La mort de Tycho Brahe (24 octobre 1601)

Hommage à Tycho Brahe, astronome danois mort le 24 octobre 1601 à Prague.

Le texte qui suit conte les derniers jours de la vie de Tycho Brahe. Il reproduit, agrémenté d’images, le dernier chapitre de mon roman La discorde céleste, paru en  2008 aux éditions J.C. Lattès, repris en Livre de Poche en 2009 et dans l’ouvrage complet Les Bâtisseurs du ciel (J.C. Lattès, 2010). Il existe également une traduction en espagnol, titrée El Tesoro de Kepler (Ediciones B, 2009)

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 Afin de mieux suivre le déroulement du récit, je donne en préambule un bref rappel sur les personnages mis en jeu (parfaitement historiques, bien qu’il s’agisse d’un roman)

Personnages

tycho_brahe1Tycho Brahé (1546-1601). Astronome danois, qui se fit connaître par la description de l’étoile nouvelle apparue en 1572. Il put ensuite mener ses travaux grâce à l’octroi par le roi Frédéric II de Danemark d’un domaine sur l’île de Hven, où il fit construire le mythique observatoire d’Uraniborg. Là, entouré d’étudiants, de savants et de princes, Brahé accumula pendant vingt ans des mesures à l’œil nu d’une incroyable précision, notamment sur les positions de la planète Mars. N’admettant pas le système de Copernic, il chercha un compromis et le combina à l’ancien système de Ptolémée : pour lui, les cinq planètes connues tournaient autour du Soleil, l’ensemble faisant lui-même le tour de la Terre immobile. Dépossédé de ses biens, il quitta le Danemark et, en 1599, devint le mathématicien impérial de l’empereur Rodolphe II à Prague. C’est là qu’il fut assisté par Johann Kepler, au cours d’une collaboration orageuse. A sa mort brusquement survenue en 1601, il fut enterré en grande pompe à l’église Notre-Dame de Tyn à Prague. Johann Kepler lui succéda comme mathématicien impérial et utilisa ses données pour développer ses propres théories sur l’astronomie.
Christine Brahé, née Jorgensdatter (1549-1604), fille de paysan et épouse morganatique de Tycho, survécut trois ans à son mari et fut enterrée auprès de lui. Les fils de Tycho Brahé, Tyge (1581-1627) et Jorgen (1583-1640), ne tinrent pas les promesses que leur père avait placées en eux, Tyge s’occupant des finances et Jorgen d’alchimie et de médecine. Ses filles Madeleine (1574-1620), Sophie (1578-1655) et Cécile (1580-1640) eurent une jeunesse délurée, tandis qu’Elisabeth (1579-1613), mise enceinte par le secrétaire de Tycho, Franz Tengnagel, dut épouser ce dernier dans la quasi-clandestinité.

keplerJohannes Kepler (1571-1630). Mathématicien, astronome et physicien, le plus prolifique de l’histoire avec Newton et Einstein. Il est surtout connu pour avoir découvert que les planètes ne tournent pas en cercle autour du Soleil, mais en suivant des ellipses. Ses innombrables découvertes passèrent à peu près inaperçues des autres savants de son temps, notamment de Galilée. Mais Newton en comprit toute la valeur, et elles lui fournirent la base de la découverte du principe de la gravitation universelle.. Issu d’un milieu extrêmement défavorisé, et après une enfance difficile marquée par la pauvreté et les maladies, Kepler réussit à rejoindre l’université de Tübingen, où Michael Maestlin l’initia aux doctrines de Copernic. Après avoir enseigné les mathématiques à Gratz, il fut appelé à Prague auprès de Tycho Brahé pour devenir son principal assistant et donner forme à ses milliers d’observations astronomiques. Mais Tycho Brahé n’étant pas copernicien, leur collaboration fut une longue discorde. À la mort de ce dernier en 1601, Kepler lui succéda comme astronome de l’empereur Rodolphe II. Il conserva la même fonction auprès de l’empereur Mathias (1612-19), puis auprès de Ferdinand II en 1619, et en 1628 auprès du duc de Wallenstein. Pris dans la tourmente de la Guerre de Trente Ans, il mourut épuisé par la fatigue et la misère.

barbara-kepler-detailBarbara Kepler, née Mulleck ou Müller (1573-1611) épousa Johann Kepler en 1597 à l’âge de 24 ans, après avoir déjà été deux fois veuve. Sa fille Regine, issue d’un premier mariage, fut élevée par le couple. Barbara eut avec Johann cinq enfants, dont deux moururent au berceau. Fière et acrimonieuse, Barbara harcela Johann toute sa vie, devint folle et mourut en 1611, suivie de près dans la tombe par un de ses fils.

rudolfiiRodolphe II de Habsbourg (1552-1612), petit-fils de Charles Quint, roi de Bohème et de Hongrie, puis Empereur du Saint Empire romain germanique de 1576 à 1612. Protecteur des arts et des sciences (Arcimboldo, Tycho Brahe, Kepler) mais introverti et mélancolique, sujet à des accès de folie. Féru d’ésotérisme, il s’entoura d’une cour de mages, alchimistes et astrologues. Son incapacité à régner fut le prélude à la guerre de Trente Ans.

Thaddeus Hajek

Thaddeus Hajek, dit Hagecius (1525-1600), humaniste, astronome et médecin personnel de l’empereur Rodolphe II qui le fit chevalier. Après avoir publié des travaux sur la supernova apparue en 1572 dans la constellation de Cassiopée, il eut une correspondance scientifique suivie avec Tycho Brahe, et joua un rôle important en persuadant Rodolphe II d’inviter Brahe (et plus tard Kepler) à Prague.

jesseniusJan Jesensky, dit Jessenius (1566-1621), médecin, philosophe et homme politique. Professeur d’anatomie à l’Université de Wittenberg, puis doyen de l’université de Prague, il effectua la première dissection publique d’un corps humain en 1600, en présence de l’empereur Rodolphe. C’est lui qui prononça l’oraison funèbre de Tycho, mentionnant la rétention d’urine comme cause de sa mort.

Pierre de RosenbergPetr Vok, baron Pierre de Rosenberg  (1539 –1611), puissant seigneur de la Cour de Rodolphe, représentant de la noblesse tchèques faisant partie des catholiques modérés. En 1601, en proie à des difficultés financières, il dut vendre à Rodolphe II le célèbre château familial de Krumlov.

Minkowitz, conseiller impérial de Rodolphe II.

Franz Tengnagel  (1576-1622), noble de Westphalie, « intendant » de Tycho à partir de 1595 à Hven, Wandsbeck et Prague. Intriguant, il épousa sa fille Elisabeth Brahe après l’avoir mise enceinte. A la mort de Tycho, il mena une carrière politique auprès des Habsbourg. En 1609 il écrivit une brève et prétentieuse préface au génial traité de Kepler, Astronomia Nova.

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Tycho avait assisté, l’après-midi, en compagnie de l’empereur et d’une bonne partie de la cour, à la première dissection en public d’un cadavre humain, par son ami le doyen de la faculté de médecine de Prague : le professeur Jessenius. A la fin de la leçon d’anatomie, Rodolphe, en proie à une profonde mélancolie, avait désiré s’isoler au lieu de débattre de cette séance avec l’aréopage de savants et d’artistes qui l’entourait toujours. Kepler, trop sensible, avait dû quitter l’amphithéâtre au premier coup de scalpel. Or, c’était avec lui que Tycho aurait aimé philosopher sur le sujet. Depuis le retour de son assistant, un mois après le mariage très discret d’Elisabeth et de Tengnagel, il ne pouvait plus se passer de lui, goûtant sa conversation plus que tout au monde, d’accord sur tout, sauf bien sûr l’héliocentrisme, auquel il résistait farouchement. Il arrivait à l’improviste dans l’appartement de Johann, s’invitait à table, couvrait Barbara et Régine de cadeaux et d’attentions, veillant à ce qu’elles ne manquent de rien. Et quand l’empereur le convoquait, ce qui arrivait de plus en plus souvent, il forçait Kepler à l’accompagner, malgré le peu de goût que celui-ci avait pour le cérémonial.

L’amphithéâtre se vidait. On n’osait se regarder, comme si on avait participé à un crime ou à une orgie. Le cadavre disséqué avait été emporté, mais des traces de sang et quelques viscères maculaient encore le dallage. Machinalement, Tycho répondait aux saluts que chacun lui faisait en silence. On se serait cru à des funérailles. Tengnagel s’approcha de lui.
— Ne crois-tu pas que tu ferais mieux d’être aux côtés de ma fille, lui dit-il sans aménité, alors qu’elle peut accoucher d’un moment à l’autre ? Mais tu t’en fiches, hein, maintenant que tu as obtenu ce que tu voulais de moi ! Disparais de ma vue.
Son gendre ne se le fit pas dire deux fois. Tycho sortit à son tour de l’amphithéâtre. Il n’avait aucune envie de rentrer au palais Curtius affronter cette famille qui l’avait trahi. Dans le couloir, deux hommes bavardaient avec animation. Il connaissait le baron Rosenberg et le conseiller Minkowitz, deux proches de l’empereur, qui encourageaient Rodolphe à soutenir sans compter les arts et la philosophie, l’appelant nouvel Auguste et nouveau Mécène. Ils avaient contribué à l’obtention de la considérable pension dont Tycho jouissait. Il ne comprenait d’ailleurs pas très bien pourquoi ces gens qui ne s’intéressaient pas aux choses du savoir l’avaient soutenu. Mais qu’importait ! C’était de joyeux compagnons qui sauraient le sortir de sa morosité.
Le Palais Curtius, demeure de Tycho Brahe à Prague (vue moderne, photographie par J.P. Luminet)
Le Palais Curtius, demeure de Tycho Brahe à Prague (vue moderne, photographie par J.P. Luminet)
Depuis sa demeure au Palais Curtius, Tycho pouvait se rendre directement par cet escalier au château de Hradcany, dans les appartements de l'empereur Rodolphe ( (vue moderne, photographie par J.P. Luminet)
Depuis sa demeure au Palais Curtius, Tycho pouvait se rendre directement par cet escalier au château de Hradcany, dans les appartements de l’empereur Rodolphe ( (vue moderne, photographie par J.P. Luminet)
La résidence du baron Rosenberg étant à deux pas de la faculté de médecine, c’est là qu’ils choisirent de faire leurs agapes. Naturellement la conversation tourna autour de la leçon d’anatomie. Et plus leur ivresse avançait, plus leur propos tombaient dans la scatologie la plus macabre. Le jeu était de couper l’appétit et d’augmenter la soif des deux autres convives.
— Seigneur Tycho, bafouilla le conseiller impérial Minkowitz, vous qui savez tant de choses, croyez-vous que les rouleaux de boudins que nous avons dans le ventre sont plus longs chez ceux qui ont le plus d’appétit ?
— C’est vraisemblable, répondit Tycho en se tapant sur la panse, et mes intestins, mes boudins comme vous dites, doivent mesurer au bas mot cent coudées.
— Si c’est le cas, intervint le baron, vous devez produire des merdes considérables.
— Ça, ce n’est pas si sûr ! Les deux chiens que m’avait offerts le roi d’Ecosse, et qui vient d’être couronné roi d’Angleterre sous le nom de Jacques Ier, étaient des molosses. Mais Pollux, la femelle, faisait d’énormes crottes, tandis que Castor, le mâle, n’en faisait que de ridiculement petites.
— Pollux ? Drôle de nom pour une chienne ! Ce serait donc une question de sexe ?
— Peut-être. J’ai marché l’autre fois dans la merde d’une levrette de Sa Majesté. Eh bien, croyez-moi, messieurs, la mer Noire, en comparaison, n’est jamais qu’un canal de Benatky !
Le baron Rosenberg s’esclaffa en se tapant les mains sur les cuisses. Le conseiller Minkowitz, perplexe, continuait sa pensée :
— Mais alors, si vos tripes sont plus grosses et plus longues que les autres, non seulement votre contenance est plus grande que celle de la plupart des humains, mais votre temps de continence également. Contenance, continence, c’est amusant, n’est-ce pas ? Ah, ah ! Contenance, continence !
— Je vais vous le prouver, monsieur le conseiller. Abandonnons ce tokay, qui ne convient qu’aux femmelettes et aux Italiens. Je vous parie, messieurs, une coucherie avec ma fille Cécile contre un tonneau de vin français, que je peux boire coup sur coup six pintes de bonne bière de mon ami Scultetus, et que je reste ensuite une heure en contenant mon eau !
— Six pintes ? Une heure sans pisser ? C’est impossible ! s’exclama le baron. Vous allez éclater ! Je m’y refuse.
— Pourquoi, grinça Tycho, ma chaste Cécile ne vous convient-elle pas ? Les préférez-vous un peu plus expérimentées, comme Sophie la sage ? Elisabeth n’est pas disponible actuellement, à moins que la leçon d’anatomie vous ait donné des idées d’aller de votre instrument explorer le ventre d’une parturiente ! Mais j’ai mieux encore ! Faute de Cythère, que diriez-vous d’un voyage à Lesbos ? Mon aînée Madeleine vous y conviera. Désolé, monsieur le baron, de ne pouvoir vous offrir ma femme. Une paysanne encore crottée… D’ailleurs, elle ne vaut rien dans le déduit. Croyez-moi, je sais de quoi je parle.
Il se leva de sa chaise en vacillant et hurla vers le plafond :
— Seigneur, Seigneur ! Quel crime ais-je commis pour que Tu me dotes d’une telle lignée de barbares ?
Puis il s’effondra, la tête entre ses bras croisés et se mit à sangloter. Jugeant qu’il était temps de faire partir ses invités, le baron Rosenberg vint lui tapoter l’épaule :
— La journée à été éprouvante, cher ami, allons nous reposer.
Tycho se redressa, le nez de travers, frappa du poing contre la table et lança :
— Ah non ! Je vous ai lancé un défi, je le tiendrai. Six pintes, une heure sans pisser.
Deux laquais roulèrent un tonneau qu’il dressèrent devant Tycho. Il refusa les grosses chopes en faïence aux délicats dessins bleus pour en choisir une en étain, car son père, expliqua-t-il, n’utilisait que cela. Il en arracha le couvercle, qui l’aurait gêné. La salle s’était remplie de la domesticité du baron venue assister à l’exploit. Il ne laissa le soin à personne de remplir la chope, la tenant en biais sous le robinet pour qu’il y ait le moins de mousse possible. Durant un long moment, son visage disparut presque derrière le récipient. Ne bougeaient que ses joues et son double menton. Il reposa la chope en poussant un gros soupir. Sa moustache rousse était ourlée de neige. Il renouvela l’opération cinq autre fois. Enfin, sous les applaudissements, il se rejeta au fond de son siège en soufflant. Le conseiller Minkowitz regarda l’horloge et annonça qu’il était huit heures trente.
— Trente-deux, précisa Tycho. Si nous soupions ? Cet exercice m’a donné faim.
Ils soupèrent donc, et copieusement. Tycho ne but que du vin rouge, expliquant doctement que c’était la moins diurétique des boissons. Les deux autres émirent de petits sifflements qui se voulaient d’admiration, mais qui ressemblaient plutôt au murmure d’une fontaine. Tycho ne fut pas dupe :
— On ne triche pas, messieurs. Veuillez arrêter ces bruits incitatifs.
Ils se goinfrèrent pendant une heure. Puis, par défi, Tycho attendit encore cinq minutes avant de se diriger vers le laquais porteur d’un seau d’aisance. Rien ne vint. Tycho se mit à siffler, les autres l’imitèrent, de sorte que la maison du baron Rosenberg finit par ressembler à une volière. Il se sentait ballonné, une vague douleur lui pesait dans les reins. Il décida de rentrer seul, à pied, par les jardins, estimant que cette belle nuit d’octobre lui ferait le plus grand bien.
— Et puis, ajouta-t-il, un sycomore ou quelque autre essence rapportée des Indes inspireront ma vessie. Adieu, messieurs.
La voûte céleste était nette de tout nuage. Elle étincelait de toutes ses étoiles. L’ivresse de Tycho se dissipa d’un coup. Il se morigéna de perdre son temps à des jeux stupides avec des imbéciles, alors que sa place était là-haut, dans son observatoire. Son envie d’uriner devenait douloureuse. Faute de sycomore, il essaya sous un orme. En vain. Il songea que la Lune était en conjonction avec Saturne. La façade du palais Curtius était plongée dans l’obscurité. Seule la fenêtre de l’appartement de Kepler était éclairée. Tycho se dit en souriant que son assistant était en train de se colleter avec Mars. Il monta avec peine les marches du perron en se tenant à la rampe, et s’aperçut qu’il avait oublié le bâton d’Euclide chez le baron. Jamais ça ne lui était arrivé auparavant. Il eut peur. C’était un signe. Il allait mourir.
— A moi, au secours, n’y a-t-il donc personne ici pour me servir ?
Le concierge apparut en haut du perron, un chandelier à la main. Il avait l’habitude de voir son maître dans cet état, aussi le prit-il sous son bras et l’entraîna jusqu’à sa chambre. Quand il l’eut couché, cet excellent serviteur estima qu’il pouvait en faire de même, remettant à demain l’ordre que Tycho lui avait bredouillé plusieurs fois alors qu’il le hissait jusqu’à son lit, d’aller chercher sa canne chez le baron Rosenberg. Il s’en allait fermer les portes du palais avec le sentiment du devoir accompli, quand il entendit hurler :
— Du sang ! Je pisse du sang ! Un médecin, vite !
Le concierge revint précipitamment dans la chambre pour contempler le pitoyable spectacle d’un Tycho sans nez, nu et debout devant le vase de nuit. Poussé par la curiosité, le concierge regarda le fond du vase. Il y avait effectivement un filament rosâtre au centre d’une minuscule flaque d’urine.
Dix minutes après, toute la famille fut à son chevet. On finit par trouver dans la ville basse un médecin des pauvres qui, très fier d’avoir à soigner un aussi haut personnage, le purgea et le saigna d’abondance. Tycho ne put fermer l’œil de la nuit, tant les douleurs qu’il ressentait dans la vessie étaient atroces.
En fin de matinée, l’empereur alerté fit dépêcher auprès de lui ses trois meilleurs médecins personnels, dont Thaddeus Hajek, qui connaissait bien Tycho pour l’avoir rencontré jadis à Ratisbonne, puis visité à Venusia, et enfin dans le Holstein.
Hajek ne put pas grand chose de plus, sinon de recommander au malade une diète totale, modérée seulement par un bouillon léger une fois par jour. La douleur s’apaisa un peu dans la journée quand, un peu gêné, le baron Rosenberg lui rapporta le bâton d’Euclide, que Tycho n’avait cessé de réclamer. Par crânerie et pour montrer à son visiteur que ce n’était qu’un malaise passager sans rapport avec leur beuverie de la veille, il commanda qu’on leur serve un pâté et du vin. Les médecins poussèrent les hauts cris, mais Tengnagel, qui n’avait pas quitté le chevet de son beau-père bien que celui-ci ne lui ait pas adressé la parole, soutint que la faim était la preuve du rétablissement de leur patient, et les congédia.
La modeste demeure de Kepler dans la basse-ville de Prague
La modeste demeure de Kepler dans la basse-ville de Prague
Kepler n’apprit la maladie de Tycho qu’à midi, alors qu’il se rendait comme d’habitude à l’observatoire observer le soleil à son zénith. Il accomplit sa tâche, puis rentra chez lui se restaurer et, vers deux heures, décida d’aller aux nouvelles. Il trouva porte close. Devantelle, les médecins de l’empereur, furieux, l’informèrent de la situation : en ne respectant pas la diète qu’ils lui avaient prescrite, Tycho était en train de se tuer. Et Kepler songea que Tengnagel l’y aidait diablement. Il leur conseilla d’alerter l’empereur. Lui-même partit chercher Jessenius, car il savait que Tengnagel ne pourrait lui refuser l’entrée : le doyen connaissait trop de choses sur lui. Quand les deux hommes revinrent, ils entrèrent sans difficulté dans la chambre. Mais le mal était fait. Tycho, nu, allongé sur le dos, la face violacée autour du trou noir de son nez, gémissait doucement en se tenant le ventre. Le souvenir de son premier enfant mort transperça la mémoire de Kepler. Seule Madeleine était à son chevet. Au fond de la pièce, assis autour d’une tablette, Tengnagel et Rosenberg vidaient une bouteille de vin. Jessenius leur ordonna de sortir.
— Et lui ? demanda Tengnagel en désignant Kepler.
— J’ai besoin du professeur pour m’assister. Allez vous saouler ailleurs.
Tycho était inconscient. L’anatomiste le palpa un peu partout, tandis que Kepler l’aidait à retourner son patient. Enfin :
— Tous ses organes partent à vau-l’eau. Le foie et la vessie sont durs comme de la roche. Le cœur bat trop vite. Il n’y a plus grand chose à faire, sinon soulager ses douleurs avec des concoctions de graines de pavot.
— Absurde ! fit une grosse voix. Depuis quand un dépeceur de cadavres se mêle-t-il de soigner les vivants ?
Thaddeus Hajek et les médecins de l’empereur étaient revenus en force. Ils étaient six, maintenant, sans compter leurs aides et leurs étudiants. Très vite, la chambre fut transformée en arène romaine, où les gladiateurs s’envoyaient à la face les âmes d’Hippocrate, de Galien, de Celse et de Paracelse, des humeurs sèches contre des humeurs humides, sans oublier quelques planètes, Mercure, Jupiter et Saturne surtout. Kepler jugea qu’en ce qui le concernait, la plus belle preuve de courage serait la fuite. Dans le vestibule, en plus de toute la domesticité inquiète pour leur emploi si le maître venait à disparaître, la famille Brahe n’était représentée que par Madeleine. Elle interrogea Kepler qui ne lui répondit que par un signe d’impuissance. Il ne restait plus qu’à attendre.
L’agonie dura douze jours. Les premiers temps, Tycho, qui ne pouvait trouver le sommeil tant la douleur était vive, réclamait en secret, la nuit, des « petits plats » comme il disait, que Tengnagel lui servait avec diligence. La fièvre le prit. Puis le délire. Kepler venait tous les jours prendre des nouvelles, mais le chevet du mourant lui était interdit. Seule sa famille y avait accès, ainsi que les médecins. Car ils étaient tous revenus au palais Curtius, Tyge, Jorgen, Cécile. Seules Christine et Elisabeth manquaient à l’appel : l’épouse de Tengnagel et sa mère s’étaient retirées à la campagne pour l’accouchement.
Enfin, dans la nuit du vingt-trois au vingt-quatre octobre, vers quatre heures du matin, on tambourina à la porte de Kepler. C’était Madeleine.
— Il vous réclame, dit-elle d’une petite voix.
Il la suivit, ensommeillé, le long des couloirs qu’éclairait le chandelier du domestique.
— Cela fait une semaine qu’il n’arrête pas de vous demander. Hélas, ce bon à rien de Tyge, qui pose désormais au chef de famille, mais qui n’est qu’un jouet entre les mains de ce maudit chevalier, s’oppose à votre présence, arguant que vous allez vous disputer une nouvelle fois et que cela risque d’être fatal à notre père.
— Mais alors, pourquoi cette nuit ?
— Sa fièvre est tombée d’un coup il y a une heure. Il nous a parlé d’une voix claire et nette et nous a ordonnés de vous appeler. Tengnagel a émis quelques objections, mais vous connaissez mon père, quand il veut quelque chose, il l’obtient.
Signature de Tycho Brahe datée du 12 mars 1601, quelques mois avant sa mort.
Signature de Tycho Brahe datée du 12 mars 1601, quelques mois avant sa mort.
Il régnait dans la chambre une atmosphère moite imprégnée d’odeurs aigres que ne parvenaient pas à cacher les bougies parfumées. Assis et adossé à des coussins, Tycho eut un large sourire en voyant arriver son assistant. Il n’avait pas son nez, et sa face, d’un rouge violacé, en semblait encore plus ronde.
— Sortez tous, dit-il d’une voix ferme. Monsieur Kepler et moi avons à causer.
La douzaine de personnes présentes, y compris ses fils et le docteur Hajek obéirent. Une fois la porte refermée derrière eux, il désigna à Kepler un petit fauteuil près du lit.
— Je suis heureux de voir, Tycho, que tu te rétablis.
— Ne dis pas de sottise, mon ami. Si tu avais étudié un peu de médecine au lieu de ton fatras théologique, tu aurais diagnostiqué ce qu’on appelle l’euphorie moribonde. Ne proteste pas et laisse-moi parler. Je n’ai que peu de temps. J’ai eu des torts envers toi. Un grand tort : celui de ne pas t’avoir fait confiance. Celui d’avoir gardé par devers moi toutes les observations qui risquaient d’abonder dans le sens de ta théorie et de nuire au système de Tycho. Je les retenais comme je retiens mon urine. En somme, je meurs par où j’ai péché.
Il eut un pâle sourire qui se transforma en grimace de douleur :
— Ça va revenir, ça va revenir, grinça-t-il. Je souffre, nom de Dieu, je souffre.
— Ne jure pas, supplia Kepler en lui posant la main sur le front.
— As-tu fait l’horoscope de la journée qui vient ? Non ? Qu’importe ! Il me faut aller vite, maintenant. Ma canne… Mon bâton d’Euclide… Je te le lègue. C’est tout ce que je peux faire pour toi. Non, autre chose. Hier, enfin, je ne sais plus, l’autre jour, le conseiller Barwitz est venu me voir, au nom de l’empereur. Il m’a juré que tu me succéderas comme mathematicus impérial. Aïe ! Mon ventre !
— Calme-toi, Tycho, repose-toi…
— Kepler, j’ai fait un rêve cette nuit… Je voyais Atlas, désolé, contempler un monde dont ton Copernic avait rompu les cercles et les anneaux, moi j’avais pris sa place et m’étais mis sous le globe terrestre de façon à le porter sur mon dos, tandis que Ptolémée, criant et gesticulant, cherchait à empêcher que cette motte de terre en forme de sphère ne s’abîme dans le néant… Le néant, tu entends ?
— Ne te tracasse pas ainsi, Tycho.
— Le bâton d’Euclide… Tu en connais le secret. Maestlin a dû te le révéler… Brave Maestlin… Quel gâchis… Que de temps avons-nous perdu… Enfin, tu es là, toi. Notre fils, à tous deux… Hâtons-nous. Ils attendent, derrière, les vautours. Ils tremblent que je te lègue ma fortune. Ils ignorent, ces ânes, que cette fortune est là, dans cette canne. Mais pas seulement…
Péniblement, il sortit d’en dessous de son oreiller une petite clé d’or.
— Ils ne vont pas attendre que je sois sous terre … Ils vont fouiller partout, dans mon cabinet, ils vont démonter mes meubles, ouvrir mes matelas… Mais là-haut, ils ne chercheront pas. Sur le socle du grand quart de cercle, j’ai creusé moi-même une niche. Tout y est. Trente-huit ans à scruter les cieux. Toute une vie. Ma vie… Sois franc, Kepler, ma vie a-t-elle été utile à quelque chose ? Non, ne réponds pas ! Je viens de trouver un très beau vers, parfaitement composé : Ne frustra vixisse videar. « Que je ne semble pas avoir vécu en vain ». Fais en sorte, mon fils, que je ne paraisse pas avoir vécu en vain. Appelle-les, maintenant. Les tables… Achève-les, publie-les ! Moi, je vais enfin savoir si c’est moi qui avais raison, ou Copernic. Ou toi.
Une feuille du cahier d'observations que Tycho confiera à Kepler à sa mort.
Une feuille du cahier d’observations que Tycho confiera à Kepler à sa mort.
Quand tous furent rentrés, il annonça sa décision de donner sa canne à Kepler et prit même le soin de leur demander leur avis. Seul Tyge fit la grimace : le sceptre lui échappait. Mais comme Tengnagel, grand seigneur, concédait le présent à cet obscur tâcheron, l’aîné Brahe ne pouvait faire mieux. Ou pire.
En guise d’adieu, tandis que Kepler se retournait sur le seuil, appuyé sur la tête de sphinx en vieil ivoire qui servait de pommeau, Tycho lui répéta :
— Ne frustra vixisse videar. Que je ne semble pas avoir vécu en vain.

 

Pierre tombale de Tycho Brahe dans la cathédrale Notre-Dame de Tyn à Prague
Pierre tombale de Tycho Brahe dans la cathédrale Notre-Dame de Tyn à Prague

Statue de Tycho Brahe et Johann Kepler à Prague
Statue de Tycho Brahe et Johann Kepler à Prague

Une réflexion sur “ La mort de Tycho Brahe (24 octobre 1601) ”

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