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La Vierge et la Lune : dialogue entre le peintre et l’astronome

Cigoli (Ludovico_Cardi) : L’Assomption de la Vierge

L’Assomption de la Vierge – parfois nommée Immacolata Concezione – est une fresque peinte par Lodovico Cardi, plus connu sous le nom de Cigoli,  dans la chapelle Pauline de la basilique Santa Maria Maggiore à Rome. Achevée en 1612, elle montre la Madonne debout sur un croissant de lune, une iconographie typique de la représentation de l’Immaculée Conception, mais aussi, plus ponctuellement, dans des représentations de l’Assomption.

La Vierge montant au ciel les pieds posés sur la lune est un thème iconographique issu principalement d’un passage de L’Apocalypse (12,1) : « Un grand signe apparut dans le ciel : une femme, revêtue du soleil, la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles. »

Ce motif a été abondamment repris dans l’art chrétien, comme en témoignent une Assomption de la Vierge peinte par Michel Sittow en 1500, ou encore la célèbre Femme de l’Apocalypse gravée en 1497 par Albrecht Dürer ; si cette dernière ne représente pas une Assomption au sens strict, elle a fait office de modèle très influent : la femme apocalyptique, assimilée à Marie, est bel et bien debout sur un croissant de lune, et cette imagerie a nourri aussi bien l’iconographie de l’Immaculée que celle de l’Assomption.

Dans La Femme de l’Apocalypse de Dürer (1497), Marie repose sur un croissant de lune cornes en haut. Dans L’Assomption de la Vierge de Michel Sittow (1500), les cornes pointent vers le bas.

Cependant, la Réforme protestante, apparue au début du XVIe siècle, ne reconnaît pas l’Immaculée Conception, considérant que celle-ci n’est fondée sur aucune écriture biblique ; il en est de même pour la croyance en l’Assomption. C’est donc surtout à partir de la Contre-Réforme, mouvement par lequel l’Église catholique a réagi, que les thèmes de l’Immaculée Conception et de l’Assomption sont devenus fréquents dans l’iconographie religieuse : Le Greco (1577), Velasquez (1618), Zurbaran (1632), Murillo (1650-1678), Tiepolo (1768), ainsi que dans la sculpture espagnole et latino-américaine des XVIIe-XVIIIe siècles.

Ce qui rend l’œuvre de Cigoli très singulière, c’est la représentation de la surface lunaire. Dans les peintures de l’Assomption ou de l’Immaculée Conception réalisées par les artistes précités, la Lune est représentée comme un disque ou un croissant lisse et parfait – en accord avec la nature pure de la Vierge préservée du péché originel, et avec la thèse aristotélicienne de la perfection du monde céleste. A contrario, Cigoli peint la Lune comme un croissant présentant un terminateur irrégulier, marqué de cratères, exactement comme le montrent les dessins que Galilée a réalisés à partir de ses observations télescopiques de 1609, et qu’il a décrites dans son ouvrage Sidereus Nuncius publié en 1610. Ce livre a bouleversé la conception aristotélicienne d’un cosmos parfait et immuable.

Galileo Galilei : Phases de la Lune, 1609
Bibl. Nazionale Centrale, Ms. Gali. 48, c. 28r

Influencé par ces découvertes, Cigoli a intégré dans sa dernière grande œuvre[2] cette vision moderne de la Lune, devenant ainsi le premier peintre à représenter la surface lunaire de manière réaliste. La comparaison entre les croissants de Lune de Galilée et de Cigoli est frappante.

Aquarelle de Galilée, 1609 / Détail de la fresque de Cigoli, 1612

De fait, Cigoli (1559-1613) et Galilée (1564-1642) étaient amis et ont entretenu toute leur vie une correspondance régulière, dans laquelle ils échangeaient des idées sur l’astronomie, l’art, et la philosophie naturelle. Nous en avons le témoignage à travers 29 lettres de Cigoli à Galilée, mais seulement deux du scientifique au peintre :  les héritiers de l’artiste, avec un zèle excessif, ont jugé bon de détruire toutes les preuves d’une association compromettante après la condamnation papale de Galilée… Continuer la lecture de La Vierge et la Lune : dialogue entre le peintre et l’astronome