Eclipses intellectuelles

Ceci est, inhabituellement chez moi, un petit billet d’humeur. Je m’y élève  avec quelque retard contre les égarements de certains technocrates de l’éducation nationale. Ils sont si nombreux, ces égarements,  que je n’en citerai qu’un ici.  La scène s’est déroulée en mai dernier, lorsque fut annoncé un passage de Mercure devant le Soleil se produisant le 9 de ce mois, événement astronomique intéressant et pouvant faire l’objet d’activités ludiques,  pédagogiques – et donc instructives – pour nos chères têtes blondes, brunes ou rousses. J’y ai d’ailleurs à l’époque consacré deux billets sur ce même blog, ici et .

Or, j’avais appris qu’une certain directeur académique des services de l’Éducation nationale pour la Haute Garonne, serviteur zélé du Ministère de la Déséducation Nationale, avait donné pour directive aux enseignants de garder les enfants en classe durant tout la durée du phénomène, par mesure de précaution cf. cette circulaire.

Le même genre de recommandation aberrante  émanant « d’en haut » – accompagnée d’un texte en tous points semblable – avait déjà été préconisée lors d’une éclipse solaire en  2015, et répercutée dans de nombreuses académies (dont celle de Nice) .

De nombreuses associations s’étaient élevées contre ce type de directives. Pour ma part, mon sang n’ayant fait qu’un tour, voici la lettre que j’avais illico adressée à ce gardien de l’ordre. Lettre évidemment restée sans réponse…

Objet: à l’attention de Mr J.  C….

Le 9 mai 2016

Monsieur,

J’ai eu connaissance de la circulaire envoyée aux personnels de l’éducation nationale concernant les précautions à prendre concernant l’observation du passage de Mercure devant le soleil du 9 mai 2016, et tout comme des centaines d’autres personnes informées de cette circulaire j’ai été consterné par une pareille ineptie : « les mesures […] peuvent aller jusqu’à garder les élèves en salle de classe (ne pas sortir en récréation et si nécessaire occulter les fenêtres) selon le principe de précaution ». Soit, si on lit bien, entre 13h12 et 20h40 ??

Il est impossible de ne pas réagir devant une telle idiotie venant de personnes supposées éduquer nos enfants. Plutôt que de promouvoir une activité ludique et formidablement instructive – bien que, ou plutôt parce que « hors programme » –, vous faites profil archi-bas et invoquez le fameux principe de précaution, sans même savoir de quoi il s’agit. On l’applique en effet lorsqu’on ne connaît pas le risque. Or là il est parfaitement connu, et un risque parfaitement connu, on sait comment le maîtriser (ici un filtre solaire). Par principe de précaution on finit par se demander s’il ne faudrait pas retirer nos enfants de cette soi-disant « éducation nationale » afin de ne pas prendre le risque de les rendre encore plus ignorants (projet apparemment visé par le ministère, vu toutes les directives et changements de programmes récents).

Vous nous aviez déjà sorti la même sottise pour l’éclipse l’année dernière, et voilà que des technocrates occupant de hauts postes à l’éducation nationale et évitant à tout prix de se relire avant de pondre leurs inepties, osent récidiver. Comme l’a fait remarquer une des nombreuses réactions dans mon entourage, « le mieux serait encore de ne jamais faire sortir les enfants quand le soleil est visible dans le ciel » !

Tout ce que l’on peut souhaiter, c’est qu’il reste nombre d’enseignants courageux, volontaires et avisés, qui ne respectent pas ce genre de consigne d’une bêtise abyssale.

Bien à vous,

****************************

Réflexion faite je ne vais pas me contenter, comme annoncé au début de mon billet, du seul exemple précédent. Je poursuis donc dans la même veine, mais sur une note plus humoristique, pour ne pas dire poético-surréaliste. Voici une courte liste de quelques perles de la « novlangue ». Ce dernier terme a été prophétiquement introduit par Georges Orwell dans son génial roman 1984. Cette liste aurait pu être le fruit d’une hilarante séance de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle). Mais non, ce ne fut que le pet d’un « Conseil supérieur  des programmes » réunissant nos nouveaux « pédagogistes » dont on peut aisément supputer les mines tristes et compassées.

  • Tenir un crayon = « Apprendre à manier l’outil scripteur »
  • Les courses d’école = « les sorties de cohésion »
  • Une dictée = « De la vigilance orthographique »
  • Apprendre à écrire = « maîtriser le geste graphomoteur et automatiser progressivement le tracé normé des lettres »
  • Courir = « créer de la vitesse »
  • Nager en piscine = « se déplacer dans un milieu aquatique profond standardisé »
  • Le badminton = « activité duelle de débat médiée par un volant »
  • Le canoë-kayak = « activité de déplacement d’un support flottant sur un fluide »
  • Un ballon = « référentiel sphérique exocentré »
  • Parents d’élèves = « géniteurs d’apprenants »
  • Etc. etc. etc.

De fait la liste est inépuisable, et ne touche pas que le langage de l’éducation nationale, de l’administration et autres ministères. C’est le foisonnement du langage politiquement correct des grands médias – presse, radios, télévisions-, où l’on dira par exemple qu’un nain est « une personne à verticalité contrariée ».

Dans 1984, Orwell prophétisait : « Ne voyez-vous pas que le véritable but de la Novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »

Le petit dictionnaire de la novlangue est employé aujourd’hui par « l’élite » dirigeante et les médias. Il comprend cinq types de mots :

  • les mots trompeurs, qui signifient le contraire de ce qu’ils exprimaient auparavant. Exemple : « art contemporain« , qui signifie en réalité art officiel, donc académique  ;
  • les mots subliminaux,  utilisés pour produire certains effets de répulsion ou d’approbation. Exemple : « détermination« , pour suggérer le volontarisme présumé du gouvernement (pour faire baisser le chômage, lutter contre le terrorisme, etc… )
  • les mots marqueurs, qui expriment l’idéologie dominante. Exemple : « planète en danger » pour parler des effets du réchauffement climatique (incontestable pour les activités humaines et la biodiversité, mais totalement inopérant sur l’objet astronomique qu’est notre planète Terre)
  • les mots tabous, que l’idéologie dominante s’efforce de supprimer. Exemple : »Indépendance« , politiquement incorrect au sein de l’Union européenne qui préfère le concept « d’autonomie stratégique ».
  • les mots sidérants, qui visent à disqualifier les adversaires du Système. Exemple : « islamophobe » pour désigner toute personne exprimant une opinion géopolitique différente de celle du Système.

Et pour vraiment finir, voici une vidéo hilarante de l’humoriste Franck Lepage, dans un sketch sur la novlangue:

« La perversion de la cité commence par la fraude des mots. » Platon, La République.

13 réflexions sur “ Eclipses intellectuelles ”

  1. Monsieur Luminet,
    j’étais un de vos fervents admirateurs qui possédait beaucoup de vos livres jusqu’à ce que je lise ce billet.
    Je peux dire maintenant que je ne suis plus du tout en admiration mais en réelle béatitude !!
    Je suis moi-même président d’un club d’astronomie dans le Var et j’avais proposé aux classes d’observer l’éclipse solaire de 2015. Impossible à cause des consignes de la Méducation nationale. J’ai même appris que les instituteurs avaient été menacés de visites surprises des inspecteurs. Seules 2 institutrices ont bravé l’interdiction et les enfants sont sortis terrorisés des classes pour aller quand même regarder l’éclipse au télescope (avec les filtres opportuns bien entendu !!). Ils marchaient en se couvrant la tête et regardant le sol alors qu’en été, ils sont tête nue pendant des semaines en plein soleil de Provence !! L’expansion de la bêtise humaine va encore beaucoup plus loin que ce que l’on pense….

  2. J’ai bien ri sur la vidéo, mais dommage que le son se coupe à 5:36. Le détournement des mots n’est pas une nouveauté historique, toutes les politiques l’ont utilisé comme moyen de subversion à leurs débuts. Ça sort des cerveaux, ça se développe, ça veut pouvoir boire son thé en hiver, ça devient religion organisée si ça peut en se sclérosant et ça se fait remplacer. Il s’agit de l’équation Conscience = Pensée. Cette équation est piégeuse, mais difficile d’en sortir. Réagir, s’indigner, expliquer, même drôlement, n’est pas suffisant.

  3. Merci M.Luminet, pour cette lettre.
    En tant qu enseignante et astronome amateur j ai « bravé  » l interdit avec mes élèves lors de l éclipse partielle de Soleil… même circulaire pitoyable. .. où comment propager la peur, ennemie de la paix… après avoir tout organisé, interdiction de sortir les élèves : colère et impuissance. .. nous sommes donc rentrés et nous avons ouvert les stores pour observer derrière la fenêtre avec des lunettes fournies par l AFA… courageuse, courageuse et demie …

  4. Bravo Monsieur Luminet,
    vous avez su mettre les bons mots sur nos maux. Malheureusement, cela ne nous empêchera pas de tendre encore plus vers une « idiocratie ». On constate la gravité de la situation, où même l’école est devenue un lieu de « désinstruction ». En tant que jeune parent, cela me conforte dans l’idée qu’il faudra que je prenne en charge en bonne partie l’éducation de mon fils.

  5. Déséducation, Méducation, Désinstruction,…
    Vu qu’un concours est lancé sur le nom de ce ministère, je propose celui de l’Inducation Nationale.
    Sinon, ils n’ont donc pas de conseillers scientifiques à l’Inducation ?

  6. Mr Luminet,
    Etant moi même membre de l’Education Nationale, passionné d’astronomie et élève assidu de votre enseignement (que je considère comme une bénédiction tant la science que vous maîtrisez est aussi passionnante qu’inaccessible pour les profanes que nous sommes), je ne peux qu’être d’accord avec vos remarques sur la portée pédagogique d’un tel phénomène. Cependant, permettez moi de vous soumettre mon avis.
    Je pense que l’éducation nationale « fait ce qu’elle peut » et qu’elle doit parfois trancher entre « vouloir » et « pouvoir »… Elle a effectivement le devoir d’instruire mais notre idéal républicain l’oblige à le faire dans l’équité et l’égalité (qui est un principe fondateur de l’instruction dans notre pays) dans la mesure de ses moyens. S’il est vrai qu’un simple filtre aurait suffi à rendre cette expérience possible, croyez vous qu’elle eut pu le mettre à disposition et encadrer l’expérience pour les quelque 12 000 000 élèves dont elle a la charge? Et si elle n’avait pas privilégié l’égalité, ne croyez vous pas que seuls les établissements ayant les moyens que d’autres n’ont pas, auraient pu accéder à cette forme d’instruction? Comment pouvait-elle se positionner? Autoriser l’acquisition d’un savoir pour certains ou l’interdire à tous au nom de l’égalité devant l’instruction. Je ne sais quoi en penser, ou quel principe aurait du prévaloir, mais j’ai trouvé le terme « déséducation nationale » quelque peu excessif, tant je suis certain que les utopies des scientifiques sont parfois malmenées par des contraintes idéologiques ou budgétaires.
    Cependant, permettez moi de vous remercier, encore une fois, de faire de ce principe d’égalité devant l’instruction une réalité en nous permettant de profiter de votre savoir à travers votre blog et vos autres interventions.
    Avec tout mon respect et mon admiration.

    1. Merci pour votre commentaire et pour l’appréciation très positive que vous portez sur mon travail. Permettez-moi cependant de ne pas être DU TOUT d’accord avec le principe « égalité = nivellement par le bas ». Il est clair que 12 millions d’élèves ne pouvaient équipés de filtres, mais pourquoi pondre une directive (heureusement non suivie par maints professeurs) pour interdire ceux qui pourraient en être équipés ? D’autant qu’il ne s’agit pas là d’un clivage riche/pauvres, favorisés/défavorisés, mais juste d’initiatives possibles (et hors programme! quelle horreur pour les inspecteurs d’académie!) d’enseignants conscients de l’intérêt pédagogique extrême de tels phénomènes. Je noterais par ailleurs que l’égalité des chances est une douce et idiote utopie sans cesse contredite par les faits. Et l’imposer, je répète, en nivelant par le bas, est exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire. Et je ne parle pas d’élitisme, juste de bon sens et de lucidité. Bien cordialement.

      1. Effectivement, niveler par le bas est une aberration au service de la statistique, et oui, l’égalité des chances ne semble être qu’un principe de ministère que la réalité malmène. Encore une fois, je ne sais quoi penser de cette interdiction, était elle juste? Sensée? Absurde? « Mon sens de l’équité » assombrit peut être mon jugement mais je ne comprends pas en quoi cette expérience, nécessitant du matériel et donc ayant un coût, n’aurait pu être le fait d’initiatives et non de moyens, car même avec le meilleur esprit d’initiative et les meilleures intentions, un professeur n’aurait pu mener cette expérience sans matériel et donc sans moyens… Peut être qu’imposer l’interdiction était excessif et maladroit (croyez moi je l’ai pensé et m’en suis offusqué) mais je me demande si l’égalité n’y a pas gagné ce que la connaissance y a perdu. Maintenant, reste à savoir lequel des deux importe le plus…
        Avec mes meilleurs vœux et en espérant que 2017 vous soit plus clémente que cette fin d’année qui nous a tous attristé.
        Très cordialement.

  7. Ah cher Monsieur Luminet, ces « éclipses intellectuelles  » ont ensoleillé ma journée. Je partage également votre approche de la « soupe musicale » qui nous est quotidiennement imposée !Enfin, note d’humour, sachez que l’on ne dit plus « Il est nul », mais « Les objectifs pédagogiques sont inadaptés à ses potentialités mais sa marge de progression n’en demeure pas moins substantielle »…
    Merci encore pour ce blog très enrichissant!!!
    Bon bout d’an .
    PS: j’ai acquis avec bonheur vos deux dernières publications!

  8. Hmm pour chacun de vos exemples de novlang pourriez-vous indiquer précisément le texte « officiel » (je veux dire document émanant du ministère de l’éducation, d’un centre de formation des maîtres etc) dont il est extrait ? Parce qu’ils traînent partout, comme on dit, mais un scientifique comme vous n’a pas pu se contenter de recopier sans vérifier les sources.

    Merci.

    1. Tout à fait. Par exemple http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Documents/docsjoints/programmecycle4.pdf
      p.17 : Construire des compétences linguistiques par « Articulation d’activités réfléchies et d’automatisation des procédures ».
      p.18 : pour construire les compétences langagières: « travail sur texte lacunaire pour problématiser en réception l’étude de l’élément linguistique visé »
      p.24 (programme EPS) : « Se déplacer de façon autonome, plus longtemps, plus vite, dans un milieu aquatique profond standardisé », « S’organiser pour construire
      une continuité spatio-temporelle d’actions »
      p.25 pratique des arts martiaux : « Vaincre un adversaire en lui imposant une domination corporelle symbolique et codifiée ». .

      Etc. etc., je vous laisse le plaisir (ou l’horreur) de découvrir le document officiel de 59 pages.
      Hmm, c’est dur à croire, surtout quand on a un préjugé favorable…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *