Les Origines du Monde : une obsession universelle

Depuis la préhistoire, l’homme est fasciné par les astres. Sa vision du cosmos a été façonnée par des récits mythologiques, par des observations empiriques et par l’émergence progressive de la pensée scientifique.

Je reproduis ici un entretien sur la question publié dans le numéro 230 des Cahiers de Science @ Vie (septembre 2026). Propos recueillis par Marielle Mayo

 

Les Cahiers de Science & Vie : Votre ouvrage Les Origines du monde décloisonne les visions mythiques, philosophiques, scientifiques et littéraires du cosmos. Pourquoi ?

Jean-Pierre Luminet : Parce que la question des origines déborde les frontières disciplinaires. Si l’on ne garde que la science, on perd l’épaisseur symbolique et imaginaire ; si l’on ne garde que le mythe, on laisse de côté l’effort critique et rationnel ; si l’on oublie la littérature, on oublie que l’origine est aussi une expérience intérieure, et on se prive d’une source d’images et de langage que seule la langue poétique sait approcher. J’ai voulu faire tenir ensemble ces différentes manières de dire le commencement pour montrer qu’elles répondent, chacune à sa façon, à une même inquiétude fondamentale. Ce décloisonnement me semblait d’autant plus nécessaire qu’on raconte trop souvent l’histoire des idées comme une suite de remplacements : le mythe serait aboli par le raisonnement philosophique, la raison philosophique par la rigueur de la science. En réalité, les grandes questions ne meurent pas, elles migrent d’un langage à l’autre. Aujourd’hui encore, les hypothèses sur l’origine du monde croisent savoir, croyance, spéculation, vertige et création. C’est ce dialogue, ou parfois cette tension, que j’ai voulu rendre sensible.

 

CSV : La fascination pour les astres a traversé l’histoire. Comment l’expliquez-vous ?

J.-P.L. : Les astres ont cette singularité d’être à la fois familiers et radicalement étrangers. Tout le monde les voit, depuis toujours, mais personne ne peut les atteindre. Ils accompagnent la vie quotidienne tout en ouvrant sur un ailleurs. Le Soleil rythme les jours, la Lune rythme les mois, les saisons reviennent, certaines étoiles réapparaissent aux mêmes dates, tandis que les planètes semblent mener leur propre vie. Très tôt, les hommes ont donc compris qu’en observant le firmament, ils observaient plus qu’un décor : ils avaient sous les yeux un ordre, des régularités, peut-être même un message. Les astres ont été des horloges, des calendriers, des boussoles, des signes religieux, des objets d’interprétation et de rêverie. Le ciel est utile, mais il est aussi vertigineux. Il règle l’existence concrète, tout en posant la question de notre place dans l’Univers. Lever les yeux vers les étoiles, c’est déjà chercher à se situer dans le monde. De ce double statut naît la fascination.

CSV : À quand remontent les plus anciennes traces de cette curiosité pour le cosmos ?

J.-P.L. : À une antiquité extrêmement reculée. Avant même qu’apparaisse une astronomie rationnelle, les sociétés humaines ont observé la régularité des levers et couchers du Soleil, les phases de la Lune, le retour saisonnier de certaines étoiles, les déplacements des planètes visibles à l’œil nu. Cette curiosité s’est d’abord inscrite dans des pratiques : compter le temps, anticiper les saisons, régler les fêtes, orienter les architectures sacrées, transmettre des récits. Les premières formulations proprement rationnelles apparaissent en Grèce, chez les présocratiques, au VIe siècle avant notre ère, lorsqu’on commence à chercher dans le cosmos (en grec ancien : “ordre, beauté”) des principes naturels, et non plus seulement les conséquences de caprices divins. Relativement tardive, l’astronomie savante naît donc d’une rupture intellectuelle qui vient prolonger une très longue familiarité humaine avec le ciel, la curiosité cosmique étant presque aussi ancienne que l’humanité consciente d’elle-même.

Le Zodiaque de Dendérah
Cette dalle de grès en bas-relief provient du temple de Dendérah, au nord de l’actuelle Louxor en Egypte. Elle appartenait au plafond d’une chapelle dédiée à Osiris. La voûte céleste est représentée par un disque soutenu par 4 femmes, les piliers du ciel, aidées par des génies à tête de faucon. Sur son pourtour, 36 génies symbolisent les 360 jours de l’année égyptienne, divisée en périodes de dix jours appelées décans. Dans le cercle intérieur sont représentées des constellations, dont la Grande Ourse figurée au centre sous la forme d’une patte antérieure de taureau, ainsi que les cinq planètes connues alors. Leur disposition correspond à leur localisation dans le ciel entre le 15 juin et le 15 août 50 av. J.-C. Ce monument de l’époque gréco-romaine est un reflet du mélange d’éléments culturels égyptiens et des théories astronomiques et astrologiques grecques et babyloniennes qui s’est produit à partir du troisième siècle av. J.-C.
Paris, Musée du Louvre, Département des Antiquités Egyptiennes – D 38

 

CSV : Comment les grands récits mythologiques se sont-ils emparés de l’origine des astres ?

J.-P.L. : Ils l’ont fait en intégrant les astres à un grand récit de naissance du monde. Dans les mythes, les astres ne sont pas de simples objets lumineux : ce sont des êtres, des puissances, des signes, parfois les restes d’un corps primordial ou les acteurs d’un drame cosmique. En Mésopotamie, le cosmos surgit d’un combat originel ; en Égypte, il émerge des eaux premières ou du verbe créateur ; en Inde, d’un désir, d’un sacrifice ou d’un œuf cosmique ; en Grèce, du Chaos ; en Chine, d’un principe indifférencié ou du corps d’un géant primordial. Dans tous ces récits, les astres participent à la mise en ordre du monde. Ils marquent la séparation du haut et du bas, de la lumière et des ténèbres. Ce qui est frappant, c’est que ces récits ne cherchent pas à “expliquer” les astres au sens scientifique : ils leur donnent une place dans une vision globale de l’existence. Au-delà de l’origine des astres, ils disent ce qu’est le monde, d’où il vient et comment l’homme doit s’y tenir.

CSV : Quelle place occupent les conceptions du cosmos dans les scénarios de fin du monde ?

J.-P.L. : Une place décisive. On n’imagine jamais la fin d’un monde sans avoir, consciemment ou non, une certaine idée de la manière dont il a commencé et dont il est structuré. Cosmogonie et eschatologie se répondent. Si le cosmos est perçu comme un ordre voulu par les dieux, sa fin prendra la forme d’un jugement, d’une rupture ou d’un renversement de cet ordre. S’il est pensé comme un cycle, la destruction sera suivie d’une renaissance. S’il est connu comme un combat de forces contraires, la fin pourra être la victoire provisoire de l’une sur l’autre. La fin rejoue souvent, à rebours, le drame du commencement. Au-delà de la peur de l’anéantissement, elle révèle ce qu’une civilisation croit du temps, du destin, de la justice cosmique, de la nature et de la place de l’homme. Aujourd’hui encore, nos récits de catastrophes portent des visions implicites du monde, qu’elles soient religieuses, technologiques, écologiques ou scientifiques. Parler de la fin, c’est toujours, d’une certaine manière, reparler de l’origine.

CSV : Comment l’observation des astres a-t-elle nourri les conceptions anciennes du temps ?

J.-P.L. : Elle les a littéralement fondées. Le jour et la nuit, les phases de la Lune, le cycle annuel du Soleil, le retour de certains repères stellaires ont offert aux sociétés anciennes des rythmes visibles, fiables, répétitifs. Le temps n’était pas seulement ressenti, mais pouvait être objectivé, mesuré, partagé et socialement organisé. En Mésopotamie, en Égypte et ailleurs, l’observation du ciel a permis de construire des calendriers, de répartir les travaux, de fixer les fêtes, d’ordonner la mémoire collective. C’est un point fondamental : avant d’être conçu comme une abstraction philosophique, le temps a été lu dans les astres. Offrant une trame de périodicités, le ciel donnait à l’écoulement des jours une forme intelligible. Parce que les hommes ont vu revenir certains phénomènes célestes, ils ont pu penser la prévision, la répétition, la régularité, parfois même une certaine rationalité du monde. En observant les astres, les sociétés anciennes ont donc appris non seulement à mesurer le temps, mais à inscrire leur propre existence dans un ordre plus vaste qu’elles.

La “carte de Dunhuang”, composée au VIIe siècle et retrouvée dans les caves d’un monastère bouddhique chinois, décrit plus de 1 300 étoiles et leurs constellations.

CSV : À quoi servaient concrètement les savoirs astronomiques ?

J.-P.L. : D’abord à vivre ! Il faut se garder de les cantonner à la sphère savante. Observer le ciel, c’était répondre à des besoins vitaux : prévoir les saisons, fixer le calendrier agricole, savoir quand semer, récolter, déplacer les troupeaux, anticiper les crues du Nil, etc. Ces savoirs avaient aussi une fonction religieuse majeure. Ils permettaient de dater les fêtes, les rituels, les sacrifices, et de relier la vie humaine à un ordre cosmique. Dans certaines civilisations, ils avaient en outre une fonction politique, notamment en Chine : celui qui savait lire le ciel ou prédire les éclipses détenait aussi un pouvoir d’interprétation, de légitimation, parfois de décision. Plus tard, l’astronomie a aidé à la navigation. Bref, le ciel n’était pas seulement contemplé pour le plaisir ou pour la spéculation, mais constituait un instrument de mise en ordre du monde humain. C’est précisément ce mélange d’utilité concrète et de portée symbolique qui a donné à l’astronomie une place centrale dans l’histoire des civilisations.

CSV : Quel rôle ont joué les mathématiques et les instruments dans les progrès de la connaissance ?

J.-P.L. : Un rôle décisif, presque constitutif. Les mathématiques ont permis de transformer le ciel visible en un ciel intelligible. Elles ont donné les moyens de représenter les mouvements, d’en chercher les régularités, puis d’en dégager des lois. Chez les Grecs déjà, le cosmos devient un objet de géométrie ; plus tard, avec Kepler, Newton puis Einstein, les mathématiques cessent d’être un simple outil descriptif, devenant le langage même de la structure du monde. Quant aux instruments, ils ont sans cesse repoussé les frontières de l’observable. Aujourd’hui, on observe l’Univers non seulement sur l’ensemble du spectre électromagnétique, mais également dans de nouvelles “fenêtres” comme celles des neutrinos et des ondes gravitationnelles. Un instrument nouveau ne se contente pas d’ajouter des détails, mais oblige souvent à repenser l’ensemble. L’œil seul ne suffisait pas, l’intuition non plus. Il a fallu prolonger le regard par des dispositifs et discipliner la pensée par le calcul.

 

CSV : Comment les premiers systèmes du monde ont-ils été construits ?

J.-P.L. : Ils ont presque toujours été élaborés à l’intersection de trois exigences : rendre compte de ce que l’on observe, satisfaire une certaine idée de l’ordre rationnel et rester compatibles avec des représentations philosophiques ou religieuses dominantes. Le Timée de Platon est exemplaire à cet égard. Le cosmos y est pensé en termes géométriques, parce que la perfection du ciel exige une forme parfaite. Aristote bâtit ensuite un Univers fini, hiérarchisé, centré sur la Terre, où chaque chose a sa place naturelle et où les sphères célestes relèvent d’un ordre plus parfait que le monde sublunaire. Ptolémée, quant à lui, cherche à faire coïncider ce cadre général avec les observations, au moyen de constructions mathématiques complexes comme les épicycles. Ces systèmes procèdent d’un compromis entre observation et vision du monde et proposent une image rassurante et cohérente de l’ensemble du réel, ce qui explique leur longévité. Dès lors, changer de système du monde ne consiste pas seulement à corriger des calculs : c’est déplacer une architecture entière de pensée, une manière d’habiter intellectuellement l’Univers.

Le nom de Ptolémée, savant grec du IIe siècle, reste associé à celui d’une conception ancienne du cosmos : le géocentrisme. Il est ici représenté mesurant la distance Terre-Lune en utilisant un quadrant.

CSV : L’héritage grec s’est transmis dans l’Occident chrétien, notamment par l’intermédiaire des savants arabes. Quelle a été son importance ?

J.-P.L. : Elle a été immense. Les Grecs ont posé plusieurs fondations durables : l’idée que le ciel est intelligible, que ses mouvements peuvent être décrits géométriquement, qu’un système du monde doit être cohérent à la fois philosophiquement et mathématiquement. Cet héritage a été travaillé, traduit, enrichi par les savants arabes, qui ont joué un rôle décisif de passeurs et de commentateurs. Par leur intermédiaire, une grande partie du savoir antique est revenue en Occident médiéval. La chrétienté, de son côté, a d’abord entretenu une relation ambivalente avec cet héritage, mais peu à peu, une grande synthèse s’est mise en place entre raison grecque et théologie chrétienne, notamment avec Thomas d’Aquin. Il en a résulté une cosmographie où le monde physique et l’ordre spirituel se répondaient. Ce détour historique est capital pour comprendre que l’astronomie moderne est née d’une longue chaîne de transmissions, de traductions, de débats et de réinterprétations. La modernité scientifique est héritière d’une mémoire complexe, profondément méditerranéenne, grecque, arabe et chrétienne. Je ne néglige pas pour autant la longue et riche histoire de la science chinoise, mais malheureusement, elle n’a pas été diffusée en Occident.

 

CSV : Comment est-on passé du géocentrisme à l’héliocentrisme ?

J.-P. L : Par un déplacement lent, conflictuel, et intellectuellement très coûteux. Le géocentrisme n’était pas une absurdité naïve : c’était un système puissant, cohérent avec l’expérience immédiate, avec une grande tradition philosophique et une certaine vision religieuse du monde. Il a donc fallu bien plus qu’une intuition pour le renverser. Copernic accomplit un geste décisif en décentrant la Terre au profit du Soleil. Tycho Brahe fournit ensuite des observations d’une précision sans précédent. Kepler franchit un nouveau pas en abandonnant le cercle pour l’ellipse. Galilée, grâce au télescope, montre que le ciel n’est pas cette sphère parfaite et immuable qu’on imaginait. Enfin, Newton unifie ce qui paraissait séparé : la chute d’une pomme et la trajectoire d’une planète obéissent à une même loi. À partir de là, l’héliocentrisme devient le cadre explicatif le plus puissant. On passe d’un monde centré sur l’homme à un monde régi par des lois universelles. C’est une refonte profonde de notre rapport au cosmos.

Ce daguerréotype de la Lune, réalisé par John W. Draper le 26 mars 1840 depuis l’observatoire situé sur le toit de l’université de New York, est la première photographie astronomique connue.

CSV : Les astronomes d’aujourd’hui sont-ils toujours en quête de nouvelles réponses ?

J.-P.L. : Plus que jamais. Nous disposons d’outils d’observation d’une sophistication inimaginable pour les siècles passés, mais, loin de clore les questions, ils les multiplient. L’astronomie contemporaine ne cherche plus seulement à décrire le ciel ; elle tente de reconstruire l’histoire cosmique dans son ensemble : formation des étoiles, des galaxies, des systèmes planétaires, conditions d’apparition de la vie, nature de la matière noire, de l’énergie sombre, et même origine de l’espace-temps observable. En un sens, la science moderne a déplacé le mystère plutôt qu’elle ne l’a supprimé. Elle l’a rendu plus précis, plus techniquement formulable, mais non moins vertigineux. L’astronomie reste une enquête en cours, relancée à chaque progrès instrumental et théorique. Le ciel continue de répondre, mais il continue aussi de poser de nouvelles questions, car plus on explore loin dans l’espace, plus on remonte dans le temps et vers l’inconnu. C’est ce qui rend cette aventure si vivante.

Directeur de recherche au CNRS, Jean-Pierre Luminet est astrophysicien, écrivain, musicien et conférencier. Il vient de publier Les Origines du monde, éd. Bouquins, 2026

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