Héraclite, ou la lumière de l’obscur

On ne sait si le sage d’Ephèse, tête penchée et se frottant les mains, se réjouit d’avoir tourné en dérision l’un de ces beaux parleurs au discours superficiel qu’il abhorre tant, ou s’il est plongé dans un profond état d’affliction devant un univers  – figuré ici par un globe terrestre – aveugle et absurde, où le désordre reste la loi.

Héraclite, par Johannes Moreelse (vers 1630)
Héraclite, par Johannes Moreelse (vers 1630)

Si c’est bien Héraclite qui est représenté par le peintre Johannes Moorelse (dont on sait si peu de choses que certains critiques d’art en doutent), la seconde hypothèse semble plus conforme  à ce que l’on sait du personnage.

Cet exact contemporain du Bouddha et Lao-Tseu, considéré comme l’un des fondateurs de la philosophie et de la métaphysique occidentales, était en effet réputé pour être misanthrope et mélancolique. Renonçant à une fonction royale à laquelle ses origines familiales l’appelaient, n’était-il pas parti vivre en ermite dans les montagnes, se nourrissant de plantes jusqu’à la fin de ses jours ?  On dit de lui qu’il pleurait de tout quand Démocrite en riait. De fait, de nombreuses œuvres picturales représentent les deux personnages côte à côte, l’un hilare, l’autre chagrin.

Héraclite englobait dans un même dédain le petit peuple, la foule, les savants, les poètes et les philosophes. Pour lui, leurs pensées n’étaient que jeux d’enfant, et les discours brillants, mondains, restaient toujours à l’écart de la vérité essentielle, du logos.

Se soumettre au logos, c’est adopter la nature pour modèle d’une conduite morale qui associe l’être au mouvement de l’univers. Or l’univers est mouvement, à l’image du feu qui est principe de toutes choses ; le feu est la réalité du mouvement, l’état premier et dernier du cosmos à travers ses cycles. A son image,  les choses n’ont pas de consistance ; tout se meut sans cesse, rien ne demeure, tout passe en son contraire. Comme dans une grande pulsation, tout équilibre entre forces antagonistes s’altère tour à tour au profit de chacune d’elles jusqu’à son triomphe total, suivi d’un renversement qui donnera l’avantage à sa rivale. L’être est ainsi en perpétuel devenir, entraîné dans le courant de l’alternance et du changement.

La doctrine d’Héraclite est en opposition totale avec la philosophie de la permanence que l’on trouve à la même époque chez Parménide.  Il l’exprime dans un style littéraire énigmatique, haché et détaché, mimant le mouvement de  la contradiction, en absence totale de ponctuation qui invite à la polysémie. Pour cette raison, Socrate et Aristote l’ont surnommé « l’Obscur ». Or, vingt-cinq siècles plus tard, les fragments qui restent de son principal ouvrage, « De la nature », paraissent d’une profondeur lumineuse et abyssale…

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