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Espagne : COP25, mesures CO2 à Izaña et centenaire de l’artiste Manrique

Tout d’abord, un grand merci à nos Amis espagnols pour avoir accepté d’organiser au pied levé, début novembre 2019, la prochaine Conférence internationale sur le climat dite COP25 (la 25ème Conference of Parties au sens d’Etats participants) à Madrid. Il a fallu aux instances internationales trouver un pays remplaçant pour cette COP qui aura lieu du 2 au 13 décembre 2019, à la suite du désistement du gouvernement chilien, pour cause de force majeure, qui lui-même avait été précédé en 2018 par celui du Brésil. Certes, ne nous voilons pas la face. Le fait que le Chili soit une ancienne colonie espagnole et des calculs électoraux du parti au pouvoir en Espagne, dont la continuité n’était pas assurée, ont dû jouer leur rôle mais l’important reste ce véloce engagement pour l’organisation de la COP25. Aussi il n’est pas un hasard que la ministre espagnole de la Transition écologique soit l’ancienne directrice de l’IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales, un groupe de réflexion basé à Paris). Cela montre, comme l’ensemble son parcours professionnel, son engagement militant de longue haleine pour l’écologie.

Mme Teresa Ribeira,  la ministre espagnole de la Transition écologique et cheville ouvrière de la COP25. ©  EFE (J.J. Guillén).

De l’autre côté de l’arc politique espagnol, il faut citer la regrettée Mme Loyola de Palacio, disparue en 2006, ancienne ministre de l’Agriculture et de la Pêche puis vice-présidente de la Commission Européenne. Son nom a été donnée à une chaire européenne de recherches dédiée à la politique énergétique du fait de son investissement en faveur des EnR (les énergies renouvelables).

Une des dernières photographies officielles de Mme Loyola de Palacio (1950-2006) vers 2005. @ J.-P. Van Gorp. La Loyola de Palacio Chair a été créée en octobre 2008 et elle est rattachée à Florence (Italie) au Robert Schuman Centre for Advanced Studies de l’European University Institute.

Ces différents engagements de hauts responsables politiques se sont traduits dans les faits, malgré d’inévitables hauts et bas, pour donner à l’Espagne une bonne couverture des EnR dans le mix énergique national : 38,4 % d’EnR en 2018, selon les chiffres officiels.
De façon générale au-delà du versant politique, il y a en Espagne et en particulier aux Canaries de longue date des spécialistes chevronnés, tel Emilio Cuevas, du changement climatique.  Nous en retrouvons notamment à l’observatoire atmosphérique d’Izaña (2 367 mètres d’altitude précisément), implanté sur les flancs du gigantesque volcan pic del Teide (3 718 m, le plus haut sommet d’Espagne). Cette station existe depuis plus d’un siècle : 1916 précisément.

Le premier bâtiment de l’observatoire météorologique d’Izaña en 1920 avec ses instruments de mesures. Il est localisé à environ 2 400 m sur un point haut proche du sommet du volcan Teide (3 718 m) qui domine l’île de Tenerife aux Canaries, Espagne. Cliché : sans copyright sur le site Europa Press.
Fondé en 1916 et fonctionnant sans discontinuer, l’observatoire météorologique puis atmosphérique d’Izaña est une référence selon l’OMM notamment pour chiffrer et suivre la hausse du CO2 (dioxyde de carbone) atmosphérique en Europe et dans le monde. Sa haute altitude et sa grande insularité permettent de travailler a priori éloigné de l’influence humaine sur le climat. Région du volcan Teide, île de Tenerife, Canaries. © AEMET, España.

Cet observatoire est proche aussi administrativement de celui astronomique, la météorologie dont l’étude de l’atmosphère étant une science dérivant de l’astronomie.

Les coupoles de l’observatoire astronomique d’Izaña (2 400 m) et le pic du Teide (3 718 m), au second plan. © www.volcanoteide.com

Ce jumelage des observatoires astronomique et météorologique nous ramène aux débuts de cette dernière science et, dans le monde hispanique, à l’héritage scientifique des jésuites mais refermons cette parenthèse historique.

L’observatoire atmosphérique d’Izaña s’apprête à coordonner l’ensemble de mesures de CO2 faites en Espagne au sein du programme européen ICOS (Integrated Carbon Observation System). Il fait rappeler, à cet égard, que c’est également à un autre observatoire de haute altitude, lui aussi située sur un île éloignée de tout continent, que ces mesures de CO2 ont pris toute leur importance afin de percevoir le changement climatique en cours, celui de l’Anthropocène. C’est l’observatoire du Mauna Loa, abrégé en MLO (3 397 mètres alors que le sommet du volcan atteint 4 169 m d’altitude), sur l’île d’Hawaï ou Big Island, dans l’archipel océanien du même nom, et cela advint lors de l’Année Géophysique Internationale (AGI) de 1957-1958.

C’est aussi le site d’une batterie d’instruments pour l’observation de la couronne solaire. Cela depuis l’observatoire solaire du Mauna Loa, situé sur le versant nord du volcan (à 3 440 m d’altitude) et lui dépendant de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA).

Dès l’origine soit 1958 sous la supervision de Charles Keelingce scientifique ayant inventé auparavant un instrument pour mesurer le CO2 dans l’atmosphère -, les données observées au MLO montrent, dès les publications de 1961, une très forte hausse du dioxyde de carbone, exprimé en ppm (partie pour million), qui n’a jamais cessée depuis.

Evolution des concentrations de CO2 depuis 1958 au Mauna Loa Observatory (partie noircie à droite dite courbe de Keeling). Dépasser les 415 ppm de C02 dans l’atmosphère, en juin 2019, nous fait remonter à une lointaine époque : il y a de 3 millions d’années durant le Pliocène. Les températures étaient alors de 3 à 4 °C plus élevées que de nos jours, des arbres poussaient en Antarctique et le niveau des océans était 15 mètres plus haut. Sur le graphique, avant 1958, les données (courbe en gris) ont été tirées des analyses de carottes de glaces anciennes. Source : Scripps Institution of Oceanography dont dépend le Mauna Loa Observatory (MLO).

Mais comment mesurer le CO2 dans l’atmosphère ? Une vidéo officielle du Scripps vous le montre (en anglais) avec Ralph, le fils de Charles Keeling ! Rappelons que ce dernier, décédé en 2005, fut l’inventeur en 1958 de cette technique de mesure sur le terrain, à l’endroit précis où a été tournée la vidéo soit sur le mont Mauna Loa de l’île d’Hawaï.

Cette hausse du CO2 débouchant sur celle des températures avait déjà été démontrée en laboratoire dès 1896, par le Prix Nobel de chimie Svante Arrhenius, puis largement divulguée, à partir de 1906, toujours par ce dernier.

Le chimiste Svante Arrhenius (1859-1927) travaillant au laboratoire en Suède. Reconnu tout d’abord par la découverte de la Loi qui porte son nom en 1889, sa contribution à celle de l’effet de serre du CO2, dans le réchauffement atmosphérique en cours, en fait un des scientifiques des plus actuels. Ses travaux sur la modélisation de la diversité biologique assirent encore sa stature de niveau mondial.

Une parenthèse amusante et qui montre que la science ne suit pas le chemin tracé par les scientifiques même les meilleurs. Dans ce texte de 1906, en effet, Arrhenius prédit que, grâce à la hausse des émissions humaines de CO2 constatée depuis la révolution industrielle, celle des températures devrait être suffisante pour prémunir le monde d’une nouvelle ère glaciaire. Il y estime qu’une planète plus chaude est nécessaire afin de nourrir la population humaine en forte et rapide augmentation et donc que le réchauffement climatique est un changement positif. Toutefois mais il faut bien tenir en tête que le savant Prix Nobel 1903 était suédois !

Ainsi au niveau des Canaries et plus précisément sur la grande île de Tenerife suivie en météorologie dès 1916 à Izaña, il a été enregistré une multiplication par quatre des épisodes caniculaires depuis 1994. Ces derniers auront un impact croissant sur la santé publique sachant que la population de l’archipel espagnol vieillit. Ce changement climatique, vers plus d’aridité, est l’occasion d’illustrer le travail et le savoir-faire des paysans et travailleurs des Canaries, en particulier ceux des îles de Lanzarote et Fuerteventura, qui ont su mettre en valeur des terres désertiques tout en créant des paysages humanisés magnifiques. C’est l’objet des photographies ci-dessous, transmises pour les deux premières par l’agroclimatologue Luis Santana Pérez.

Vignoble de Los Bermejos dans les lapilli volcaniques. La Florida, San Bartolomé, Lanzarote, Canaries. ©Irenu Castillo.
Vignoble de ceps récents d’El Grifo. Masdache, Lanzarote, Canaries. © Luis Santana Pérez.
Ancienne saline d’El Hierro. Las Puntas, Frontera, île d’El Hierro, Canaries. © A. Gioda, IRD.

Comme eux en s’appuyant sur des matériaux pauvres trouvés en abondance localement, l’artiste César Manrique (1919-1992),  dont l’Espagne fête officiellement le centenaire de la naissance, a créé une architecture belle, bon marché et bonne au sens d’utile. Ceci rend, par exemple, son art compatible avec un certain tourisme, notamment sur son île natale de Lanzarote, grâce à la mise en valeur d’objets, de plantes, galets et autres pierres volcaniques considérés auparavant comme négligeables. Un précurseur du développement durable que César Manrique, toujours un pas ou plus en avance tels les grands artistes qui sont des visionnaires. Deux petites vidéos, la première professionnelle par Pamglobe et la seconde bien plus amateur par Zigzag Road Trips, montrent que l’œuvre de César Manrique, un Land art original car utile et durable, touche au plus profond bien des gens qui la rencontrent. Ceci encore presque 30 années après la disparition de son auteur, un artiste et aussi un militant dont une des formules favorites était « Vivre avec la nature en la respectant ».

Plus occulté de nos jours est aussi le combat de César Manrique pour un tourisme durable, passant y compris par la destruction de la pollution visuelle que sont les panneaux publicitaires. Cette dernière action lui avait valu des déboires avec la Guardia Civil mais il a partiellement gagné la lutte contre la publicité dans le paysage sur les îles de Lanzarote et d’El Hierro. Toutefois auparavant il lui avait fallu passer par la case prison en 1962 pour s’être attaqué à un puissant homme politique, jugé par Manrique, trop proche de la sphère touristique et donc du monde économique.

Là aussi on retrouve un aspect amusant comme chez Arrhenius. César Manrique voulait passer, par son travail acharné, à la postérité en tant que peintre voire sculpteur. Toutefois déjà de son vivant, d’aucuns le comparaient à Calder et c’est d’abord comme architecte de la nature qu’il est célébré. César Manrique a su sortir de son atelier de peinture et comment donc !

Monument au paysan (1969) de César Manrique. Il est dédié à celui de Lanzarote pour son labeur. Sur cette terre désertique, il est signifiant qu’il soit fait d’un assemblage d’anciens réservoirs d’eau. San Bartolomé, Lanzarote, Canaries. © Lanzarote 3.

Son talent, son génie d’assembleur et son charisme lui ont permis de réaliser, grandeur nature, ses rêves grâce à l’amitié d’hommes politiques tel Pepín Ramirez, un compagnon de route dès l’enfance, et de multiples techniciens au sens noble du terme : maîtres d’ouvrages comme Luis Morales, charpentiers ainsi Santiago Hernández Brito, soudeurs tel Ramón Martínez, forestiers comme Don Zósimo d’El Hierro, architectes reconnus tel Fernando de Higueras, peintres amis ainsi Manolo Millarés, etc. Tout cela est bien montré dans la BD de l’artiste contemporain des Canaries Rubén Armiche, résidant sur El Hierro, qui a célébré le centenaire de la naissance de César Manrique.

La photographie mise en avant montre le Mirador de la Peña sur l’île d’El Hierro (Canaries). Une création tardive de César Manrique de 1986 : un belvédère couplé à un restaurant. C’est dans la grande salle de ce dernier que Rubén Armiche présenta sa savante bande dessinée sur Manrique le 22 octobre 2019. https://www.salutilescanaries.com/espaces-naturels/el-hierro/mirador-de-la-pena/

Selon César Manrique, le lézard géant d’El Hierro (Gallotia simonyi), un endémisme rare de l’île et l’un de ses symboles. Restaurant du Mirador de la Peña (1986), El Hierro, Canaries. @ A. Gioda, IRD.

 

 

 

 

Capraia : atelier petites îles, énergies et pollution lumineuse

L’atelier technique des 22 et 23 mai 2019 de Capraia – une petite île de l’archipel toscan, plus proche de la Corse que du port italien de Livourne – organisé par le Conservatoire du Littoral dans le cadre du projet ISOS (ISOle Sostenibili) du programme européen Interreg (Interrégional), a essayé de répondre aux interrogations générées par le développement des énergies face à la pollution lumineuse. Cela dans les milieux fragiles que sont ceux insulaires et côtiers franco-italiens. Les petites îles (définies comme ayant une superficie  inférieure à 150 km2) sont des laboratoires naturels : les enseignements récoltés là-bas pourront être utiles pour le continent européen. Les actes complets de l’atelier technique de Capraia sont en ligne sur un hébergeur temporaire. Si vous ne les lisiez plus grâce au lien précédent, il vous suffirait de me les demander à cette adresse personnelle : <gioda_ird(at)yahoo.com>.

Du village de Capraia, vue de  la baie du port qui est le seul lieu sûr pour accoster sur cette terre de 19 km2. Ile de Capraia, archipel toscan dont l’île d’Elbe, Italie. @ A. Gioda, IRD.

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El Hierro : série policière TV, beauté des paysages et transition énergétique

C’est ici un bon exemple de comment casser les stéréotypes ou bien de comment briser le moule ou encore de Breaking the waves (pour reprendre le titre d’un film dérangeant)  en ce temps où les jeunes soit les lycéens et étudiants nous ont rejoints pour acter la transition énergétique y compris au plan juridique.
El Hierro est une île très isolée, la dernière de l’Espagne face aux lointains Etats-Unis qui sont au bout des ondes de l’océan Atlantique. Le fait qu’elle soit préservée dans son intégralité – par son statut de Réserve de Biosphère qui s’étend aussi à une partie de la mer des Calmes, la zone au sud de l’île – donne ainsi un très beau cadre à la série TV policière avec son empreinte humaine limitée à 10 000 habitants et ses presque 1 000 bouches volcaniques, sans oublier ses éoliennes et barrages hydrauliques. Arte a cofinancé une série policière TV espagnole qui est diffusée en France en ce moment. Voici les trailers des 8 épisodes et la série passe du 19 septembre jusqu’au 3 octobre : épisode 1 ; épisode 2 ; épisode 3 ; épisode 4 ; épisode 5 ; épisode 6 ; épisode 7 ; épisode 8.
Bonne vision ! D’autant plus que,  l’intégrale de la série est visible sur Arte TV jusqu’au 16 octobre. Enfin, le tournage d’une saison 2 est acquis.
Toujours grâce à Arte TV et afin de revenir les pieds sur terre après une fiction, El Hierro est une île traditionnelle, tout en étant ancrée dans le futur avec sa transition énergétique réussie.

Toujours au sujet d’El Hierro, Arte avait encore fait tourner un long documentaire en 2013-2014 (au format dit de 44 minutes) au sujet de la transition énergétique, dans la série Les îles du futur qui repasse en ce moment. Toutefois, afin de ne pas gêner la diffusion de la série policière TV El Hierro de 2019, seulement les documentaires à propos des autres îles et d’un archipel sont émis à nouveau et ils restent heureusement en ligne : les Orcades (nord de l’Ecosse), Madère (Portugal), Samso (Danemark) et l’Islande.
Enfin concernant la transition énergétique et écologique de manière générale, je reprends bien volontiers les mots d’un échange tout récent avec l’architecte écologiste Yves Perret :

« Je ne pense pas que nous sommes si peu nombreux. Je pense que nous sommes isolés. Quand je fais des interventions publiques – j’en fais beaucoup – il y a plein de monde : des « déjà convaincus » qui viennent refaire leurs forces et agrandir leurs réseaux ; et des « en crise » qui sont sur le point de passer à l’action. Le point de bascule s’approche à toute allure. »

Mots auxquels j’ai répondu par ceux-ci : « Les choses ont bien changé avec la mise en avant des jeunes qui montrent les contradictions criantes des politiques, surtout au niveau national et régional, et de l’administration centrale. A mon niveau, j’ai panaché, depuis quelques jours seulement, mes fichiers notamment en mélangeant journalistes, gens des médias, militants et jeunes pour briser l’un des maux les plus grands que vous dénonciez : notre isolement. Illustration de cette stratégie : j’ai participé le 17 septembre à une manifestation des écoliers à Bouzigues dans l’Hérault avec donc des scolaires, encadrés par la professeure Sarah Bower, une association soit Planète en Commun et la Mairie de Bouzigues (Hérault), représentée par Madame Eliane Rosay, le maire engagé de ce village de conchyliculture de l’Etang de Thau. Haut les cœurs ! Alain G. »

La photographie mise en avant est celle du bord de mer de Charco Manso, un lieu de baignade classique du nord de l’île d’El Hierro. Dans ce lieu très isolé, l’électricité publique est fournie par l’énergie solaire pour les quelques lampadaires implantés. Ce jour de fin octobre 2017, la mer était forte sur l’Océan Atlantique. El Hierro, Canaries. © A. Gioda, IRD.

 

Ikaria : la STEP ou la centrale hydro-éolienne d’El Hierro fait école

Ikaria, une petite île grecque de mer Egée orientale qui est connue encore sous le nom d’Icarie, possède  la seconde centrale STEP (Station de Transfert d’Energie par Pompage-turbinage) hydro-éolienne en Europe. En place et en fonction depuis juin 2014, le modèle hydro-éolien d’El Hierro a fait école ou bien il a essaimé dans le domaine des EnR (les énergies renouvelables). L’essaimage pour les entreprises et les réalisations techniques est une phase nécessaire pour leur validation. Appelée Naeras, la seconde STEP hydro-éolienne européenne a été inaugurée en juin 2019 par la PPC (Greek Public Power Corporation S.A.).  La vidéo suivante fera la part belle au choc des images tandis que les mots ne sont pas légion.

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El Hierro : 97 % d’EnR en juillet 2019 et 100 % d’EnR du 13 juillet au 7 août

L’article sera bref car l’important ce sont les faits et, cet été, Gorona del Viento, la centrale hydro-éolienne de l’île d’El Hierro aux Canaries, tourne très rond avec 97 % d’EnR (Energies Renouvelables) lors de l’ensemble du mois de juillet 2019, comme en 2018. S’y est ajoutés plus de 24 jours consécutifs de fonctionnement avec seulement des EnR. Cette période 100 % EnR sans interruption à l’échelle insulaire (avec une population qui, en été, dépasse les 10 000 habitants) a duré du 13 juillet 2019  jusqu’au 7 août et précisément pendant 24 jours, 20 heures et 21 minutes soit pendant 596 heures et 21 minutes. Le record précédent, daté de l’été de l’année 2018, était d’un peu plus de 18 jours consécutifs avec 100 % EnR pour l’île d’El Hierro dans sa globalité (du 15 juillet au 2 août pendant 18 jours, 9 heures et 3 minutes).

Rejet des eaux turbinées par la centrale hydraulique dans le réservoir inférieur de Gorona del Viento avant qu’elles ne soient pompées à nouveau afin de remonter à plus de 700 m d’altitude dans le réservoir supérieur, lors d’un excédent d’énergie éolienne. Ce circuit fermé d’eau fonctionne comme une pile ou une batterie hydro-électrique. C’est une STEP (Station de Transfert d’Energie par Pompage-turbinage) qui peut pallier aux pannes de vent pendant deux jours. El Hierro, Canaries. © A. Gioda, IRD.

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Vérargues : 46 °C à l’ombre, canicule, architecture frugale et Viavino

Afin d’aller au-delà d’un article de la journaliste Nathalie Mayer sur Futura au sujet des canicules records de 2019 auquel j’avais eu la chance de collaborer, j’approfondis des thèmes laissés en marge, sur ce portail scientifique généraliste, le 31 juillet dernier. L’article au sujet des chaleurs records en France et en Europe de 2019 avait bénéficié aussi de l’apport de Christelle Robert, ingénieur prévisionniste à Météo France.
Selon Wikipedia, « le 28 juin, le record national de température, tous mois confondus, est battu par Vérargues (Hérault) où le thermomètre a atteint 46 °C sous abri (à l’ombre dans un milieu ventilé), dépassant le record de 44,1 °C de Conqueyrac [commune du Gard mais proche de l’Hérault] en août 2003. C’est la première fois en France métropolitaine qu’une température atteint et dépasse les 45 °C ». J’ajouterais que cela s’est vérifié à plusieurs stations météorologiques, proches les unes des autres, ce qui écarte tout risque d’erreur de mesure.

Le village de Vérargues d’Entre-Vignes (Hérault) au milieu de son vignoble. Cette localité a enregistré un pic de chaleur record de 46 °C le 28 juin 2019. La photographie, mise en avant dans cet article, montre des grappes de raisin sur pied de son terroir calcinées le 28 juin 2019 en fin d’après-midi. © A. Gioda, IRD.

Toujours selon Wikipedia, « Météo-France confirme la validité de ce record en mentionnant qu’il provient d’une de ses stations conformes à toutes les normes de l’Organisation météorologique mondiale et qu’il concorde avec la station voisine de Villevieille [de Sommières, certes située dans le Gard mais proche de Vérargues] qui dépasse aussi 45 °C ». Pour être précis, 45,1 °C et les médias écrivirent, pendant quelques jours, que c’était le nouveau record métropolitain de températures maximales.

Rue du village de Villevieille, dominant la petite ville de Sommières (Gard). © Le Mas de la Rivoire.
Dans la touffeur d’un après-midi estival, Villevieille (Hérault) domine son vignoble. Cette localité a enregistré un pic de chaleur de 45,1 °C le 28 juin 2019. © A. Gioda, IRD.

Cela fut avant de passer à un autre record provisoire à Gallargues-le-Montueux avec 45,9 °C, un village toujours dans la même région bien que situé dans le département du Gard, puis d’arriver à Vérargues et ses 46 °C. Cet ajustement n’a pu se faire qu’une fois toutes les observations des 3 000 bénévoles du réseau de Météo-France recueillies, analysées et critiquées.

Depuis toujours, la météorologie est une science participative et les observations au sol permettent un maillage fin et discret du territoire. Cet article est également un hommage au suivi journalier de chacun de ces milliers de bénévoles, pendant des décennies, du climat de la France.

C’est officiel : on a atteint les 46 °C en France lors de la vague de chaleur de la fin juin ! Après contrôle et expertise par les climatologues de Météo-France, la valeur record de Vérargues (Hérault) a été validée pour le 28 juin 2018. © www.meteofrance.fr

Encore selon Wikipedia, « le même jour soit le 28 juin, la station de Montpellier-Fréjorgues (Hérault), en relevant une température maximale de 43,5 °C, battait son record absolu de température maximale de 5,8 °C. Cet écart entre l’ancien et le nouveau record absolu est le deuxième plus grand écart jamais observé dans le monde pour des stations à longue série de mesures. Seul un écart supérieur, de 6,1 °C, a été observé à Steele dans le Dakota du Nord (Etats-Unis) en juillet 1936, le record passant de 43,3 °C à 49,4 °C. »

La station météorologique de référence de la ville de Montpellier (Hérault). Il s’agit de celle de l’aéroport international de Fréjorgues. Avec 43,5 °C, elle a battu le 28 juin son record précédent de température maximale de 5,8 °C. © www.infoclimat.fr

Attention! La station de Fréjorgues n’est pas si ancienne car l’aéroport actuel ne fut inauguré qu’en 1938 et il ne démarra réellement qu’après la guerre. Auparavant deux sites toujours en zone marécageuse favorable, par leur comblement, à devenir une steppe herbeuse avaient été les aéroports montpelliérains :  le lieu-dit L’Arnel puis Candillargues. Souvent, on trouve sur l’Internet 1971 comme date du début des observations à Fréjorgues. Toutefois, la date de début de la station de Montpellier-Fréjorgues est bien 1939, selon Météo-France et son travail en archives du climat. Toutefois les observations de Fréjorgues ne deviennent de qualité, notamment pour les températures, et continues que, depuis la fin de la guerre, soit 1946. Deux choses sont sûres : le bon soin pris pour les mesures sachant qu’elle est couplée à un aéroport international, même s’il n’est pas de grande envergure ; et ensuite, depuis 1939, la ville de Montpellier s’est beaucoup rapprochée des installations de l’aéronautique jusqu’à presque les inclurent dans son tissu. Ceci a généralement des conséquences importantes sur le micro-climat dont la hausse des températures avec un effet bien connu d’îlot de chaleur urbain (abrégé ICU, en météorologie) ; les rues des villes, quasiment sans arbre afin de laisser plus de place aux voitures qui déjà elles-même chauffent beaucoup, sont de véritables canyons minéraux car bordés d’immeubles, de plus en plus hauts. Toutefois, le record précédent de Montpellier-Féjorgues était récent, puisque datant seulement du  4 août 2017 avec 37,7 °C, montrant bien le caractère paroxystique de l’événement torride de fin juin 2019. Par conséquent, ce gain du maximum de températures, tout à fait exceptionnel au niveau mondial avec + 5,8 °C d’un coup, n’a rien à voir avec le phénomène d’îlot de chaleur urbain.

De façon plus générale et au niveau national, l’impact sur la mortalité des deux épisodes caniculaires des fins de juin et juillet n’a été connu que le 8 septembre : 1 500 décès supplémentaires, selon la ministre de la Santé.  Toutefois, les Pays-Bas annonçaient, déjà le 8 août, une surmortalité de 400 décès pour la canicule de fin juillet 2019, selon la très officielle Agence néerlandaise de statistiques.  Pour mémoire en France, la vague de chaleur d’août 2003 avait causé 15 000 décès supplémentaires et 1 500, celle de 2018. L’été 2003, la surmortalité se matérialisa par 20 000 décès de plus en France et 70 000 en Europe au total (dont 20 000 aussi en Italie), selon une étude-bilan publiée en 2007 par l’Inserm.

La vie ne manque pas de sel : le maximum national de températures est tombé dans la toute nouvelle commune d’Entre-Vignes qui, depuis le 1er janvier 2019, regroupe les villages de Saint-Christol et de Vérargues.

La grande cave coopérative de Saint-Christol d’Entre-Vignes (Hérault), en plein été. © A. Gioda, IRD.
A Saint-Christol d’Entre-Vignes (Hérault), les anciens tonneaux sont recyclés en grandes jardinières à laurier rose ! © A. Gioda, IRD.

Et que trouve-t-on sur la route de Vérargues à Saint-Christol ? Un complexe récent dont l’architecture intègre fortement la lutte contre le réchauffement climatique dans une région éminemment viticole : le pôle œnotouristique Viavino, élaboré entre 2008 et 2014 et inauguré en 2013 par Philippe Madec. Low-tech, le complexe  est validé QE (Qualité Environnementale), Zéro énergie & VNAC (Ventilation Naturelle Assistée et Contrôlée) avec bois, terre & bâtiment biosourcé.

Viavino à la sortie du village Saint-Christol sur la commune d’Entre-Vignes (nord de Lunel, Hérault), sur la route de Vérargues. Vue générale du site dit œnotouristique qui utilise et réutilise foultitude d’objet du monde viticole . © www.viavino.fr
Viavino (Saint-Christol, Entre-Vignes, Hérault). Vue partielle du pôle œnotouristique. © Atelier Architecture Philippe Madec.
Viavino (Saint-Christol, Entre-Vignes, Hérault). Vue partielle du pôle œnotouristique. © Atelier Architecture Philippe Madec.
Viavino (Saint-Christol, Entre-Vignes, Hérault). Vue partielle du pôle œnotouristique. © Atelier Architecture Philippe Madec.

« Je connais Viavino (j’y ai donné une conférence sur les obstacles mis devant l’écologisation de l’architecture) et Philippe Madec.  Cet architecte a initié, avec Dominique Gauzin-Müller et Alain Bornarel, le mouvement de la frugalité heureuse et créative (le manifeste circule toujours). Accessoirement Philippe Madec a préfacé notre dernière publication : « Yves Perret et Marie Renée Desages : poétique d’une architecture écologique », en cours d’édition par La Fenêtre à Montpellier dans  des locaux où j’avais donné des conférences en 2016 » Yves Perret, architecte,  Saint-Etienne (Loire, Auvergne).

De façon plus générale, l’architecture frugale peut se rattacher, quant à ses sources,  au courant de l’architecture vernaculaire qui avait fait les actualités lors que, en 2012, l’équivalent du prix Nobel en architecture le prix Pritzker avait été attribué au chinois Wang Shu. Ce dernier lutte, dans son pays, contre le gâchis née de la modernisation à marche forcée qui est symbolisée par le bétonnage des paysages.

Chantier de tours d’habitation sur le bassin versant du Yangtsé, le Fleuve Bleu des Chinois. © Photographie de Navad Kander, Prix Pictet 2011, exposition des Rencontres internationales de la Photographie d’Arles de 2018.

Quoi qu’en disent ses partisans, le béton, le matériau de base de l’architecture du XXe siècle, nécessité beaucoup de ciment. La fabrication de ce dernier génère énormément de chaleur, elle est énergivore, faite avec souvent des produits d’origine fossile, et donc elle est très grosse émettrice de CO2 dans les cimenteries. De plus, ces dernières sont le plus souvent couplées aux carrières, contenant calcaires et argiles donnant des marnes, dont l’exploitation génère elle-même des nuées de poussière. Le très répandu ciment Portland d’aujourd’hui utilise toujours la marne comme ingrédient principal.

Selon Wikipedia, « la production du clinker, le principal constituant du ciment qui s’obtient dans des fours à calcination, est responsable d’approximativement 5 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) anthropiques, contribuant au réchauffement climatique. »

Wang Shu, accompagné lors sa démarche par son épouse l’architecte Ly Wenyu (en anglais) dans son Amateur Architecture Studio, recycle des matériaux anciens, par exemple des briques cuites par le soleil, recueillis sur les ruines, des pierres déjà taillées ou des gravats, traditionnellement tenus comme négligeables.

Musée d’histoire de Ningbo (port de la mer de Chine) par Amateur Architecture Studio de Wang Shu. © Arcspace.

Auparavant et c’est son souhait d’y retourner, dans une démarche réactionnaire ou à contre-courant, l’architecture était vernaculaire. Cette dernière peut être définie, selon l’un des ses théoriciens Paul Olivier repris  Wikipedia, « comme étant l’architecture des gens, l’architecture sans architecte, faisant appel aux matériaux disponibles sur place et mettant en œuvre des techniques traditionnelles (par opposition à l’architecture pour les gens, l’architecture d’architecte). »
Mais baste revenons aux bâtiments de Viavino sur la route de Vérargues, Quoi de plus simple que de vous les montrer à nouveau et bien sûr vous trouverez du bois de seconde qualité qui habituellement partait à la décharge ou à la cheminée tel celui des palettes, de vieux tonneaux, d’anciens hangars revisités…

Viavino (Saint-Christol, Entre-Vignes, Hérault). Le restaurant. Vue partielle du pôle œnotouristique. © Atelier Architecture Philippe Madec.
Intérieur de la salle de repos, de réunions et de spectacles du site œnotouristique qui utilise et réutilise foultitude d’objet du monde viticole. Viavino à la sortie du village Saint-Christol sur la commune d’Entre-Vignes (nord de Lunel, Hérault), sur la route de Vérargues. © PatriceTeraz.
Viavino (Saint-Christol, Entre-Vignes, Hérault). Vue partielle du pôle œnotouristique. © Atelier Architecture Philippe Madec.

Certes Viviano n’est qu’une goutte d’eau ou plutôt de vin pour lutter contre le réchauffement climatique mais le pôle œnologique et écologique a le mérite de montrer la voie dans le monde agricole. En accord avec les agriculteurs, il faudrait surtout revoir bien des pratiques selon l’agronome Marc Dufumier, héraut de l’agro-écologie. Dans la vigne précisément qui, en Languedoc, est la culture la plus répandue en superficie, bien des problèmes sont générés par l’ancienneté des traitements fongicides, anti-adventices et insecticides dont le plus traditionnel remonte à la fin du XIXe siècle : la bouillie bordelaise. Il faudrait aussi jouer sur le mode de culture : à découvert et sur un sol presque imperméable car encroûté, complètement « nettoyé » (sic) ce qui constitue un milieu quasiment minéral ultra-sensible à de très fortes variations de la chaleur.

Grappe calcinée, à côté de quelques grains verts ayant survécu, après le passage de la canicule de fin juin 2019 et plus précisément par le coup de chaud de 46 °C du 28 juin. Dans le monde viticole, on parle de grillures sur grappes. Vérargues d’Entre-Vignes (Hérault). © A. Gioda, IRD.
Vigne et grappes calcinées après le passage de la canicule de fin juin 2019 et plus précisément par le coup de chaud du 28 juin. Jusqu’à 80 % de la récolte ont été perdus sur les parcelles les plus exposées au soleil l’après-midi. « Beaucoup » m’a soufflé, de façon laconique et en baissant la tête, le vigneron propriétaire du petit caveau du Château de Vérargues (Hérault). © A. Gioda, IRD.

« Les sols, de constitution argilo-calcaire […], sont composés de petits galets roulés qui ont la particularité d’emmagasiner la chaleur de la journée pour la restituer pendant la nuit, ce qui donne une maturité des raisins très précoce », selon le site du Château de Vérargues. Hélas, ce fonctionnement n’est plus l’idéal et le système, sans un paillage du sol au minimum, risque d’être obsolète entre autres avec le réchauffement climatique en cours (projet LACCAVE de l’Inra). On pourrait s’inspirer de ce qui se fait déjà dans certains vignobles italiens (emploi des résidus de taille dans la région de Pieve di Soligo),  voire même dans ceux que l’on trouve aux Canaries (sur l’île de Lanzarote) ou en Argentine (autour de Mendoza avec leur irrigation) cela en milieu désertique.

Vignoble à pergola de montagne dans les Alpes occidentales italiennes. Vigneti alpini-Francia-Italia-firmano-accordo-Alcotra. © Laura Renieri.

Enfin, je cède volontiers une seconde fois la parole à l’architecte écologiste Yves Perret qui fait le point quand à l’influence que nous pouvons avoir, les uns et les autres les techniciens, dans la lutte contre le réchauffement climatique.

« Je ne pense pas que nous sommes si peu nombreux. Je pense que nous sommes isolés. Quand je fais des interventions publiques – j’en fais beaucoup – il y a plein de monde : des « déjà convaincus » qui viennent refaire leurs forces et agrandir leurs réseaux ; et des « en crise » qui sont sur le point de passer à l’action. Le point de bascule s’approche à toute allure.

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La photographie, mise en avant dans cet article, montre une vigne et des grappes de raisin sur pied, du terroir de Vérargues (Hérault), calcinées le 28 juin 2019. Certes quelques grains verts ont survécu mais ils seront impropres à la vinification. © A. Gioda, IRD. Enfin, il vous sera possible de retrouver Rodolphe Coulondre, vigneron-éleveur du Château de Vérargues, sur le JT de 13 heures de TF1 daté du 20 juillet dans cet extrait, consacré à partir de la 30ème seconde, aux conséquences de la canicule vue de Vérargues. Ce viticulteur est encore sur BFM TV avec des habitants de son village dont le maire.

 

Meuse : Vent des Forêts, Matali Crasset, guerre et création villageoise

Vent des Forêts est une association, accueillant un centre d’art à ciel ouvert, située au cœur du département de la Meuse. En région Grand Est de la France, six villages agricoles et forestiers, autour de Fresnes-au-Mont, invitent depuis 1997 des artistes contemporains à développer un travail de création en prise directe avec le territoire. Plus précisément, ce sont 5 000 hectares de forêt à proximité des villages de Dompcevrin, Fresnes-au-Mont, Lahaymeix, Nicey-sur-Aire, Pierrefitte-sur-Aire et Ville-devant-Belrain. Comment ai-je entendu parler de ces activités villageoises artistiques ? Grâce à une invitation de Gwendal Sousset qui collabore avec BDI, l’agence du développement économique de la Région Bretagne, et qui m’avait convié au festival 360 possibles des 12 au 14 juin au parc du Thabor de Rennes. Parmi les exposants, il y avait Matali Crasset, l’une des designers les plus cotées en France, qui a débuté dans l’équipe de Denis Santachiara à Milan et celle de Philippe Starck à Paris.

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Trollhättan : des voitures à l’E85 vers celles solaires, électriques et V2G

Dans la ville industrielle de Trollhättan dans le sud de la Suède, près de Göteborg, on commence à croire de nouveau ; l’ancienne usine automobile Saab, quasiment à l’arrêt depuis 2014 et la fin officielle de ce constructeur en 2016 devrait renaître fin 2019 (en allemand et anglais). Saab Automobile (il existe des entités complétement séparées depuis longtemps tels Saab Aviation – un groupe militaire dont aussi des sous-marins – et les camions Scania) employait environ 3 700 personnes à Trollhättan autour de  2009.

En 2009, une vue partielle de l’usine de Saab Automobile de Trollhättan, une ville qui comptait alors 46 000 habitants, au sud de la Suède. © Saab Wikipedia CC.

Le but de la holding chino-suédoise NEVS (National Electric Vehicule Sweden AB), ayant acheté les droits et actifs de Saab Automobile, et de Sono Motors, une start-up de Munich : assembler une nouvelle voiture, la Sion, qui, à bien des égards, est novatrice.
Les automobiles Saab de 2005 à 2011 furent les premières à commercialiser, à l’échelle industrielle, des modèles « verts » dits Biopower ou plus sérieusement des véhicules fonctionnant au bio-éthanol ou E85 ou encore aux agro-carburants. Lorsque le grand constructeur GM lâcha Saab entre 2009 et 2011 il ne voulut pas que ses brevets « verts » puissent être acheté par un éventuel repreneur ce qui fit avorter dans l’oeuf toute tentative de rachat par un autre grand groupe automobile. Autre initiative brevetée et témoignant de la « conscience écologique » du regretté constructeur suédois, le prototype Saab 9-X BioHybrid (E85 et électrique avec une part de recharge par énergie solaire et, bien sûr, par son système de freinage).

Concept-car : en mouvement, la Saab Biopower 9-X Hybrid avec une petite part de charge solaire. Présentation au Salon de l’Automobile de Genève, 2008. © Saab Automobile CC.

Il faut rappeler que GM fut relaxé de la faute supposée de créer des publicités soit-disant faussement écologiques avec Saab et son utilisation des agro-carburants par le Tribunal de Paris de façon définitive en 2015. Dans ce cas, le greenwashing n’a pas pu être prouvé. Pour mémoire aussi, il faut rappeler que GM, en Californie et Arizona, fut un des pionniers de la voiture électrique dans les années 90 avec un véhicule spécifique conçu de A à Z à cette fin : la General Motors EV1. Pour des raisons diverses, il fut abandonné dès 2001 bien que le PDG d’alors de GM considérât l’une des plus grandes erreurs stratégiques de sa présidence le retrait de toutes les EV1 qui étaient disponibles uniquement en location longue durée.

General Motors EV1 (1996-1999). Pour mémoire, elle fut la première voiture électrique moderne de petite série (plus de 800 exemplaires tous loués puis 300 testés). Très aérodynamique et avec un châssis léger tout aluminium, dans son long clip de présentation très didactique, elle utilisait encore des batteries au plomb qui ne furent changées qu’en fin de  production. © Wikipedia CC. RightBrainPhotography (Rick Rowen).

Chez GM, le fait d’avoir aussi, dans sa vaste gamme, une voiture hybride, avec un moteur électrique performant sur le secteur, en vente dès 2011 comme l’Opel Ampera, renommée aux USA Chevrolet Volt, ne facilita pas la tâche à Saab et plus précisément, le développement de ses modèles à agro-carburants.

Opel Ampera de GM (2011-2015), Fabriquée à Détroit, une voiture hybride très sophistiquée dont le nom est emprunté au savant français Ampère. La Chevrolet Volt, du nom du grand physicien italien Volta, est sa jumelle nord-américaine. Elle fut élue voiture de l’année en 2012. Attention ! Depuis 2016 l’Opel Ampera est totalement un VE mais la prise de contrôle d’Opel par Peugeot en 2017 l’a presque tuée dans l’œuf. © M 93 pour Wikipedia CC .

La seule qui releva sérieusement le défi de racheter les actifs du constructeur Saab, sauf donc ses brevets « verts », fut en 2012 la holding chino-suédoise NEVS. Cette dernière a, dans un premier temps, relancé timidement l’assemblage de quelques centaines, voire de milliers, de Saab essence entre 2013 et 2014 à Trollhättan. Ensuite, ajoutons que NEVS va reprendre la production de voitures, très proches du modèle iconique 9-3  mais non dotés du macaron Saab, en les dotant d’une propulsion électrique. Toutefois cela adviendra dans une usine chinoise ! Bref, l’histoire de Saab puis de NEVS est chaotique depuis 2009.

La NEVS 9-3 de 2018. Un véhicule électrique annoncé de longue date et dont les lignes sont quasi-identiques au modèle Saab 9-3. Elle sera assemblée dans la ville de Tianjin en Chine. © www.breezcar.com

Maintenant NEVS souhaite rentabiliser ses autres actifs dont le site industriel suédois de Trollhättan, de loin le plus important de l’héritage bâti de Saab Automobile. Cette holding s’est associée à Sono Motors, une start-up allemande de Munich, pour y produire à partir de la seconde moitié de 2019 la Sion, une voiture à la fois solaire, électrique et à charge bi-directionnelle ou V2G (Vehicule to Grid en anglais). Presque la quadrature du cercle. De cette voiture, j’en ai entendu parler la première fois par mon Collègue Robert Bob Morandiera qui préside et surtout anime, avec enthousiasme, l’association Lame66 de véhicules électriques (VE) en Pyrénées-Orientales. En tant qu’expert et organisateur du plus grand rassemblement de VE d’Europe à Rivesaltes (Pyrénées-Orientales) en septembre 2018Bob avait invité les dirigeants et techniciens de Sono Motors à présenter un de leurs prototypes en France devant un public de passionnés acquis d’avance. Ce ne fut pas possible pour eux et Robert Morandiera a le blues (les idées noires en français) après tant d’efforts, depuis de longues années, afin de promouvoir la mobilité électrique.

Robert Morandiera avant son Tour de France électrique avec une Renault Zoé. © www.zoe-bob66.fr

Sono Motors reprend le schéma de Tesla en poussant jusqu’au bout le concept. C’est une une start-up, une société à financement participatif, qui fabriquera une voiture qui elle-même a été pré-commandée avant sa mise en production.

Modèle de pré-série de Sion de couleur blanche qui met en évidence ses nombreux panneaux solaires. Seule la version noire de cette grande citadine (260 km d’autonomie annoncée) sera commercialisée afin d’intégrer esthétiquement ces derniers. © Sono Motors.

C’est dire que les 10 000 personnes ayant versé au moins 500 euros ont pris des risques : son prix de vente (un achat fait seulement sur catalogue), auprès donc de clients captifs, est passé de 20 à 25 500 euros. Les raisons vraisemblables de cette inflation tarifaire : l’alliance avec le géant industriel allemand Continental ;  un pack de batterie Made in Germany ; et le choix de la fabrication en Suède. Sans parler d’un effet d’annonce avec un prix d’appel ultra-attractif mais trop bas ou plutôt trop beau pour être tenu.

Le constructeur de voitures électriques Tesla, avant de lancer son nouveau Model 3 maintenant en production, avait recueilli 1 000 dollars en dépôt de chacun de ses 400 000 futurs clients. C’est dire la confiance des acheteurs de VE qui sont bien souvent encore des militants. Chez Tesla, produisant avec succès des voitures électriques depuis des années, la pêche avait été bonne avec 400 millions de dollars US recueillis !

Plusieurs particularités de la Sion sont intéressantes. C’est, d’abord à mon sens, une énergie solaire d’appoint qui présente surtout l’intérêt de permettre de tourner le handicap, si elle faisait école, de limiter les nombres de places de parking couvertes de cellules photovoltaïques voire d’ôter du paysage des champs solaires au bénéfice de l’œil et de la biodiversité. Pour son constructeur Sono Motors, dans une situation moyenne en Allemagne, la Sion dispose jusqu’à 34 kilomètres/jour d’autonomie supplémentaire qui peuvent être générés uniquement par l’énergie solaire. Sur de courtes distances, l’autonomie est assurée. Ensuite, la Sion est proposée systématiquement en V2G qui transforme la grosse batterie de la voiture roulante en un ensemble de stockage d’énergie (de 35 kWh contre 13,5 pour un Powerwall 2 de chez Tesla) souvent indispensable pour pallier, dans un réseau non connecté, aux intermittences des EnR tels l’éolien et le solaire. Egalement, une voiture peut en recharger une autre si dotée du même système V2G.

Une Sion recharge rapidement une autre voiture devant partir avec une batterie à plat sans devoir aller à une borne publique ou privée. © Sono Motors.

De plus, sa batterie fera fonctionner de gros appareils ménagers énergivores quand le prix de l’électricité sur le réseau sera élevé et donc quand on a besoin chez soi d’eux. Pour l’acheteur, il a un bonus financier à terme ; il fait charger sa voiture aux heures creuses de la tarification et décharge sa batterie dans le réseau lors des heures où la demande est forte et donc quand la rémunération de l’électricité est excellente pour son portefeuille. Au Danemark, des tests menés par Nissan ont montré un gain jusqu’à 1 500 euros/an pour une voiture roulant peu et dans un pays où l’électricité est déjà chère et les différences tarifaires entre les heures creuses et de pointe sont élevées. Cette politique de tarifs très différenciés selon l’horaire tend à se mettre en place en Europe.
Avec la Sion ce serait (au conditionnel car il s’agit de capital risque) une voiture, proche esthétiquement, en fonctionnalité et gabarit de la Leaf de Nissan, qui présenterait d’autres avantages dont son  bas coût d’achat pour un VE. Après une grosse augmentation du prix catalogue, la Sion est vendue à 25 500 euros mais son prix reste contenu pour un VE ; il est obtenu grâce à l’assemblage de composants automobiles déjà amortis ou bon marché. La Sion, encore trop chère à l’achat pour le français moyen, devient accessible pour un conducteur d’Europe du Nord. Une autre garantie sera le savoir-faire des ouvriers suédois en mécanique et électricité dans une ville de tradition industrielle. Enfin, le Made in Sweden sera un atout lors de la revente.
Les inconvénients d’un tel achat restent nombreux et le plus grand est relatif au manque de lisibilité d’un nouveau petit constructeur. Mènera-t-il son projet à terme ? En cas de succès, ne sera-t-il pas racheté par un plus gros qui l’éteindra ne voulant pas que son marché se développer ? Ainsi fit GM pour Saab et ses agro-carburants, à un toute autre échelle, notamment lors d’une réorganisation interne. Après, il y a des limites propres à la voiture. Black is black : la standardisation, selon les préceptes d’Henry Ford sur la Ford T, a abouti au choix d’une seule couleur disponible, la noire, pour des raisons de coût et aussi, de façon heureuse, il y a ainsi une meilleure intégration des cellules photovoltaïque dans la carrosserie noire du véhicule. Sur le fond, la charge solaire est faible même dans les pays méditerranéens et disposer d’un garage fermé devint un inconvénient… de jour. Les portières solaires sont aussi très exposées aux chocs et accidents du trafic routier. Acheter une Sion aura des aspects peu pratiques : la nécessité d’aller chercher sa voiture au nord de l’Allemagne, sur la Mer Baltique à l’avant-port de Brême, car presque en face de l’usine suédoise ; l’absence de réseau et de service après-vente bien que le véhicule soit conçu pour être facilement réparable et d’un entretien aisé et limité comme tout VE qui comporte beaucoup moins de pièces mécaniques qu’un thermique.
Au total combien y a-t-il de divisions de voitures V2G en Europe ? Réponse : une petite phalange, dit avec humour. Une vingtaine de Renault (modèles Zoé et Kangoo) sur l’île portugaise de Porto Santo, proche de celle de Madère, avec 40 points de charge bi-directionnelle. A peu près autant à Utrecht aux Pays-Bas et sans doute une quantité proche bientôt sur Belle-Ile-en-Mer avec le soutien d’EDF. A Amsterdam et aux Pays-Bas, il y a depuis peu un ensemble de chargeurs bi-directionnels implantés par la multinationale de l’électricité, d’origine italienne, Enel essentiellement pour les Mitsubishi Outlander PHEV. 25 000 exemplaires du modèle Outlander hydride rechargeable ont été vendus aux Pays-Bas. Il y a donc un premier réservoir substantiel pour sortir du marché de niche.

Schéma montrant les partenaires industriels impliqués dans le déploiement du V2G aux Pays-Bas dont Enel, Newmotion et Tennet. Au départ : 25 000 Mitsubishi Outlander PHVE en circulation.
Borne de recharge et de décharge donc bi-directionnelle du groupe électricien Enel, telle celles mises en place à Amsterdam, Pays-Bas. Prise Combo ou CCS branchée sur voiture Nissan Leaf. © Enel.

En conclusion le V2G reste encore expérimental, hors des Pays-Bas. Toutefois les 10 000 Sion pré-commandées devraient lui donner un coup de fouet en élargissant son spectre d’action à l’Europe si la mise en production de cette voiture suédoise, impulsée par une start-up allemande, n’était pas une arlésienne.

Je précise que je n’ai pas de connections ni d’intérêt avec aucun des constructeurs automobiles cités en précédence ni avec EDF, Enel, Newmotion et Tennet.

 

 

 

Tessy-Bocage : Dominique Delport et la mobilité électrique aux champs

Dominique Delport (dont la photo est mise en avant) est le seul à rouler en voiture électrique (VE) dans son village du département normand de la Manche, Tessy-sur-Vire, devenu en 2016 Tessy-Bocage, à la suite d’un regroupement communal. Vous retrouveriez ce pionnier des communications locales dans mon billet antérieur sur ce même blog CLIMAT’O. Il faut encore ajouter qu’il anime l’Usine Utopik, lieu de création et de diffusion original surtout dans le bocage normand.
Ici, nous parlerons d’abord de prises électriques indispensables pour charger et recharger sa voiture électrique. Attention, il y aura une forêt dense de câbles et de prises, comme en Amazonie, mais vous ne vous perdrez pas en me donnant la main. Continuer la lecture

Porto Santo, Utrecht et Danemark : V2G et apport du véhicule électrique au réseau

Dans notre espace public en France, le déploiement des bornes de recharge des VE (véhicules électriques) est quelque chose de lent ou de progressif. Ne parlons point du V2G ou Véhicule to Grid ou bien, en français, la charge bidirectionnelle qui est testée sur l’île portugaise de Porto Santo (5 500 habitants, 43 km², archipel de Madère et connue en histoire pour être la terre de la femme de Christophe Colomb) et la ville d’Utrecht (330 000 habitants, Pays-Bas). Idem pour le système V2H (Vehicule to House), lui aussi indisponible, en France mais, avec l’achat d’une wallbox à charge bidirectionnelle, Mitsubishi le propose au Japon et dans quelques pays européens. Continuer la lecture