Les Léonides, pluie céleste de novembre (1/2)

Une étoile filante brille
Et tout tombe
                   Le ciel se ride
Les bras s’ouvrent
                   Et rien ne vient
Un cœur bat encore dans le vide

Pierre Reverdy :  Etoile filante (extrait),
dans Plupart du temps, 1915-1922.

Le mois de novembre est propice aux pluies d’étoiles filantes, appelées aussi essaims météoritiques. Trois d’entre eux connaîtront leur maximum d’activité. L’essaim météoritique des Taurides Nord, actif du 20 Octobre au 10 Décembre, aura son maximum le 12 novembre, avec un taux moyen de 5 météores à l’heure. L’essaim des alpha-Monocérotides est actif du 15 au 25 Novembre avec un maximum le 21 Novembre ; son activité est très variable d’une année à l’autre, pouvant monter à 400 météores à l’heure durant environ 30 minutes. Mais c’est surtout l’essaim des Léonides qui attirera l’attention. Actif du 6 au 30 Novembre, il atteindra son maximum le 17 avec un taux d’environ 15 à l’heure. Cela paraît modeste, mais comme on va le voir, au cours de certaines années passées ce taux a atteint le taux phénoménal  de 200 000 à l’heure. Ce n’était plus une pluie, mais une tempête!

Belle pluie des Orionides vue depuis la Mongolie intérieure

Avant de revenir sur ces pluies historiques qui ont marqué les mémoires, quelques petits rappels astronomiques s’imposent.

Éphémère progéniture de comète

Les belles mais fugitives étoiles filantes sont des grains cométaires microscopiques qui, en pénétrant dans l’atmosphère, s’échauffent par frottement. Leur température monte à 3 000° C, et elles se consument dans la haute atmosphère, à 80 km d’altitude, créant ces traînées lumineuses qui ne durent souvent qu’une fraction de seconde. En fait, ce n’est pas la combustion du grain porté à blanc que l’on voit à si grande distance, mais la traînée d’ionisation qu’il laisse dans l’atmosphère. Ces étincelles nomades sont la version miniaturisée et anodine des météores – le bonzaï du bolide ! Leur taille ne dépasse pas quelques millimètres. Ce sont des silicates analogues à des grains de sable.

Un bolide

Il existe un lien entre la masse du grain et sa luminosité, donné par une formule dite de Hughes. A la vitesse typique de 70 km par seconde, cela donne une luminosité égale à celle d’une étoile de première grandeur comme Sirius pour un grain de seulement 3 millimètres, et une intensité tout juste visible à l’œil nu pour un grain de 0,3 millimètre.

Pour que nous puissions voir une si petite poussière à 80 km de distance, il faut qu’elle ait mis toutes ses forces dans la bataille. Parler de chant du cygne n’est rien. Il faudrait parler de la flambée de l’étoile filante. Les scientifiques se contentent de dire que « le rendement de la combustion est très élevé ».

Un grain cométaire

Lorsque, par une nuit quelconque, vous observez une étoile filante, il s’agit d’un météore sporadique. Par ciel dégagé, on peut en voir quelques-uns par heure, en principe davantage après minuit qu’avant, et davantage en automne qu’au printemps (pour l’hémisphère nord).

Si de nombreux météores apparaissent la même nuit et semblent provenir du même endroit du ciel, il s’agit d’une pluie d’étoiles filantes. On verra alors dix, voire cinquante météores et plus par heure, dans un ciel sombre sans Lune, loin des lumières des villes.

Cet essaim de météores résulte du passage annuel de la Terre dans la traînée de poussières laissée par une comète. Dans sa course folle, l’astre vagabond véhicule et éjecte autour de lui une grande quantité de matière, allant de la poussière au caillou. Une traînée composée de myriades de particules jalonne sa trajectoire elliptique dans le vide interplanétaire.

Ces sillages remplis de grains s’étendent sur des centaines de millions de kilomètres pour quelques dizaines de milliers de kilomètres de largeur, ce qui leur confère une forme de tube tordu.

Les poussières flottent dans ce tube, obscures, et la Terre, en les bousculant de son atmosphère, les enflamme. Dans un certain sens, c’est plutôt la Terre qui tombe sur elles qu’elles sur nous. Si ce n’est que notre planète, en croisant un tube, agit comme un aspirateur gravitationnel et engloutit ce qui traîne à la ronde.

Durant les plus belles pluies météoritiques annuelles on peut voir jusqu’à cent météores à l’heure. Et beaucoup plus encore lors de certaines années exceptionnelles – les grands crus -, où l’événement prend l’allure d’une véritable tempête.

Le tube de l’année

Une vingtaine de tubes de poussières laissés par les comètes sont traversés chaque année, à des périodes bien précises, par la Terre en mouvement sur son orbite. Notre planète prend alors une douche d’étoiles filantes. Certains morceaux peuvent être plus gros et se désintégrer spectaculairement sous forme de bolides.

 

Lorsque ces particules sont fraîches, c’est-à-dire peu après le passage de la comète et avant qu’elles ne soient dispersées par l’action gravitationnelle des astres environnants, le passage de notre planète dans ce tube donne lieu aux plus belles nuits.

Les pluies annuelles d’étoiles filantes portent le nom de la constellation dans laquelle est situé leur radiant, c’est-à-dire la direction d’où elles semblent toutes provenir.

Pluie de l’essaim météoritique des Lyrides, montrant bien le radiant dans la constellation de la Lyre

Les essaims ne sont pas éternels. La pluie des « Ursides », versée par la Grande Ourse, a lieu entre le 17 et le 24 décembre (avec un maximum d’intensité le 22) et correspond à la comète Tuttle. Celle-ci est aujourd’hui « défunte ». On pouvait l’observer tous les 13 ans encore jusqu’au XIXe siècle, mais ses nombreux passages près du Soleil l’ont usée, c’est-à-dire ont consommé toutes ses matières volatiles, au point que ce n’est plus aujourd’hui qu’un amas de roches, de pierres et de poussières qui se promènent dans le Système solaire. Plus de glaces, plus de panache. Les Ursides, en panne d’alimentation, sont promises à une fin progressive.

Les essaims les plus facilement observables sont ceux des Perséides au mois d’août (lors des fameuses « nuits des étoiles filantes »), et des Léonides en novembre.

Quelques Léonides
Bonbon fondant
La comète West

Les comètes sont des corps de quelques kilomètres de diamètre composés de roches, de glaces (eau, hydrocarbures, etc.) et de poussières. Quand la comète se rapproche du Soleil, sa surface se réchauffe sur environ dix mètres et la glace se sublime (passe à l’état gazeux), emportant et relâchant les poussières dans l’espace. L’interaction de ces gaz et poussières avec les radiations solaires forme une longue traînée brillante. Dans cette chevelure, la comète perd son poids. Dix mètres d’épaisseur y fondent à chaque passage. Dans ces conditions, qui veut s’économiser doit espacer ses visites. Un baiser tous les treize ans, c’est une cadence de fou, dans un mariage cosmique. Ce n’est plus de l’amour, c’est de la rage. Tuttle a tout flambé et est maintenant réduite à son squelette. D’autres comètes, plus avisées, ne rendent visite à leur époux que tous les cinquante ou cent ans, voire cent siècles pour les plus chastes.

Le feu du ciel

A la seconde où tu m’apparus,
mon cœur eut tout le ciel pour l’éclairer.
Il fut midi à mon poème.
Je sus que l’angoisse dormait.

René Char : Le Météore du 13 Août
Dans Fureur et Mystère, 1948.

Dans la nuit du 12 au 13 novembre 1833, le continent nord-américain essuya le feu du ciel. Ce fut la plus belle pluie de Léonides de l’histoire moderne. Cinquante ans plus tard, l’écrivain Agnes Clerke la décrivit ainsi : « Une tempête d’étoiles filantes éclata sur la Terre. Le ciel était marqué dans toutes les directions de traces brillantes et illuminé par de majestueux bolides. A Boston, on estima que la fréquence des météores équivalait à la moitié des flocons tombant lors d’une tempête de neige. Leur nombre était bien supérieur à ce que l’on pouvait compter. Mais quand le phénomène s’affaiblit, on tenta un comptage à partir duquel il fut calculé que 240 000 étoiles filantes avaient dû être visibles. »

Deux gravures commémorant l’averse de Léonides de 1833. A gauche, gravure sur bois d’Adolph Vollmy, 1889. A droite, l’averse vue depuis le Cap Floride par John C. Adams, 1891.
Deux vues spectaculaires des Léonides de 1833 au-dessus des chutes du Niagara

Les témoignages directs font état de scènes de panique, et certains historiens pensent que ce phénomène contribua au renouveau religieux qui toucha les États-Unis dans les années 1830. Le côté positif de l’événement fut qu’il suscita les premières véritables recherches scientifiques sur le domaine. Denison Olmsted, professeur à l’université de Yale, tira de ses observations que les étoiles filantes provenaient de l’espace, suivaient une trajectoire parallèle et se consumaient en entrant dans l’atmosphère. Il supposa que les météorites faisaient partie d’un corps nébuleux tournant autour du Soleil (sans faire le lien avec une comète toutefois) et que la pluie à laquelle il avait assisté était due au passage de la Terre au sein de ce nuage. Ce qui était exact à 100%.

Une légende Pawnee

Chez les Indiens Pawnees, on raconte l’histoire d’un personnage nommé Pahokatawa qui aurait été tué par l’ennemi, dévoré par les animaux puis ressuscité par les dieux. Venu sur Terre sous la forme d’un météore, il aurait enseigné aux Indiens que, lorsque les météorites pleuvent en grand nombre, ce n’est pas un signe de fin du monde. En novembre 1833, quand les Pawnees assistèrent à l’averse d’étoiles filantes des Léonides, il y eut un début de panique. Alors le chef de la tribu prit la parole et dit : « Souvenez-vous des mots de Pahokatawa », et la peur s’envola de son peuple.

Les Pawnees étaient surnommés « Star Watchers ». Ils avaient en effet des connaissances avancées en astronomie, comme le montre cette carte céleste. Ils connaissaient la récurrence des Léonides et attendaient celle de 1833.

La suite est ici

Une réflexion sur “ Les Léonides, pluie céleste de novembre (1/2) ”

  1. Bonjour!

    Aux aurores qui ne sont pas boréales, ce petit commentaire d’automne.

    Alors vous dansiez sous le soleil, cher Guillaume, en cette fin de piste des étoiles qui nous en a fait voir trente-six chandelles!

    (Finale de la série des douze vignettes astropoétiques où la seconde partie a fait jaillir 36 commentaires)

    Eh bien, acceptez maintenant à défaut de rouler sous une pluie d’étoiles avec Jean-Jacques Debout, que l’on chante sous la pluie :

    « I’ m dancin’ and singin!in the rain »! Une pluie d’étoiles, bien entendu à l’affiche du nouveau billet de notre céleste maestro.

    Mois de novembre, pierres qui tombent et pierres tombales…Peut-être que les souvenirs aussi, se recomposent à l’appel de l’être!

    Qui saura?

    Nenni! Je ne connaissais pas ce Monsieur Newton, Hubert de son prénom dont nous parle M.Luminet.

    (Il y en a aussi, un autre, John de son petit nom, qui fut chapelain de Charles II et auteur d’une « Astronomie britannique » en trois parties)

    J’aime beaucoup les références à René Char et à Pierre Reverdy.

    R.Char dans le fragment 175 des « Feuillets d’Hypnos » qui chante le peuple des prés, parle des météores hirondelles…

    Et P. Reverdy de fredonner « les mots cosmiques, les images cosmiques qui tissent des liens de l’homme au monde », comme l’écrit Gaston Bachelard qui mentionne quatre fois « Plupart du temps » dans  » La terre et les rêveries du repos »

    Est-ce par hasard si « Léonides », ce poème de René Char, questionne sur la façon d’atteindre la rencontre du présent?

    Dans un bel ouvrage qu’il m’a offert, un jour, Michel Serres pose la question : « Écrire de nouveau sur les météores? »

    Et de s’interroger à la fin du chapitre sur le « temps du monde » : « Quelle philosophie à prévoir, lorsqu’ils y grondent, à nouveau, tonnent soufflent et caressent, coulent et percolent, modèlent un monde et gravent les parcours d’une méthode, sur l’atlas du temps?

    Cher Monsieur Luminet, chers lecteurs de ce commentaire, puissiez-vous êtes sensibles à la requête d’un pauvre naufragé sous son ricin :

    Les orbites célestes (anagramme renversante de « très belles sociétés ») que vous fréquentez depuis longtemps, Monsieur Luminet, loin de notre système solaire, abriteraient-elles une éthique rafraîchissante capable d’étancher nos soifs inextinguibles dans notre désert social?

    En attendant…et pour patienter dans l’azur, les pieds sur terre, ces quelques mots de Régis Debray, à la fin de son livre « Comète. ma comète » où nous trouvons en exergue cette citation de Lucrèce : »Eadem sunt semper omnia » (Tout est toujours pareil)

    (Sous mon arbre, je ne vois pas passer beaucoup de pères et de filles qui se disent plein de choses par livres interposés, palsambleu!)

    « Le spectacle se termine sur une avenue d’étoiles filantes, une pluie de traînées lumineuses. Le moment de faire un vœu : entrez dans l’ellipse, plus d’apocalypse, sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez. Les lumières se rallument lentement.(…)

    On a beau se vanter, le bonheur c’est toujours moins fugace qu’on ne veut bien le dire. » (Fin de citation)

    Comment ne point penser à « la petite valse » qui donne du rêve à ceux qui ont des souvenirs cassés, de la dentelle bretonne aux gens qui ont des habits troués? Valse à l’endroit, valse à l’envers et …valse à mille rêves.

    On ne fait pas tapisserie aux noces transcendantales de l’espace et du temps.

    Garo

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