémée (IIe siècle après J.-C.) avait publié en grec sous le titre de Syntaxe mathématique, et dont la réapparition en Europe date de la seconde moitié du XIIe siècle. D’autre part, le double mouvement de la Terre (rotation sur elle-même et révolution autour du Soleil), l’une des idées principales exposées dans le traité de Copernic De la révolution des orbes célestes (1543), n’est pas non plus une conclusion formulée sans référence historique. Elle s’inspire des modèles mathématiques d’Ibn al-Shatir, un astronome musulman du XIVe siècle. Les origines du système de Copernic s’avèrent donc assez complexes, car liées à la fois au mouvement culturel du XIIe siècle et à l’astronomie mathématique traditionnelle du monde islamique et de la Grèce antique.

Edition latine de l'Almageste publiée en 1515 à Venise.
Edition latine de l’Almageste publiée en 1515 à Venise.

Pendant mille cinq cents ans, du IIe au XVIe siècle, l’Almageste de Ptolémée fut la poutre maîtresse sur laquelle reposait l’astronomie. Or, le système géocentrique prôné par l’astronome grec est souvent perçu en négatif, comme un exemple de l’ignorance humaine. Il suffit cependant d’analyser les influences considérables qu’a exercées l’Almageste sur des génies comme Copernic et Kepler – qui durent consacrer plus d’un siècle à élaborer une nouvelle théorie – pour apprécier l’impact et l’importance de l’œuvre maîtresse de Ptolémée. De même qu’au XXe siècle la mécanique quantique et la théorie de la relativité n’auraient pas été possibles sans le fondement de la mécanique classique, le traité sur les mouvements des corps célestes de Copernic et la nouvelle astronomie de Kepler n’auraient pas été possibles sans l’Almageste.

Se pose alors le problème de la transmission du savoir scientifique à travers les siècles, par-delà les changements – voire cataclysmes – politiques, religieux ou idéologiques qui ne manquent pas de s’y opposer. Jusqu’au Ve siècle, de nombreux savants ont continué à annoter l’œuvre de Ptolémée. Mais au début du VIe siècle, l’Empereur Justinien ordonna de fermer l’Académie d’Athènes créée par Platon, signe de la fin de la civilisation occidentale antique. Puis, au milieu du VIIe siècle, des musulmans fanatiques détruisirent la plupart des livres anciens en brûlant la Grande Bibliothèque d’Alexandrie. Ainsi se sont perdues en Occident les traces de l’astronomie antique. La période allant du VIe au XIe siècle est tenue pour une époque d’obscurité et de désordre, où la civilisation grecque, notamment sa tradition scientifique, semblait avoir disparu. Toutefois, il existait à l’époque une civilisation orientale présente jusqu’en Europe de l’Est et du Sud. Grâce à cette civilisation orientale, l’Empire byzantin et le Califat, dont les centres se trouvaient respectivement à Constantinople et à Bagdad, purent procurer à la science un lieu de transition jusqu’à la Renaissance.

 Incendie de la bibliothèque d'Alexandrie
Incendie de la bibliothèque d’Alexandrie

Après la fermeture de l’Académie d’Athènes, de nombreux savants grecs étaient allés s’installer en Perse, emportant avec eux beaucoup de livres et de documents. À partir du VIIe siècle, la religion islamique prit son essor et conquit, en l’espace d’un siècle, tout le Moyen-Orient, la plupart des régions de l’Afrique du Nord, de la Sicile et de l’Espagne. Au siècle suivant, les imams musulmans, épris de la civilisation grecque déjà très présente au Moyen-Orient, se mirent à traduire en langue arabe les livres écrits en grec ou en syrien. Ainsi, la civilisation grecque – notamment la philosophie, la mathématique, l’astronomie et la médecine -, absorbée par les imams et faisant désormais partie intégrante de la culture islamique, fut-elle transmise en Afrique, en Sicile et en Espagne. Au XIIe siècle enfin, si les savants européens ont pu redécouvrir la culture de la Grèce antique, c’est que les pays de l’Europe occidentale ont vivement réagi aux pressions militaires que faisait peser sur eux l’Islam. La reconquête de la Sicile par les Normands, les Croisades et la reconquête de la cité de Tolède leur permirent de rencontrer la culture islamique et de traduire enfin en latin les livres grecs, écrits cette fois-ci en arabe. Il fallut ainsi ces complexes changements politiques et religieux pour que Copernic puisse initier la grande révolution scientifique en Occident…

Première partie de l’article : La naissance de la science (1/3) : Anaximandre de Milet

Fin de l’article : La naissance de la science (3/3) : la Chine ou l’Occident?

2 réflexions sur “ La naissance de la science (2/3) : Sur les épaules des géants ”

  1. Bonjour,
    je découvre votre blog avec joie, après avoir lu quelsques-uns de vos livres.
    Je me permets de vous envoyer ce commentaire relatif à la destruction de la Bilbiothèque d’Alexandrie : j’avais pour ma part lu que c’était des Chrétiens fanatiques qui en étaient responsables. Mais je vois aussi que Wikipédia trouve au-moins cinq hypothèses possibles pour cette destruction : http://fr.wikipedia.org/wiki/Bibliothèque_d%27Alexandrie#Destructions_de_la_biblioth.C3.A8que
    laissons donc du temps à la recherche pour nous éclairer sur ce point.

    christophe

    1. Merci pour votre intérêt. Comme je l’explique dans la postface de mon roman « Le bâton d’Euclide », parmi les nombreux récits relatifs aux destructions de la Bibliothèque d’Alexandrie, certains authentiques et assez bien documentés, d’autres plus discutables car entachés d’idéologie – récits dont j’avais évidemment pris connaissance au cours de mon travail de documentation -, j’avais fini par choisir celui qui me semblait le plus propice à un développement romanesque.

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