Du piano aux étoiles (2/3)

Ceci est la suite du billet précédent

Affiche-concertCavaillonJe ne suis pas peu fier du concert donné à la fin des années 1970 en ma ville natale de  Cavaillon par mon maître Arthur Petronio (au violon), et son épouse Jacqueline (au piano), dans lequel ils avaient eu la générosité d’insérer deux brèves pièces pour violon et piano que je venais de composer. J’étais descendu spécialement de Paris pour ce micro événement qui représentait beaucoup pour moi. Je garde encore précieusement l’affiche du concert, où mon nom voisine avec ceux de Stravinsky, Mozart ou Debussy, sans aucunement le mériter bien entendu : j’ai toujours eu conscience de mes limites en composition musicale.

A la même époque j’ai commencé à m’intéresser au jazz, que j’ai d’abord appris « par les doigts », en pianotant des ragtimes et des blues. J’ai acheté mes premiers disques, et ce fut le début d’une nouvelle et  longue passion. La suite a été la découverte de ce que l’on appelle les « standards ». Ce qui me plaît dans l’interprétation d’un standard, c’est l’esprit foncièrement explorateur, cette recherche permanente d’une expression nouvelle à partir d’un substrat qui est toujours le même, ces variations, broderies et improvisations autour de thèmes qui, le plus souvent, sont des chansons extraites de comédies musicales ou de bandes originales de films, et qui sont donc simples, voire simplistes, en comparaison des thèmes que l’on trouve généralement dans le classique. J’ai vite été fasciné par les prodiges que les grands génies du jazz parviennent à tirer de ces standards. Ma plus grande révélation en ce domaine a été Thelonious Monk, TMonkpour moi le plus étrange et le plus original des musiciens de jazz. Je l’ai découvert assez tardivement, mais j’ai été aussitôt captivé par cette sonorité si particulière, cette façon de jouer du piano qui n’est pas du tout virtuose, qui paraît même parfois maladroite, mais qui dégage toujours une extraordinaire énergie et une inventivité sans pareille. J’ai notamment été très intrigué en écoutant sa version au piano solo d’un standard aussi basique que Smoke gets in your eyes (extrait d’une comédie musicale) ou celle de sa propre composition ‘Round Midnight, devenue elle-même un standard inusable. Au-delà des partitions que j’avais de ces morceaux, se réduisant à la mélodie et à une grille de quelques accords, j’ai voulu en savoir davantage en entrant dans la « chair » de cette musique.

Smoke-gets-Kern-Harbach
Premières mesures et accords de la chanson composée par Jérome Kern pour l’opérette « Roberta » (1933), devenue l’un des standards favoris de Thelonious Monk.

Je venais de suivre durant une année des cours dans une école professionnelle de jazz à Paris, le C.I.M. (que là encore j’avais dû abandonner en cours de route, faute de temps). Mais je m’y étais passionné pour les dictées de notes et d’accords que nous donnait l’excellent Denis Badault, exercices austères qui mettent l’oreille musicale à rude épreuve mais exigent un état de grande concentration mentale qui ne pouvait que me plaire. J’ai donc écouté à n’en plus finir les enregistrements de Monk, mesure par mesure, et j’ai fait des relevés note par note de ses interprétations pour en écrire les partitions, y compris avec ses fameuses « fausses » notes. Les pianistes intéressés peuvent télécharger la partition de mon relevé de ‘Round Midnight dans l’extraordinaire version de 1958, que j’ai depuis « mise au propre » grâce à l’excellent logiciel gratuit d’écriture musicale MuseScore. J’ai eu le plaisir (et la douleur) de la jouer plusieurs fois en public, en bien pâle imitation de l’original!

Est-il utile de rappeler que les plus grands créateurs de la musique de jazz – les Thelonious Monk, Louis Armstrong, Charlie Parker, Duke Ellington et autres John Coltrane – étaient tous afro-américains ? De fait, le jazz, création typiquement noire américaine, a été utilisé pour redonner une identité aux Noirs américains et leur rappeler leur histoire, leur combat, leur souffrance. Dès lors, je ne puis m’empêcher de comparer avec consternation la grande époque de ce jazz créatif et inventif avec ce qu’est devenue aujourd’hui la musique afro-américaine, à travers ses « évolutions » – il vaudrait mieux parler de rétrogadations – vers le funk, le disco, le rap ou le hip-hop. Une sous-culture absolue et omniprésente qui a envahi le monde, que le décervelage généralisé programmé par le consumérisme mondial impose aux oreilles de tout un chacun, tant dans les bidonvilles de Rio de Janeiro (ils avaient pourtant la bossa-nova!) et les bars de Buenos Aires (ils avaient le tango!) que dans les boutiques de fringues des Champs-Elysées et les supermarchés de la planète.

Dans mon prochain billet je tâcherai de vous prouver, arguments rationnels à l’appui, qu’en matière musicale  je ne suis pas forcément un vieux fâcheux réactionnaire et passéiste. En attendant et pour se relever l’âme, finissons avec une sublime interprétation au piano solo de la bluette  « Smoke gets in your eyes » par Thelonious « Sphere » Monk.

J’en ai fait un relevé exact que je tiens à la disposition des demandeurs sous forme de fichier pdf. De même avec « Blue monk » et « Crepuscule with Nellie ».

Suite et fin (mais les vraies passions ont-elles une fin?)ici

9 réflexions sur “ Du piano aux étoiles (2/3) ”

  1. Intéressant, sauf les derniers paragraphes sur la soi-disant sous-culture. D’abord, il faut écouter plus attentivement. Car se référer à un tel ensemble d’une manière aussi rapide est extrêmement réductrice. Après tout, le be-bop de Monk n’est pas tout le jazz, et les rag-times à la Scott Joplin étaient une sous-culture musicale très pauvre. Avec un pareil état d’esprit, on en viendrait à condamner le jazz tout entier sous prétexte qu’il est moins raffiné que, par exemple, le sérialisme intégral de Boulez.

    Ce n’est pas qu’il faille s’empêcher de comparer les oeuvres, et de juger les unes préférables aux autres. Simplement, de tels jugements doivent viser juste.

    Pour information, les premiers opéras de Michaël Lévinas ont été influencés par son écoute du rap. J’en conclus qu’il y a trouvé des éléments intéressants.

    Cordialement,
    S.D.

    1. Merci pour ce commentaire « équilibré », ma diatribe de la fin sur la sous-culture ayant eu pour but de susciter ce type de réactions posées. Mais il ne faut pas être tiède dans ses goûts et dégoûts musicaux. Certes tout n’est pas à jeter à la poubelle en dehors du classique, du jazz ou des musiques ethniques. Mais ce que l’on nous met dans les oreilles en supermarchés, boutiques de fringues, salles de gym, etc., oui, et c’est même de la pornographie sonore, comme le disait un jour Boulez à la radio. Ce n’est pas être passéiste, réactionnaire ou étroit d’esprit que de dire cela, c’est juste être esthétiquement lucide. Mon billet ultérieur abordera la question sous un aspect non plus épidermique mais technique. Merci en tout cas pour votre intérêt.

  2. Ah, Thelonious Monk ! Hâte (d’essayer) de jouer votre transcription ! J’en profite pour, modestement, partager les miennes.
    Intéressante suite d’articles en tous cas. J’avoue, malgré mon amour pour le jazz et le classique, que je n’abhorre pas la « pop » (au sens très large). C’est tellement vaste, ça englobe tellement de styles, de genres, de personnalités… Comme dit plus haut, on ne peut pas réduire le jazz au « easy listening », ou la musique classique à La Lettre à Élise 🙂

    1. Merci Vincent. Pourriez-vous m’envoyer les pdf de vos transcriptions par courriel (je suis contre les sites payants comme Scribd) ? J’ai fait d’autres transcriptions de Monk (Blue Monk, Smoke gets in your eyes, etc) que je peux mettre à votre disposition. Mon mail : jean-pierre.luminet@obspm.fr.

  3. Cher Monsieur Luminet,

    En parcourant votre blog si intéressant, je constate que vous avez très bien connu le violoniste Arthur Pétronio ainsi que son épouse Jacqueline.
    Or, il se trouve que mon grand-père maternel, Charles PERRIN (1884-1964), qui était artiste peintre, a vécu et travaillé à Reims dans les années 1930-1938, ville dans laquelle il se lia d’amitié avec Arthur Pétronio et en fit son portrait en mai 1931.
    Je possède une très belle photographie de ce portrait que peut-être seriez-vous intéressé de posséder?…Dans ce cas, je puis en faire une reproduction et vous l’envoyer.
    Peut-être avez-vous déjà vu ce portrait?…
    Au très réel plaisir de vous lire à ce sujet, je vous prie de croire, cher Monsieur Luminet, en l’expression de mes sentiments les plus cordiaux.

    Hervé VILEZ.

    1. Cher Monsieur,
      En effet une reproduction de ce portrait me ferait très plaisir. Comme j’envisage d’écrire un jour un billet assez développé consacré à Arthur Petronio, je pourrais l’utiliser en illustration en citant la référence. Voulez-vous que je vous donne mon adresse en MP?
      Merci de lire mon blog, meilleurs voeux pour le nouvelle année.

      1. Cher Monsieur Luminet,

        Mon épouse et moi-même partons demain matin pour notre maison en Bretagne où nous resterons une quinzaine de jours.
        En effet, vous pouvez me donner votre adresse en MP et, dès mon retour, je ferai faire une reproduction de la photo du portrait pour vous l’expédier aussitôt.
        Avec tous mes meilleurs vœux, bien cordialement.

        Hervé VILEZ.

  4. Monsieur,
    Elève adulte narbonnais (66 ans) du CIM et de Michel Valera, son directeur actuel, pourriez -vous me transmettre votre transcription de Crepuscule with Nellie en format Musescore par exemple ? Je vous en remercie par avance. Musicalement. Henri
    Votre article est très intéressant et je partage votre point de vue sur l’évolution commerciale de la musique.

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