Les Chroniques de l’espace illustrées (5) : De Gagarine à Kennedy

Ceci est la cinquième de mes « Chroniques de l’espace illustrées ». Si vous souhaitez acquérir mon livre dans sa version papier non illustrée (édition d’origine 2019 ou en poche 2020), ne vous privez pas !

De Gagarine à Kennedy

Après la récupération réussie d’animaux envoyés dans l’espace, toute l’attention est désormais tendue vers un seul objectif : l’Homme. Aux États-Unis le programme Mercury fait l’objet d’une propagande effrénée. On se pose la question de savoir qui embarquer : un condamné à mort gracié, un acrobate de cirque, un voltigeur aérien ? On se rabat finalement sur le pilote de chasse, dont la discipline est à toutes épreuves. Le film L’étoffe des héros de Philip Kaufman est un document très réaliste sur les problèmes de la sélection. La NASA prévoit le lancement d’une capsule habitée pour la fin avril 1961.

Le film de 1983 “L’étoffe des héros” est adapté du remarquable roman de Tom Wolfe paru en 1979.

Le programme russe, lui, est beaucoup plus discret mais suit le même chemin en sélectionnant le profil du candidat idéal: un bon soldat avant tout. Il est vrai que les chances de réussite du lancement ne sont à l’époque que de 50 %. Après une sélection féroce, le pilote de chasse russe Youri Gagarine fait partie, avec son collègue German Titov, des deux derniers candidats au premier vol humain orbital de l’histoire. La commission tranche en faveur de Gagarine, dont les origines plus modestes symbolisent « l’idéal de l’égalité soviétique ». Déçu, Titov ne bronche pas mais il ne félicite pas Gagarine comme il serait d’usage.

Gagarine et Titov en 1961

Le 12 avril 1961 à 08:40, l’agence Tass annonce qu’un homme a pris place à bord de Vostok 1, un vaisseau spatial de 4 tonnes et demi. Gagarine a accompli une révolution complète autour de la Terre durant 108 minutes, en orbite basse montant jusqu’à 327 km d’altitude, et il a été récupéré vivant sur le territoire de l’URSS. La grande Histoire de l’exploration spatiale a désormais son Christophe Colomb.

Article du 13 avril 1961 dans Literatournaïa gazeta relatant le vol de Youri Gagarine. A droite, le module de descente de Vostok1, sorte de grosse boîte de conserve dans laquelle Gagarine n’avait aucune liberté de mouvement!

Dans le monde c’est la stupeur. Après le camouflet de Spoutnik 1, L’URSS a de nouveau damé le pion aux Américains. En toute hâte, ces derniers expédient le 5 mai Alan Shepard à 180 km d’altitude, mais dans un petit bond balistique d’à peine 15 minutes. Les Russes, eux, frappent encore plus fort au mois d’août. Gagarine n’a séjourné dans l’espace que le temps d’une orbite. Le deuxième vol de Vostok, lui, va durer 25 heures, soit 17 orbites. Titov tient sa revanche, mais la mission ne se déroule pas sans quelques péripéties. Au bout de quelques tours de Terre le cosmonaute ressent pour la première fois le mal de l’espace. Il parvient malgré tout à filmer durant 10 minutes l’horizon courbe de notre planète. Un grande première à nouveau. Son état s’améliore, il boucle la dernière orbite, s’éjecte du module de descente et regagne le sol en parachute et en parfaite santé. Il a 25 ans, Titov reste à ce jour le plus jeune être humain à être allé dans l’espace.

Ce poster célébrant le vol de Titov à bord de Vostok 2 porte les signatures des 9 premiers cosmonautes soviétiques Gagarine, Titov, Nikolaev, Popovich, Bykovsky, Tereshkova, Komarov, Egorov et Belyaev sous l’inscription manuscrite de Gagarine disant: “Le vol de Guerman Titov est une preuve de plus de la grandeur et de la puissance de la Science et de la Technique Soviétiques”.

Ce n’est que six mois plus tard, le 20 février 1962, qu’un américain embarqué sur une petite capsule Mercury fait trois tours de Terre en orbite et est récupéré en mer. Le Major John Glenn est célébré comme un héros national avec le même élan que Gagarine en Russie. Différence de taille cependant : alors que Gagarine va poursuivre son métier de pilote de chasse pour se tuer à 34 ans lors du crash de son Mig 15, John Glenn va entamer une carrière politique et finira sénateur.

Glenn est installé dans la capsule Friendship 7 dans laquelle il va effectuer son vol.

Piqués au vif par les soviétiques qui ont pris plusieurs longueurs d’avance dans la conquête spatiale, les Américains se disent que pour surpasser les exploits de leur ennemi politique, ils ne leur reste que la Lune. Werner von Braun, devenu directeur de la NASA, déclare que « pour rester au niveau, les États-Unis devront courir comme un diable ».

John Glenn est honoré par le président américain John F. Kennedy dans les installations temporaires du Manned Spacecraft Center à Cape Canaveral, en Floride, trois jours après son vol.

Le 25 mai 1962 John Fitzgerald Kennedy, depuis un an à la présidence, prononce devant le Congrès son fameux discours donnant le coup d’envoi du programme américain : « Notre nation doit s’engager à faire atterrir l’homme sur la Lune et à le ramener sur Terre sain et sauf avant la fin de la décennie.»

Discours du 12 septembre 1962 de John F. Kennedy: “Nous choisissons d’aller sur la Lune”

Un petit souvenir personnel pour conclure la chronique. En 1962 j’ai onze ans, on m’offre mon premier tourne-disques et je me souviens encore du choc ressenti à l’écoute d’un petit 45 tours du groupe britannique Les Tornados et d’un morceau qui sonne étrangement. Il s’appelle Telstar. Je ne sais pas que c’est le nom du premier satellite opérationnel de télécommunications. Lancé la même année par les États-Unis en orbite terrestre basse, il a assuré la première retransmission de télévision en direct entre l’Europe et l’Amérique. Pas étonnant que j’aie eu l’impression de planer dans l’espace. Et vous ?

3 réflexions sur “ Les Chroniques de l’espace illustrées (5) : De Gagarine à Kennedy ”

  1. Bonjour M. Luminet,
    Je défie ces hommes qui ont eu le prix Noble d’avoir autant de savoir que vous. Il y a tant de choses étranges en notre monde, si belles, si incroyables que seul un savant comme vous peut concevoir, décortiquer, comprendre ce que personne ne pourrait. Vous faites partie de ceux qui feront l’avenir. Il y en a qui on reçu la beauté, mais il y a un trésor encore plus grand, celui du don des mathématiques. Cela tient du divin de vous entendre. Merci!

  2. Et vous?

    Bonne question adressée aux lectrices et lecteurs de ce billet.

    J’imagine qu’il est dédié, ce billet, à tous ceux qui considèrent avec Monsieur Étienne Klein, qu’une question n’est vraiment une bonne question que si elle est plus juste que toute réponse qu’on lui connaît.

    Et si ça plane pour moi aussi, je verrai bien dans l’espace céruléen, une inscription en lettres d’argent où je lirai ces mots:

    “Ô Telstar, toi qui lettras le peuple!” Quèsaco, bonnes gens?

    Du verbe lettrer, ici au passé simple, qui nous rappelle Victor Hugo : “Lettrer le peuple, c’est le civiliser”

    Un satellite, une chanson et un ballon, c’est Telstar dont on fait une belle anagramme de “lettras”.

    Un satellite. Vive l’analyse qui nous a porté si haut! Et les ingénieurs de telle ou telle base d’applaudir, de s’applaudir après chaque lancement réussi. Je veux bien croire que les bergers de Mésopotamie fussent éblouis par le mouvement des planètes, mais je sais que loin des laboratoires d’utilité publique où travaillent tant de personnes avides de connaissances et aussi fort bien payées par les contribuables, loin de “la chaire du génie” dont l’anagramme de cette expression entre guillemets, nous donne “Claire Haigneré” qui s’est envolée à bord de la station Mir et dans les bureaux de luxe des Ministères, il y a les gens d’en bas, celles et ceux qui font tourner la boutique. Tous ces faiseurs de livres, ces conférenciers, experts et spécialistes ont bien besoin pour vivre de se mettre quelque chose sous la dent. Leurs algorithmes et tous leurs bidules aussi savants et perfectionnés, soient-ils, ne les empêchent d’avoir faim et de se sustenter chaque jour, comme tout un chacun. Alors, il faut bien des mains pour aller au charbon! En nos pays riches qui comptent des millions de pauvres, quelle présentatrice maquillée, tout sourire à la télévision, dira que chez, ces gens-là, Monsieur Luminet, on tire le diable par la queue à défaut de voir la langue tirer la science?

    Une chanson. Merci les Compagnons! Voici le finale de cette belle ritournelle :

    “Tout là-haut, plus haut que les oiseaux,
    Un astre brille dans le ciel.
    Sur tous les visages passe un mirage,
    Il nous entraîne avec lui dans son voyage.
    Mais bientôt, l’étoile disparaît,
    Laissant au cœur comme un regret
    Pour ceux qui, sur terre, viennent de faire
    Par un bel après-midi un tour au paradis.
    Tout là-haut, plus haut que les oiseaux,
    Un astre brille dans le ciel.
    Sur tous les visages passe un mirage,
    Il nous entraîne avec lui dans son voyage.
    Mais bientôt, l’étoile disparaît,
    Laissant au cœur comme un regret
    Pour ceux qui, sur terre, viennent de faire
    Par un bel après-midi un tour au paradis.”

    Deux décennies plus tard, Mme Catherine Clément sous son arbre à songes, voyait du paradis dans le sens agricole de la culture.

    Le bonheur est dans le pré? Du vent, Ferdinand! Un mirage pour le peuple veau, avachi sur canapé et qui ne sait plus chanter.

    Un ballon. “Sacré ballon”, titre mon hôte de l’autre jour, dans ses “fonctions du religieux” où il termine par ce constat lucide et grave :

    ” (…) le ballon rond finira par décevoir ses thuriféraires eux-mêmes. On lui saura gré, en tout cas, d’avoir repris la divine sphère au bond – pour faire de ses thérapies collectives, qui frôlent si souvent le sacré, le point de mire, via le petit écran, de notre grosse boule de billard.”

    A la fin d’un “Prélude”, l’auteur, M.Jean-Pierre Luminet, fait référence à notre “mystère commun” en citant le discours de Saint-John Perse, de décembre mil neuf cent soixante. Par un pur hasard, un commentateur d’Île-de-France, pertinent, assidu et audacieux, des billets du spécialiste des trous noirs et de la cosmologie, a pu lire dans son intégralité, ce discours accroché à un poteau, dans une grange, quelque part au fin fond de la campagne de France, en septembre de cette année difficile. Par quel saut étonnant, cet aventurier de l’esprit se trouve-t-il à ce point d’exactitude où rien ne s’y passe et loin “de cavaler au vent de mirages” s’en est retourné au bercail avec son panier vide?

    L’univers irrésolu, a dit et écrit Karl Popper. Aussi “les trous noirs” / “sont irrésolus”. Encore une renversante anagramme!

    Puisque nous parlons de lui, citons-le, à nouveau :

    “On ne peut tout de même pas passer son temps à interroger le langage, c’est-à-dire à nettoyer nos verres même si nous devons nettoyer nos lunettes de temps à autre.”

    Au jardin imparfait de l’Homme, une citrouille, celle de la fable, celle du conte… “Peuple océan jetant l’écume populace !” (V.Hugo)

    A notre maestro qui tient la baguette de la transformer en quelque matière solide pour aller plus loin, loin de cette vallée des morts.

    Puisse l’esprit de sa ballade, nous redonner vie et faire de nous des gens heureux!

    Gérard

  3. Eh bien, que dire après ces remarquables commentaires et ce doux billet ?

    je parlerai de ce que je fais. Aujourd’hui est un jour faste à mon humble niveau. Cela faisait deux ou trois mois que je bloquais sur l’analyse d’ un modèle de géométrie, et vingt fois j’ai crû vraiment réussir pour défaire et recommencer le lendemain.

    Avec l’impression de ne rien savoir.

    Ce soir, je dis encore que j’ai réussi, mais cette fois-ci c’est vrai et j’en frissonne. J’ai passé le cap. Non seulement tout est cohérent, vérifié sous toutes les coutures par les programmes, mais c’est simple.

    Ce n’est pas élégant, pas symétrique, mais simple.
    Phénomène concomitant à l’entretien d’une petite lumière en soi qui ne nie pas l’action ni ne la provoque.

    la vérité était adhérente au fond de la casserole !

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