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Le chiffre de la reine Marie-Antoinette

Pour qu’elles ne puissent pas être interceptées, Marie-Antoinette chiffrait ses lettres. La méthode qu’elle utilisait était a priori excellente… mais avec une erreur majeure : elle ne chiffrait qu’une lettre sur deux.

Chiffre de Vigenère

Marie-Antoinette chiffrait ses lettres par substitution poly-alphabétique, selon la méthode décrite par Blaise de Vigenère plus précisément. Cette méthode suppose de disposer d’une table de chiffrement, si possible une par destinataire. Voici comment se présentait ces tables :

Une table de chiffrement utilisée par Marie-Antoinette. @ Archives nationales

On notera que ce tableau ne contient que 22 lettres, les lettres manquantes sont J, K, U et W, ce qui correspond à un usage venant du latin où I et J d’un côté, U et V de l’autre sont confondues. K peut être remplacé par C et W par V.

Clef de chiffrement

L’utilisation de ce tableau pour chiffrer demande une clef secrète qu’on partage avec le destinataire. Par exemple, si la clef est sel, pour chiffrer la première lettre, on utilise la ligne dont la première colonne est ST, D est alors changé en N (et N en D), E en O, etc. Pour chiffrer la seconde, on utilise la ligne dont la première colonne est EF.

Utilisation correcte

Pour chiffrer une phrase comme je vous aime, on peut construire un tableau à 10 lignes et 3 colonnes :

J E V O U S A I M E
S E L S E L S E L S
S T D E F B X Z Q O

 

Le message chiffré est donc stdefbxzqo. Si vous essayez de chiffrer une lettre ainsi, vous verrez la difficulté d’éviter les erreurs. C’est pour cela que, on ne sait quel cryptologue avait conseillé à Marie-Antoinette de ne chiffrer qu’une lettre sur deux ce qui, en fournissant des repères, simplifie grandement le chiffrement mais l’affaiblit tout aussi grandement. Nous allons voir pourquoi.

Utilisation par Marie-Antoinette

Le tableau devient ainsi :

J E V O U S A I M E
S E L S E
J O V M U B A S M T

 

Le message chiffré est maintenant jovmubasmt. On peut examiner des lettres chiffrées ainsi par Marie-Antoinette aux Archives nationales, comme la suivante :

Lettre de Marie-Antoinette au comte de Fersen où on voit qu’elle ne chiffrait qu’une lettre sur deux. @ Archives nationales

Décryptement

Le décryptement sans connaître la clef est ainsi facilité, surtout si on connaît le tableau de chiffrement. C’est ici que des talents de cruciverbiste sont utiles. En effet, on peut deviner un mot si on en connaît une lettre sur deux comme ici J-V-U-A-M, qui est transparent pour tout amateur de mots croisés. Ensuite, on sait que la première lettre de la clef transforme E en O ce qui ne se produit que pour ST, en continuant ainsi, on décrypte le message quel que soit sa longueur.

 

Les messages chiffrés du Figaro en 1890

En 1890, le Figaro contenait une rubrique de correspondances personnelles dont certains messages étaient a priori incompréhensibles. Voici une partie de ceux du premier janvier :

La rubrique correspondances personnelles du Figaro, du premier janvier 1890. @ BNF

Chiffre de César

Parmi des messages écrits en style télégraphique, nous en trouvons deux, manifestement entièrement chiffrés. Dans le premier, bonne année est devenue cpoof booff. Autrement dit, il s’agit d’un simple décalage (ou chiffre de César) et le tout signifie : Bonne année d’un ami bien malheureux.

Substitution alphabétique

Le message suivant (d’indicatif LILI) est bien plus intéressant à décrypter. De prime abord, nous pouvons juste penser que le chiffre 2 représente e, du moins si la méthode de chiffrement utilisée est une substitution alphabétique car il s’agit du symbole majoritaire. Heureusement, en feuilletant le Figaro des jours suivants, nous rencontrons un grand nombre de messages sous le même indicatif LILI. Nous nous arrêtons naturellement le douze janvier sur un message à moitié chiffré, une erreur classique de chiffrement.

La rubrique correspondances personnelles du 12 janvier 1890 dans le Figaro. @BNF

Écrit en style télégraphique, le message commence par votre pensée ne me quitte pas, est tout mon bonheur, voudrais vous voir, la suite qu’on veut cacher est 32. u. 13. n2. La disposition des deux 2 nous fait penser à je t’aime si i et j sont assimilés comme ils le sont en latin. Les chiffres 1, 2 et 3 représentent donc les voyelles a, e et i, les lettres u et n représentent t et m. La méthode de chiffrement semble être de représenter chaque voyelle par son numéro d’ordre et chaque consonne par la lettre qui la suit. Pour vérifier cette hypothèse, nous revenons au message du premier janvier :

1.w. m2. qs2n32s n2t w25y c400. 100. w45e. 2us2. u. qs2t e w. o. q20t r s2w.

En le déchiffrant selon la méthode que nous venons d’exposer, on obtient une phrase en style télégraphique :

a v le premier mes veux bonn ann voud etre t pres d v n pens q rev

ce qui signifie probablement :

À vous le premier, mes vœux de bonne année. Je voudrais être tout près de vous. Ne pense qu’un rêve !

Même si une erreur a pu se glisser dans la dernière phrase, le sens des deux premières prouve que notre hypothèse est correcte. De façon étonnante, la méthode de décryptement fonctionne pour un autre message du douze janvier, celui portant l’indicatif Bleuet :

 Complètement rétabli. Rentre à Paris semaine prochaine, je serai heureux de pouvoir vous voir mercredi 4 h. Mille amitiés.

Intérêt

Au-delà des curieux, ces messages chiffrés pourront intéresser les historiens qui y verront un témoignage des rapports humains à cette époque, surtout de ceux que l’on souhaitait cacher.