Archives par mot-clé : Bachmann

Volcan actif ? Volcan éteint ?

Suite à un article scientifique récent publié par une équipe de volcanologues suisses sur la presqu’île de Methana en Grèce, le média internet « atlantico.fr » m’a interviewé pour préciser les notions de volcan actif et de volcan éteint.

Voici le texte de l’interview de Jacques-Marie Bardintzeff, volcanologue, publié en ligne le 1/7/2026 :

5, 4, 3, 2… quand des volcans que les scientifiques pensent éteints depuis des milliers d’années se réveillent sans prévenir

Atlantico 1. Une étude récente sur le volcan grec de Methana révèle qu’il est resté silencieux pendant près de 110 000 ans avant de redevenir actif. Cette découverte pousse un nombre croissant de volcanologues à remettre en cause la définition actuelle d’un volcan « éteint », traditionnellement fondée sur l’absence d’éruption depuis environ 10 000 ans. Avant d’en tirer des conclusions, peut-on revenir sur la robustesse de cette étude ?

Jacques-Marie Bardintzeff – C’est une étude très pointue, très précise, menée par mes collègues de Zurich, qui ont travaillé sur la presqu’île de Methana, en Grèce. Cette presqu’île est connue pour être potentiellement active sur le plan volcanique, notamment parce qu’on y observe des sources thermales ainsi que des émissions de fumerolles (mofettes) de gaz méthane comme son nom l’indique. Leur travail a consisté à identifier, caractériser et dater 31 éruptions au cours de l’histoire de la presqu’île. Ils ont montré qu’entre certaines de ces éruptions, il a existé de très longues périodes pendant lesquelles il ne se passait absolument rien. Dans certains cas, ces interruptions auraient duré plus de 100 000 ans, certains avancent même 110 000 ans. Cela permet évidemment de discuter de la durée de vie d’un volcan telle qu’on la concevait jusqu’à présent.

C’est un résultat très robuste et ce travail est tout à fait respectable : il a été publié dans une revue scientifique très sérieuse et repose sur des méthodes solides. L’étude s’appuie sur différentes approches de pétrographie, de minéralogie, de géochimie et de géochronologie. L’équipe, composée de quatre chercheurs, a analysé la chimie des roches et des minéraux, les isotopes, ainsi que des zircons afin d’établir la chronologie des différentes phases volcaniques. En quelque sorte, ils ont reconstitué le curriculum vitae du volcan de Methana, en retraçant de manière très précise son histoire sur près de 700 000 ans. C’est cette reconstitution qui met en évidence ces très longues périodes de repos entre certaines éruptions et qui conduit à reconsidérer la façon dont on envisage l’évolution d’un volcan sur le très long terme.

  1. Selon les critères actuellement utilisés par les volcanologues, un volcan est généralement considéré comme éteint après environ 10 000 à 11 700 ans sans éruption. Or le volcan grec de Methana serait resté inactif pendant près de 110 000 ans avant de redevenir actif. Cette découverte invalide-t-elle la définition actuelle d’un volcan éteint ?

Jacques-Marie Bardintzeff – Il existe un site de référence, le Global Volcanism Program, tenu par la Smithsonian Institution à Washington, qui publie des listes très précises des volcans de la planète. Il recense notamment les volcans dits de l’Holocène, c’est-à-dire ceux qui ont connu au moins une éruption depuis le début de l’Holocène, il y a environ 11 700 ans. À l’échelle géologique et volcanique, c’est relativement récent. Cette liste comprend près de 1 600 volcans potentiellement actifs sur les continents. Ce sont des volcans qui pourraient entrer de nouveau en éruption dans les prochaines semaines, mois ou même bien plus tard. Le volcan de Methana en fait partie, puisque sa dernière éruption remonte au IIIᵉ siècle avant Jésus-Christ, vers 258 avant notre ère.

Il existe également une autre liste de volcans plus anciens, dits pré-Holocène (Pléistocène), qui ont connu des éruptions avant 11 700 ans. Ils ne sont pas pour autant automatiquement considérés comme éteints. En volcanologie, il existe d’ailleurs une sorte d’accord informel selon lequel un volcan est considéré comme éteint lorsqu’il n’a connu aucune éruption depuis environ 100 000 ans, plus ou moins 50 000 ans. C’est une fourchette assez large, ce qui montre qu’il existe encore une part d’incertitude. Il s’agit avant tout d’un ordre de grandeur.

Deux éléments sont importants à garder en tête. D’abord, l’échelle des temps géologiques n’a rien à voir avec celle de l’être humain. J’aime dire qu’un volcan vit environ mille fois plus longtemps qu’un être humain : nous dormons huit heures, un volcan peut « dormir » pendant huit siècles, nous vivons 100 ans, un volcan 100 000 ans ou plus. Ensuite, le magma se forme en profondeur, parfois à près de 100 kilomètres sous la surface, et sa remontée prend du temps.

Les résultats de l’étude de l’ETH Zurich sont très importants, ces derniers permettant de préciser notre compréhension de la durée de vie des volcans. Il confirme progressivement ce que l’on pensait déjà : après 100 000 ans, un volcan n’est pas forcément complètement éteint. Du magma peut encore être présent en profondeur et continuer à cristalliser. Cette étude ne remet donc pas en cause la définition actuelle d’un volcan éteint. Elle la confirme et la précise. Elle suggère simplement que la limite communément retenue autour de 100 000 ans pourrait être légèrement élargie, peut-être jusqu’à 110 000 ans, voire davantage dans certains cas. Autrement dit, elle ne révolutionne pas le concept de volcan éteint, mais elle en affine de manière très solide les contours.

  1. Existe-t-il le même type de recherches applicables en France ? Par exemple, est-ce que les volcans du Massif Central risquent de se réveiller ?

Jacques-Marie Bardintzeff – Les volcans du Massif central sont très bien étudiés et très bien connus. D’ailleurs, lorsqu’on parle des volcans d’Auvergne, il faut voir un peu plus large : le volcanisme concerne en réalité une grande partie du quart sud-est de la France. Il s’étend jusqu’au Cap d’Agde, en Méditerranée, passe par la vallée du Rhône et remonte jusqu’en Bourgogne. On y distingue 17 provinces volcaniques, dont deux sont relativement récentes : le Vivarais, en Ardèche, et la chaîne des Puys. Dans la chaîne des Puys, les dernières éruptions remontent à environ 8 000 ans. Quant au lac Pavin, plus au sud, c’est le plus jeune volcan de France métropolitaine : il a environ 6 900 ans. À l’échelle géologique, c’est très récent.

Ces volcans figurent d’ailleurs dans la liste du Global Volcanism Program, parmi les volcans de l’Holocène. Ils entrent donc dans la catégorie des volcans potentiellement actifs. Cela ne signifie pas qu’une éruption soit imminente : aujourd’hui, il ne se passe rien et il ne s’agit absolument pas d’affoler les populations. En revanche, on ne peut pas les considérer comme éteints, car nous n’avons pas suffisamment de recul. Ils pourraient, en théorie, se réveiller dans quelques décennies, dans quelques siècles, voire plus tard. Ce n’est pas d’actualité, mais ce n’est pas exclu. Ces volcans ne font pas l’objet d’une surveillance permanente comme certains grands volcans actifs, mais mes collègues de l’Observatoire de physique du globe de Clermont-Ferrand disposent d’instruments sur la chaîne des Puys. Si des anomalies étaient détectées, elles seraient rapidement connues et les mesures nécessaires seraient prises.

Plus généralement, cette étude permet de préciser le cas de certains volcans, en Europe ou ailleurs, qui paraissent éteints parce qu’ils sont érodés ou recouverts par la végétation. Le tout est de garder à l’esprit que le temps géologique n’a rien à voir avec le temps humain : à l’échelle d’un volcan, quelques milliers d’années ne représentent finalement qu’un laps de temps relativement court.

  1. Plusieurs cas récents – Methana en Grèce, Ciomadul en Roumanie, Taftan en Iran ou encore Hayli Gubbi en Éthiopie – semblent montrer que certains volcans considérés comme éteints continuent d’accumuler du magma en profondeur. Sommes-nous en train de sous-estimer le nombre réel de volcans potentiellement actifs sur la planète ?

Jacques-Marie Bardintzeff – Le magma prend naissance à environ 100 kilomètres de profondeur. Or, cette partie du volcan nous est inaccessible : nous ne pouvons l’étudier qu’à travers les roches qui remontent jusqu’à la surface ou par la géophysique. Il faut donc garder à l’esprit qu’un volcan ne se limite pas à ce que l’on voit en surface. Un édifice volcanique peut mesurer quelques centaines de mètres ou quelques kilomètres de hauteur, mais, en dessous, il possède une partie cachée qui s’étend jusqu’à une centaine de kilomètres de profondeur, un peu comme un iceberg. Beaucoup de volcans ne sont pas encore suffisamment étudiés pour savoir avec certitude s’ils ont connu des éruptions au cours des 10 000 ou des 50 000 dernières années. Il existe un grand nombre de volcans, mais chaque année, ou chaque décennie, les connaissances progressent et l’on en ajoute quelques-uns à la liste des volcans actifs ou potentiellement actifs. Ce sont souvent des volcans qui étaient mal connus ou que l’on considérait comme éteints. Puis on découvre qu’ils ont en réalité connu une éruption il y a peut-être 10 000 ans, 8 000 ans ou 7 000 ans. Les nouvelles connaissances s’ajoutent donc progressivement au fur et à mesure des études.

  1. Faut-il désormais abandonner une classification fondée sur le temps écoulé depuis la dernière éruption au profit d’une approche centrée sur l’état réel du réservoir magmatique et l’activité géophysique du volcan ?

Jacques-Marie Bardintzeff – En réalité, la définition la plus rigoureuse est une définition pétrographique, minéralogique et géochimique. C’est donc une question complexe. Je pense qu’il faut distinguer deux niveaux de lecture.

Le premier est un niveau scientifique, propre à chaque volcan, qui s’appuie sur l’ensemble des données accumulées au fil des études en géophysique, en géochimie et dans les autres disciplines des sciences de la Terre. Chaque volcan possède sa propre histoire et doit être analysé au cas par cas.

Le second niveau est celui d’une définition plus simple, plus claire, destinée au grand public ou aux décideurs. Dans ce cadre, considérer qu’une période de repos de l’ordre de 100 000 ans constitue un ordre de grandeur pertinent permet de mieux caractériser l’état d’activité d’un volcan. Autrement dit, un volcan qui n’a connu aucune éruption depuis environ 100 000 ans est probablement en fin de vie. Il pourra peut-être encore produire une éruption dans 50 000 ans, mais son activité est déjà très fortement ralentie. En revanche, un volcan qui n’a plus manifesté la moindre activité depuis 500 000 ans peut, pour l’instant, être considéré comme éteint.

L’objectif est donc de proposer des définitions suffisamment précises sur le plan scientifique, tout en restant compréhensibles et utiles pour le grand public comme pour les décideurs.

  1. Les progrès des satellites, de la sismologie et des techniques d’imagerie du sous-sol permettent aujourd’hui de détecter des signes d’activité invisibles il y a quelques décennies. La volcanologie est-elle en train de vivre une révolution comparable à celle qu’a connue la sismologie avec la théorie de la tectonique des plaques ?

Jacques-Marie Bardintzeff – J’ai désormais près de 50 ans de volcanologie derrière moi. Lorsque j’ai commencé à travailler dans ce domaine, à Paris-Orsay, en 1977, cela paraît aujourd’hui presque appartenir à la préhistoire. Nous n’avions ni ordinateur portable, ni téléphone mobile, ni GPS, ni courrier électronique, ni même de fax. Les progrès réalisés depuis sont considérables. Aujourd’hui, les images satellitaires sont d’une très grande précision et permettent de suivre les volcans quasiment en temps réel. En l’espace d’un demi-siècle, la volcanologie a connu une véritable révolution technologique, qui a profondément transformé la recherche et notre capacité à observer les volcans. Pour autant, tout n’est pas résolu. Il reste encore des questions à approfondir, des points à préciser et à discuter. Il y a donc encore beaucoup de travail pour les générations qui nous succéderont.

À propos de l’auteur

Jacques-Marie Bardintzeff est volcanologue, professeur émérite à l’université Paris-Saclay. Il anime le blog « Volcanmania » : http://blogs.futura-sciences.com/bardintzeff/

Son dernier livre paru : « Volcanologue », éditions L’Harmattan, 2025.

Le lac Pavin, dans le Cézallier, le plus jeune volcan de France métropolitaine, 6700 ans (© J.M. Bardintzeff).

Continuer la lecture de Volcan actif ? Volcan éteint ?