Gaia J-2

Le prochain lancement de Soyuz au Centre spatial Guyanais de Kourou a lieu le jeudi 19 décembre 2013 afin de mettre on orbite le satellite scientifique Gaia de l’Agence Spatiale Européenne.

A cette occasion la direction de la société Arianespace m’a invité à Kourou pour visiter les installations de la base de lancement, assister au décollage de Soyuz et commenter l’événement lors de la la retransmission en direct sur le web, à suivre en France sur de nombreux sites.

A J-2, la communication d’Arianespace m’a demandé de  livrer mes premières impressions en répondant à trois questions.

–   A quelques heures du lancement, quel est votre état d’esprit ?

Je suis très excité à l’idée d’assister pour la première fois au lancement d’un télescope spatial – avec en plus l’opportunité qui m’est offerte de commenter l’événement en direct. De nombreux collègues qui ont déjà vécu un tel événement, que ce soit à Kourou, à Baïkonour ou à Cap Canaveral, m’ont tous dit qu’ils en gardaient un souvenir inoubliable, et je les crois absolument! En soi déjà, le décollage d’une fusée porteuse est spectaculaire, symbole de la puissance du feu capable de s’arracher à  l’attraction terrestre. J’ai toujours en mémoire l’extraordinaire poème « Opéra de l’espace » que Charles Dobzynski a publié en 1963, peu après  l’envol des premiers cosmonautes russes. Avec son instinct de poète, il avait entrevu  combien l’âge interplanétaire ouvrirait de nouvelles formes du rêve. L’un de ses textes notamment,  consacré au décollage d’une fusée, concilie la poésie et la technologie ardue des propulseurs : « Voici l’astronef roulant le feu de sa torsade et la vitesse est son enfantement, clarté dans l’ombre, éclair dans la fumée, chair dans la chair et chaleur dans la glace : une vie au-delà du néant va germer. » Mais le lancement du 19 décembre a quelque chose « en plus »  : la graine semée dans l’espace n’est autre que l’un des plus extraordinaires télescopes jamais conçus, portant le beau nom de la « déesse mère » dans la mythologie grecque.
Maintenant, l’excitation de l’attente s’accompagne forcément d’une certaine fébrilité. Un lancement est toujours la phase critique d’un projet ambitieux. Un ami qui a assisté à un lancement m’a dit hier que la tension montait brusquement en salle d’opérations très précisément 40 minutes avant le décollage. Soudain, toutes les énergies se concentrent, le silence se fait, la tension monte et ne se détend que lorsque la mise en orbite est considérée comme réussie. Avec Gaia, cela pourra durer plusieurs dizaines de minutes, puisque que le télescope doit être placé correctement en son point de Lagrange L2, situé à 1,5 million et demi de km de la Terre, sur l’axe Terre – Soleil,  ce qui n’est pas la porte à côté!
En outre, je sais bien qu’en raison des conditions météo le lancement peut-être retardé au dernier moment;  si c’est de 24 heures seulement, il est prévu que nous restions un jour de plus et je ne suis pas contre !  Mais au-delà, je préfère ne pas y penser. D’un tempérament optimiste, je suis certain que tout va bien se passer!

–    En quoi Gaia peut apparaitre comme une nouvelle clé de compréhension de la voie lactée ?

L’univers est immense et contient une immense variété de corps célestes : des planètes, des astéroïdes, des comètes, des exoplanètes, des étoiles, des nébuleuses, des galaxies, des quasars. Gaia va observer un milliard d’étoiles, 500 000 astéroïdes, des comètes, 500 000 quasars, des supernovae, et détecter peut-être 2000 nouvelles exoplanètes.  C’est donc un télescope généraliste, capable d »accomplir un grand nombre de tâches – contrairement à la plupart des télescopes spatiaux ultra-spécialisés sur telle ou telle catégorie d’objets dans une gamme réduite de longueurs d’ondes.
En ce qui concentre la compréhension de notre propre galaxie, la Voie lactée, Gaia va en établir une carte à 3 dimensions sans équivalent jusqu’ici, grâce notamment à la possibilité de mesurer les parallaxes (donc les distances) de  quelque 20 millions d’étoiles. La Voie lactée, c’est plus de 100 milliards d’étoiles; Gaia va dresser un portrait précis d’un milliard de ce étoiles, permettre de distinguer les jeunes des vieilles et dans quelle partie de la galaxie elles sont nées; l’ensemble des histoires de chaque étoile permet de retracer l’histoire de la Voie lactée – de la même façon que l’ensemble des histoires de chaque arbre d’une forêt – jeune pousse , arbre adulte ou tronc chenu-, permet de retracer l’histoire de toute la forêt. En  déterminant la structure et les mouvements des étoiles de la Voie lactée, Gaia permettra donc de mieux préciser les étapes successives  de sa formation et de son évolution.
Mais Gaia observera aussi l’environnement proche de la Terre – découvrant peut-être des astéroïdes géocroiseurs dont les orbites sont inobservables depuis les réseaux de surveillance terrestres – , ainsi que l’univers extrêmement lointain où explosent les supernovae et où des trous noirs géants avalent des étoiles entières au sein des quasars – un sujet sur lequel j’ai beaucoup travaillé.

–   Quelle surprise aimeriez-vous que Gaia nous apporte du point de vue scientifique ?

D’abord, pas de mauvaise surprise concernant de nouveaux astéroïdes géocroiseurs potentiellement dangereux! Ensuite, beaucoup de bonnes surprises. Par exemple, la Voie lactée ce n’est pas seulement 100 milliards d’étoiles lumineuses, mais énormément de matière noire, cette fameuse composante invisible présente dans l’univers à toutes les échelles et qui soulève nombre de questions passionnantes relevant de la physique fondamentale. En déterminant la dynamique des différentes composantes de la Voie lactée, Gaia pourrait apporter quelques révélations sur la nature de la matière noire atomique et non atomique, et éliminer par exemple les modèles de « gravitation newtonienne modifiée », que personnellement je n’ai jamais trouvé pertinents…

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