Les nuits étoilées de Vincent Van Gogh (5) : De Saint-Rémy-de-Provence à Auvers-sur-Oise

Suite du billet précédent  La Nuit étoilée de Saint-Rémy-de-Provence (2/2)

1. Paysage nocturne au lever de lune

Ce tableau (actuellement au musée Kröller-Müller, Otterloo, Pays-Bas) a été peint durant l’été de l’année 1889, alors que Vincent Van Gogh résidait à Saint-Rémy-de-Provence.

En juin 2002, l’astronome américain Donald Olson, de la Southwest Texas State University, s’est déplacé à Saint-Rémy-de-Provence avec son équipe afin de localiser l’endroit précis où le peintre se trouvait lorsqu’il a réalisé cette toile. En utilisant les tables des phases de la lune et un logiciel d’astronomie, ils ont pu calculer le jour et l’heure auxquels une pleine lune montante pouvait apparaître au-dessus de l’horizon à cet endroit. Deux dates étaient possibles : le 16 Mai et le 13 juillet 1889. Comme le blé de la peinture est mûr et moissonné, ils ont conclu que la bonne date devait être le 13 juillet à 21h08 heure locale, le lever de lune durant à peine 2 minutes.

Leur article, intitulé Dating van Gogh’s moonrise, a été publié dans le numéro de Juillet 2003 de la revue américaine Sky and Telescope. Chose étonnante, ce même 13 juillet 2003, année du 150ème anniversaire de la naissance de Van Gogh, on a pu observer un lever de lune identique au même endroit (bien qu’il y ait une pleine lune chaque mois, la lune repasse au même endroit du ciel et dans la même phase selon un cycle d’environ 19 ans.)

On peut se demander toutefois s’il était vraiment nécessaire de déplacer toute une équipe pour faire ce travail, et si, afin d’obtenir de son université les importants crédits nécessaires pour financer son expédition, Olson n’a pas quelque peu exagéré en faisant croire que le moment exact de la réalisation du tableau était inconnu. Il suffit en effet de lire (et Olson a déclaré l’avoir fait) la lettre que Vincent a adressée à son frère Théo le 15 juillet [lettre 790] pour connaître sa date d’exécution, à savoir le 13 juillet  :
« […] je ne peux faire que tripoter un peu dans mes tableaux. J’en ai un en train d’un lever de lune sur le même champ du croquis dans la lettre de Gauguin mais où des meules remplacent le blé. C’est jaune d’ocre sourd et violet. »

 Je ne le reprocherai certainement pas à Olson.  Moi-même chercheur, j’ai vite compris que tous les moyens étaient bons pour obtenir des crédits auprès d’administrations universitaires le plus souvent rétives et ignorantes…

2. Route avec étoiles et cyprès
Route avec étoiles et cyprès. Musée Kröller-Müller (Otterlo)

Ce magnifique tableau représente une route avec un cyprès sur le bord, et dans le ciel bleu sombre, la Lune au premier croissant de sa lunaison, ainsi que deux astres bas sur l’horizon.

Notons que cyprès et fin croissant de Lune sont des symboles récurrents chez Van Gogh, présents dans plusieurs toiles, dont le Cyprès [F613] dont on sait par la lettre [854] qu’il a été peint en février 1890, et Promenade au clair de lune au milieu des oliviers, peint en mai 1890 juste avant de quitter Saint-Rémy pour Auvers-sur-Oise :

A gauche : Cyprès, février 1890 (Metropolitan Museum, New York). A droite : Promenade au clair de lune au milieu d’oliviers, mai 1890 (Muée d’art de Sao Paulo, Brésil)

La seule mention de Route avec étoiles et cyprès dans la correspondance de Van Gogh figure dans la lettre du 24 juin 1890 qu’il écrit à son frère Théo depuis Auvers-sur-Oise :

«  Maintenant les toiles de là-bas sont arrivées, les Iris ont bien séché et j’ose croire que tu y trouveras quelque chose; ainsi il y a aussi encore des roses, un champ de blé, une petite toile avec montagnes et enfin un cyprès avec une étoile. » [Lettre 891]

La toile a donc été peinte à Saint-Rémy. On a une indication qu’elle a même probablement été peinte le mois d’avril grâce à une lettre antérieure datée du 29 avril 1890 : « Etant malade j’ai bien encore fait quelques petites toiles de tête que tu verras plus tard, des souvenirs du nord ». Parmi ces « toiles de tête » figure Cottages au coucher de Soleil, Réminiscence du Brabant, qu’il décrit un peu plus précisément dans une autre lettre écrite le même jour (en hollandais) mais adressée cette fois à sa mère et à sa sœur : « J’ai peint aussi, parmi d’autres choses, une réminiscence du Brabant, des cottages avec des toits en mousse et des haies de hêtres un soir d’automne avec un ciel agité, un coucher de soleil rouge parmi des nuages rougeâtres. » [Lettre 864].

A gauche, détail de “Route avec étoiles et cyprès”. A droite, “Cottages au coucher de Soleil, Réminiscence du Brabant”.

Or ces cottages sont très ressemblants à celui qui est représenté dans Route avec étoile et cyprès, qui daterait donc d’avril 1890.

Revenons maintenant au ciel du tableau. On est tenté de voir la planète Vénus dans le plus brillant des deux astres, l’autre pouvant être alors la planète Mercure. Supposant que la scène a été captée d’après nature (du moins le ciel, puisque le cottage est fait de mémoire), elle se déroulerait un peu avant le lever du Soleil, ce dernier situé encore sous l’horizon du côté gauche (comme en témoigne le voile blanchâtre, qui évoque celui de la Nuit étoilée). Mais à ce compte, le croissant de Lune ne devrait pas être éclairé par la droite ! Il y a donc une anomalie astronomique, qui semble déroger à l’exactitude habituelle de Vincent. Serait-ce donc une nuit étoilée imaginaire ?

Grâce aux calculs d’ordinateur on peut vérifier assez facilement si au cours de cette période il y a eu dans le ciel de Saint-Rémy un alignement Mercure – Vénus – croissant de Lune visible au-dessus de l’horizon. Le résultat est imparable : le 20 avril 1890 les trois astres étaient bel et bien alignés, non pas le matin, mais au coucher du Soleil, entre 19h et 20h15 (ce qui explique aussi que les paysans et la carriole sur la route rentrent de leur journée de travail aux champs).

Reconstitution du ciel à Saint-Rémy-de-Provence le 20 avril 1890 à 20h.
La Lune à son premier croissant du 20 avril 1890, comparée à celle de Van Gogh.

Comme on le voit cependant sur la reconstitution astronomique, la configuration reproduite par Van Gogh est symétrique à la réalité. Le fantasque Vincent a-t-il peint ce paysage en le regardant dans un miroir ? Pas tout à fait, puisque dans ces conditions le croissant de Lune devrait être à droite et pas à gauche (alors que dans les deux toiles susmentionnées datant de la même époque, Cyprès et Promenade au clair de lune au milieu des oliviers,  il est correctement orienté) :

Dans l’image miroir le croissant de Lune n’est pas éclairé du bon côté.

Intéressons-nous alors au cyprès. Comme je l’ai écrit dans le billet précédent, c’est chez Van Gogh un symbole très fort, lien entre le bas et le haut, entre la terre et le ciel. Dans ce tableau c’est une sorte de flambeau vertical partageant le ciel en deux moitiés égales:

Sélectionnons la moitié gauche et prenons son image miroir:

Image miroir de la moitié gauche du ciel.

Gardons la moitié droite telle qu’elle est :

Moitié droite du ciel

Réassemblons les images en les permutant : on retrouve assez exactement le ciel réel !

Une fois de plus, Van Gogh semble avoir réalisé un époustouflant  montage. On pourrait penser qu’il ne l’aurait pas fait de manière consciente, sinon il n’aurait pas manqué de parler dans sa correspondance d’une élaboration aussi sophistiquée. Cet argument ne tient pas la route. Après discussion avec Philippe André, mon ami psychiatre auteur d’une profonde étude sur Van Gogh mentionnée dans mes précédents billets, dans aucune de ses 902 lettres, Vincent évoque ses procédés de composition. Certes il dresse à son frère le catalogue systématique de ses peintures, en donne quelquefois le sens général, nomme minutieusement les couleurs, mais pour le reste: silence ! C’est sa cuisine. En réalité, Vincent était tout à fait conscient de ce qu’il faisait – ses lettres témoignent de sa lucidité entre les crises. En toute probabilité il a réellement vu l’inoubliable et rare alignement des trois astres à la date susmentionnée, au soleil couchant, et l’a mémorisé. Le tableau final est une fois encore un travail d’atelier. La recomposition de la configuration réelle, avec ses effets de symétrie, de miroir et de permutation n’est pas un moteur premier; elle n’a obéi qu’à l’impératif formel de la toile.

En ce sens,  cette œuvre rejoint bien la définition donnée par Delacroix au salon de 1846: « Un tableau est une machine dont tous les systèmes sont intelligibles pour un œil exercé ».

3. La maison blanche

Vincent quitte Saint-Rémy le 19 mai 1890. Après avoir rendu visite à Théo à Paris, Van Gogh s’installe à Auvers-sur-Oise . Il va y passer les 70 derniers jours de sa vie, du 20 mai au 29 juillet 1890. Le docteur Paul Gachet, ami de Cézanne et des peintres impressionnistes, a promis de prendre soin de lui à la demande de Théo. Grâce aux soins du docteur Gachet, l’activité artistique de Van Gogh est particulièrement intense : il peint plus de 70 tableaux, soit un par jour !

Parmi ceux-ci, une seule scène nocturne : La Maison blanche, la nuit, commencée à la mi-juin. Dans sa lettre à Théo datée du 17 juin il écrit : « Dans ce moment j’ai deux études en train […] La deuxième étude une maison blanche dans de la verdure avec une étoile dans le ciel de nuit et une lumière orangée à la fenêtre et de la verdure noire et une note rose sombre. » [Lettre 889]

La Maison blanche. Musée de l’Ermitage, Sant-Petersbourg (Russie)

La Maison blanche, la nuit a été le sujet d’une étude parue sur le site américain Sky & Telescope en avril 2001. Deux astronomes américains, Don Olson (déjà lui) et Russell Doescher ont cherché à savoir quelle était l’étoile représentée sur le tableau. Il se sont donc rendus à Auvers-sur-Oise, afin de retrouver la maison blanche. Ils en ont conclu qu’il s’agissait de Vénus, particulièrement brillante, le 16 juin 1890 à 19 h 30. C’était l’objet le plus brillant dans le ciel en ce mois de juin 1890.

Vincent mourra deux mois plus tard, le 29 juillet. A Auvers-sur-Oise il aura peint une toile par jour, mais n’y aura jamais représenté le soleil. Comme l’a joliment écrit Philippe André dans son article C’est en Provence que le talent de van Gogh s’est transformé en génie,  celui de la Provence était trop éclatant pour supporter une pâle copie…

4 réflexions sur “ Les nuits étoilées de Vincent Van Gogh (5) : De Saint-Rémy-de-Provence à Auvers-sur-Oise ”

  1. Bonjour à tous en ce lundi de Pentecôte que l’artiste aimerait peindre, peut-être, pour nous donner un peu d’esprit… Ou tout simplement écouter, ce matin, aux aurores, le chant de Raban Maur par vidéo interposée. Paraclet où est ton miracle, quand se confondent les lettres de « La superstition »_
    « Ou l’esprit saint » ? Confusion ou porte, en matière de langue, sait-on jamais!Laissons là l’anagramme et à nous, revenons, avec Vincent, le créateur…
    L’incontournable (comme on dit maintenant) Gaston Bachelard en parle merveilleusement :

    « Un jaune de Van Gogh est un or alchimiste, un or butiné sur mille fleurs, élaboré comme un miel solaire. Ce n’est jamais simplement l’or du blé, de la flamme, ou de chaise de paille ; c’est un or à jamais individualisé par les interminables songes du génie. Il n’appartient plus au monde, mais il est le bien d’un homme, le cœur d’un homme, la vérité élémentaire trouvée dans la contemplation de toute une vie. Ce feu, au ciel, grossit justement les étoiles. Jusque-là va la témérité d’un élément actif, d’un élément qui excite assez la matière pour en faire une nouvelle lumière. » Fin de citation.

    Et voici, gens d’université d’Amérique et d’Australie, grands seigneurs bien endentés de venir envahir le jardin du peintre pour tout savoir de lui, de ses tableaux sans laisser de côté le moindre détail…Ma foi, tant que le contribuable paie, on peut toujours jeter l’argent par les hublots et rêver de tourisme martien, n’est-ce pas ?

    Descendons un peu pour voir mieux, peut-être, l’univers de la star !
    Monsieur Luminet, des blés moissonnés à la mi-juillet à cette époque-là, c’est peut-être un peu tôt, non ? Et puis, qui vous certifie que Vincent disait vraiment tout à Théo, dans ses lettres ?
    Faut-il prendre pour argent comptant la découverte d’Aragon, analyste certifié, qui fait apparoir une parfaite concordance entre certains ciels du peintre et le phénomène physique dit « turbulence » ?
    Et quid de la corrélation établie par James R Beattie et Neco Kriel entre les tourbillons des pépinières d’étoiles et le coup de pinceau du maître ?
    La luminance, paraît-il, correspondrait à la sensation de luminosité qui définit pour couper court, le contraste entre objets et Vincent Van Gogh l’utilise, d’après les savants.
    Les turbulences de l’esprit auraient-elles un rapport avec les turbulences de la matière ?
    La question du candide va de soi et elle s’adresse à notre maître éclaireur, maestro des étoiles, Monsieur Jean-Pierre Luminet.
    Il y a une bonne quinzaine d’années, la NASA et ses chercheurs bien payés (Tant mieux pour eux!) racontaient que les nuages de poussière interstellaire tourbillonnant autour de V838Monocerotis, rappelaient fortement ceux du peintre dans La nuit étoilée et Nuit étoilée sur le Rhône.
    Oui et alors ? Qu’est ce que ça change à la nuit de l’être chez les gens d’en-bas qui n’ont pas d’argent pour faire les grands voyageurs et qui, oncques, n’iront contempler une promenade au clair de lune dans un musée d’art brésilien ?
    Dans l’univers social et culturel, voici l’enjeu : relier le bas et le haut, la terre et le ciel.
    Mais relier dans la précision, la beauté.Pour sortir de la crise, de l’ornière, peut-être, pourrions-nous nous aider ?
    On parle beaucoup d’esprit saint, ce jour de Pentecôte, et d’esprit créateur dans le billet admirable de M.Luminet. Un esprit sain…Quèsaco, bonnes gens ?
    Permettez moi de citer un petit passage de « Courrier sud » lu dans “Saint-Exupéry Paraclet”:

    « Nous nous sentions repris par cette vieille ritournelle, par cette vie faite de saisons, de vacances, de mariages, et de mort. Tout ce tumulte vain de la surface »

    Sincèrement, entre nous, les choses ont-elles changé ? Relisez la fin de la pièce Intermezzo de J.Giraudoux et puis…Rideau.

    Je viens de rouvrir « L’intuition de l’instant » de Gaston Bachelard (Encore lui, va dire le maître!) où le troisième chapitre sur l’idée du progrès et l’intuition du temps discontinu, se termine par le mot « bonté ». Il est question dans les dernières lignes dudit chapitre, de la proximité de la fontaine de Siloé où la vue se dessille, de rédemption et d’éternité.
    J’eusse été bien inspiré, il y a vingt-trois ans, de poser une question, céans, dans la pièce d’à côté, autrement dit la cuisine, à mon hôte, celui qui, quelques pages plus loin, dans le livre susmentionné, écrit l’introduction à la poétique de Bachelard.
    Dans sa subtile matière, Jean connaît ma question. Je sais qu’il me répondra.
    Merci à vous, Monsieur Luminet, de nous donner la possibilité de réfléchir sur une

    « vérité théâtrale et loi intersidérale »

    dont vous connaissez avec le physicien et l’artiste la renversante anagramme.
    A vous tous, une belle et bonne Pentecôte.

    m

  2. “Dans l’univers social et culturel, voici l’enjeu : relier le bas et le haut, la terre et le ciel.”

    C’est une chose difficile à réaliser quand on est dans la jungle ou la bataille, et presque impossible quand on a réellement quelque chose à donner.

    Ceci pourtant au nom d’un genre d’amour.

    Voilà l’envers du décor et la réalité, Garo.

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    Merci

    Bonjour!

    Comme c’est juste, ce que vous écrivez là, Monsieur Bardou!

    Dans la jungle, la terrible jungle….
    “La force du lion, et la patience du renard” (Démocratie française, page 172)
    “Que mon pays, à la semblance du beau Phénix, s’il meurt un soir le matin voie sa renaissance” d’après Guillaume Apollinaire, cité en exergue de “2 Français sur 3”
    Cordialement
    M

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