Amérique : conquistadors, déforestation et changement climatique

En avril dernier dans la revue L’Histoire et plus précisément dans la rubrique Le coin des chercheurs, Jean-Baptiste Fressoz a publié un article au sujet de l’importance de la prise de conscience, chez les conquistadors et leurs compagnons, de la déforestation et de ses conséquences qu’ils observaient et cherchaient à comprendre. Fressoz travaille des textes à partir du XVe siècle et il évoque, dans un large encart, l’exemple de l’arbre saint de l’île d’El Hierro aux Canaries et donc sur la route maritime de l’Amérique.

Dessin ancien de l’arbre saint ou encore arbre fontaine ou bien Garoé, repris par Baldini (1993). El Hierro, Canaries.

Le thème des relations entre le changement climatique et l’exploitation de l’Amérique, à partir des conquistadors, avait été développé déjà dans un article du grand journal de Madrid El País le 12 juin 2016 et dont il existe une version en ligne en français.  De façon plus générale, le texte de la revue L’Histoire poursuit et approfondit le filon tracé, avec Fabien Locher en 2010, et illustré par l’article cosigné Le climat fragile de la modernité.
Jean-Baptiste Fressoz étudie les idées des auteurs anciens – au sens de ceux précédant la révolution industrielle du XIXe siècle – soit ceux qui découvrirent et explorèrent l’Amérique et qui effectuèrent les premiers grands voyages transatlantiques. Ces voyageurs, explorateurs, marchands et chroniqueurs scientifiques – les derniers le plus souvent des religieux – ne distinguent guère l’homme de son environnement (le tout étant sous le contrôle de la justice divine). Pour simplifier ils pourraient reprendre à leur compte la majeure partie de la citation de Rousseau, mise en exergue sur mon blog, bien qu’elle fût postérieure et que ce penseur professât la religion naturelle  :

 « Les climats, les saisons, les sons, les couleurs, l’obscurité, la lumière, les éléments, les aliments, le bruit, le silence, le mouvement, le repos, tout agit sur notre machine, et sur notre âme.  » Les confessions de Jean-Jacques Rousseau.

Nous sommes fort éloignés des idées de l’Homme avec un grand H, devenu démiurge, dominant la nature, la civilisant, l’aménageant, etc. Loin de la Révolution industrielle et aussi d’un Pasteur faisant reculer les maladies pour exploiter les richesses du monde. Le mot de malaria (le mauvais air étymologiquement) est remplacé, dans l’usage courant par le paludisme, une maladie contre laquelle l’Homme peut lutter. L’effacement progressif mais durable des religions dans nos sociétés occidentales a contribué aussi au recul de l’importance de la nature ; la croyance en un ordre supérieur des choses était une forte limitation à l’extension de l’emprise humaine sur la Terre. Depuis l’entrée en force dans les sciences sociales, de la sociologie et donc , par exemple depuis Émile Durkheim (1858 – 1917) qui est l’un des ses pères fondateurs en France, il y a eu l’instauration d’une coupure entre nature et société. Notre sociologie a tardé à s’intéresser aux questions écologiques. Selon Bernard Kalaora et Chloé Vlassopoulos, d’une manière générale, l’environnement est réputé relever des champs scientifiques, ceux de la biologie ou de la climatologie. La dimension écologique du social et donc l’insertion de l’homme dans son milieu naturel et les interactions qui s’y produisent semblent hors de portée des sciences sociales. Pourtant les rapports entre nature et société sont souvent au centre des enquêtes des anthropologues, des géographes ou plus récemment des historiens, notamment pour ces derniers les relations au climat ou à la forêt. Néanmoins en France la sociologie reste dominée par les paradigmes de classe ou de structure.

« Les climats sont vus comme des cadres fixes, constants à l’échelle du millénaire, et imposant leurs contraintes particulières au développement des sociétés.  » J.-B. Fressoz.

Bien auparavant et à l’inverse, les chroniqueurs de la conquête de l’Amérique avaient noté dans leurs écrits – mais sans aucune mesure scientifique de la pluie – la baisse des précipitations à la suite de la grande déforestation provoquée par l’extension de la canne sucre. L’archipel de Madère tout comme quelques îles du Cap-Vert, avant l’Amérique, avaient été le terrain privilégié de cette dernière ainsi que les Canaries. Venue d’Inde, la canne à sucre, alors fort coûteuse, avait été d’abord plantée dans les nouvelles colonies atlantiques espagnoles et portugaises depuis le XVe siècle. D’ailleurs et entre nous, Colomb épousa une fille de gros planteur portugais de l’île de Porto Santo (Madère). Ensuite, cette culture gagna l’Amérique en particulier le Brésil portugais et elle bénéficia aux Antilles, devenues vite, pour les colons, les richissimes îles au sucre grâce aussi au lugubre travail des esclaves africains.

Cuba est toujours un gros producteur mondial de canne à sucre. Sachant les liens historiques, souvent familiaux, qui l’attachent aux Canaries, en tant que réservoir de main d’œuvre qualifiée et de colons pendant des siècles, il reste encore quelques distilleries de rhum sur l’archipel quasiment toutes alimentées par de la canne à sucre cubaine, une caractéristique souvent occultée. A l’inverse, le tourisme insulaire met en avant la production, devenue insignifiante de rhum 100 % des Canaries, localisée sur l’île de La Palma où la canne à sucre ne couvre même pas 5 hectares.

Distillerie traditionnelle d’eaux de vie et de rhum du village d’Arucas (Lanzarote, Canaries). Site Wine Tours, Lanzarote.

L’article de Fressoz est riche mais j’essaie d’en tirer la moelle. La perception de la déforestation varie dans l’histoire : les premiers temps, ceux des conquistadors pour simplifier du XVe au XVIe siècles, la déforestation améliore l’état de la nature car elle assèche les tropiques, fait reculer les pluies incessantes et montre ainsi l’œuvre civilisatrice des Espagnols et des Portugais en Amérique qui correspond, en agriculture spéculative d’exportation, à l’extension de la canne à sucre.

« Il faut considérer le fait que la déforestation a été continûment pensée comme la rupture d’un lien organique entre l’arbre et la société humaine. Selon Gonzalo Fernández de Oviedo Valdés (1478 – 1557), le premier historien officiel – on dirait plutôt chroniqueur de nos jours – de la couronne espagnole aux Amériques :  si aux premiers temps de la conquête Hispaniola [île des Grandes Antilles qui regroupe les Etats moderne de la République Dominicaine et de Haïti] était si chaude et humide c’est qu’elle avait été possédée depuis tant de temps par des peuples sauvages, c’est que, ni foulées ni labourées, les forêts augmentaient sans cesse et que ses chemins, très rares, étaient comme des sentiers de lapins. L’absence d’une domination sur une nature laissée elle-même invalidait les prétentions indiennes à la souveraineté. Le changement climatique était en fait un argument providentiel en faveur du règne global [l’empire] de Charles Quint.  » J.-B. Fressoz.

Plus tard, lors des Lumières soit à partir du XVIIIe siècle toujours pour simplifier, la déforestation devient nocive car elle désertifie les terres auparavant vertes et elle détruit les contrées du « bon sauvage ».
Sur le fond, il n’y a rien de scientifique, à mon sens, mais des interprétations afin de justifier des politiques différentes. Les hommes de pouvoir se servaient, pour la plupart d’entre eux, des connaissances et des scientifiques de l’époque – ces derniers étant des pions ou des cautions – pour avancer jour après jour.  Leur démarche n’a pas changé à notre époque sauf lorsque les gouvernants ont un dessin à long terme.
J’ajouterais que la cassure historique ne fut pas brutale. Par exemple, dès que les conquistadors découvrirent au XVIe siècle ce pourquoi ils étaient venus (or, argent et pierres précieuses) sur les terres hautes du Mexique et dans la cordillère des Andes, ils négligèrent majoritairement les zones basses en proie aux maladies tropicales et la plupart de leurs descendants, les colons, préférèrent s’établir en altitude dans des paysages rappelant ceux de l’Espagne centrale ou près des sites miniers.  Ainsi bien de leurs cités, devenues souvent des capitales, sont à grande hauteur telles Mexico, Bogota, Quito, La Paz, Potosi, La Plata (Sucre), Santiago du Chili, etc.
Au fond que sait-on en science actuellement de l’impact sur le climat des conquistadors en Amérique ? Et bien, le paléoclimatologue William Ruddiman, formé à la prestigieuse Université Colombia de New York, s’est penché longuement sur le sujet.

Le paléoclimatologue William Ruddiman. © University of Virginia où il travailla longuement.

L’humanité aurait eu une influence sur le climat global depuis la révolution  agricole consacrant le passage d’une économie de chasseurs-cueilleurs à celle d’agriculteurs qui provoqua la  sédentarisation des populations, une époque connue aussi sous le nom de révolution néolithique. Pour Ruddiman, le passage crucial se place il y a environ 8 000 ans au Moyen Orient lorsque le phénomène précédent devient notable et il le définit, de façon synthétique, sous le nom d’Anthropocène précoce. Egalement bien plus tard, toujours selon Ruddiman qui se réclame de Crutzen soit du créateur du concept d’Anthropocèneune représentation que Fressoz détricote -, il y aurait eu une autre rétro-action (feedback en anglais) sensible du changement de la couverture végétale sur le climat : l’effondrement de la population amérindienne consécutive à l’arrivée des virus européens et à la brutalité des conquistadors après 1500 pourrait avoir joué un rôle dans le refroidissement climatique global subséquent connu sous le nom de Petit âge glaciaire (en anglais). L’augmentation prodigieuse de la couverture forestière dans les Amériques (suite à l’abandon des cultures par la disparition de plusieurs dizaines de millions d’Indiens causée par des épidémies importées d’Europe), aurait en effet contribué à abaisser modestement la concentration de CO2 dans l’atmosphère.
Les contributions de Ruddiman ont toujours été jugées intéressantes par le GIEC mais elles n’ont pas emporté, dans leur ensemble, l’adhésion de la communauté des climatologues. Pour les aborder de façon claire, vous pourriez vous tourner vers la thèse de Maxime Debret (2008) qui est en ligne et, en particulier, lire les pages 28 à 31. Toutefois, la tendance actuelle en climatologie est d’écrire qu’il y a vraisemblablement une sous-estimation de l’impact de la déforestation sur le  réchauffement du climat planétaire. Pour rappel, il est admis que 87 % des émissions humaines de C02 proviennent de la combustion des carburants fossiles tels que le charbon, le gaz naturel et le pétrole. Les autres sources des émissions humaines de C02 incluent la déforestation (9 %) et les procédés industriels telle la fabrication du ciment (4 %).
Quant à l’arbre saint d’El Hierro, il est une réalité et pas du tout une légende. Bartolomé de las Casas (1484 – 1566), un grand observateur doublé d’un humaniste qui a décrit, de façon crue, le malheur des Indiens sous le joug de l’esclavage, n’invente pas un Eldorado, une chose commune à l’époque afin simplement d’attirer les colons et les financiers des explorations.

Tableau dans un style très expressif de Bartolomé de las Casas, le protecteur des Indiens. © Marta Denis Valle sur http://operamundi.uol.com.br/

Il écrit au sujet de phénomènes et de choses qu’il a personnellement vus dont l’arbre saint lors d’une escale aux Canaries, escale obligée de ses nombreux voyages transatlantiques faits à la suite de sa participation à la seconde expédition de Christophe Colomb (1493 – 1496).  Bien sûr en physique, Bartolomé de las Casas se trompe lourdement comme beaucoup d’autres : le brouillard n’est pas la rosée. Le brouillard que l’on pourrait appeler aussi la brume est de la matière condensée ici de l’eau. Il n’est aucunement de la rosée ou encore de la buée soit de la condensation qui advient lors d’un changement de phase du gaz (la vapeur d’eau) au liquide. Le brouillard et la brume sont, autrement dit, des pluies extrêmement fines localement connues aux Canaries sous le nom de précipitations horizontales car leurs gouttelettes volètent poussées par le vent.
Ce n’est pas l’arbre qui fait la pluie mais bien les conditions météorologiques (brouillard dense et vent que l’on peut singer par une brumisateur) plus un obstacle autour duquel les gouttelettes virevoltent puis se déposent jusqu’à former par coalescence des gouttes.  Ensuite ces dernières tombent par gravité au pied de n’importe quelque plante ou objet : agave, mur, filet, et donc arbre saint qui n’est qu’un arbre fontaine donnant en groupe la forêt de nuage. D’ailleurs, sur El Hierro, d’autres arbres fontaines ont été aménagés  depuis les années 1940 par Don Zósimo de l’ICONA puis le Medio Ambiente.

30/04/2016. Un arbre fontaine aménagé pour donner de l’eau à une citerne. Crête du Mirador de Llania (1200 m). El Hierro, Canaries. ©  M. Tapiau, IRD.

Plus fort encore : un nouvel arbre saint a été replanté en lieu et place de l’ancien arraché en 1610 et il fonctionne fort bien, en donnant de l’eau, depuis sa mise en terre en 1947.

Le nouveau arbre saint ou Garoé en langue Guanche replanté en 1947 par Don Zósimo, lors d’une grande sécheresse, en lieu et place de l’ancien arbre fontaine, déraciné en 1610 par le vent. Espèce : laurier endémique des Canaries (Ocotea foetens). El arbol Santo, El Hierro. ©  A. Gioda, IRD.

Enfin, pour revenir à la publication de Fressoz, l’arbre saint d’El Hierro est un totem des Berbères Guanches ayant échappé à sa classification en idole qui l’aurait condamné à être prestement arraché par le clergé des conquistadors. Afin de réussir ce prodige, il fut intégré dans le discours biblique de l’arbre de vie qui est le symbole de l’immortalité. Cette mutation est notée fréquemment, entre autres par Nathan Wachtel, dans les Andes où les divinités du panthéon des Incas et des autres peuples premiers furent assimilées à des saints, afin d’attirer les faveurs des Indiens appelés  « Gentils  » c’est-à-dire fraichement convertis. Avec humour, il est à noter que, moi aussi, j’ai contribué à un recyclage historique ou à un enracinement profond de la tradition historique  ; l’arbre saint est devenu sur El Hierro le symbole des énergies renouvelables insulaires car, comme elles, il relève de l’économie circulaire : il était local, fournissait un service à la communauté et il n’utilisait que des ressources propres. Repartir de l’arbre saint ou fontaine pour bâtir un autre monde respectueux de la nature, celui des énergies renouvelables, a été la démarche adoptée sur El Hierro qui se veut une île modèle en écologie, fort engagée sur la route de  la transition énergétique.

Panneau publicitaire figurant la filiation de la nouvelle centrale hydro-éolienne avec l’ancien arbre saint telle une métaphore des énergies renouvelables. Mars 2014. Aéroport de Valverde d’El Hierro, Canaries. Cliché : A. Gioda, IRD.

En conclusion, je reprendrais simplement celle d’un article toujours actuel de la plume de J.-B. Fressoz et de Fabien Lorcher (2010) :

 « Il faut en somme prendre en compte ce fait étrange et dérangeant que la destruction moderne des environnements ne s’est pas faite comme si la nature ne comptait pas, mais au contraire dans un monde où ont longtemps régné des théories climatiques qui faisaient des choses environnantes les productrices mêmes de l’humain. »

En post scriptum, je vous dis comment ai-je connu ce texte de la revue L’Histoire d’avril 2018. Pas du tout grâce à un moteur de recherche où j’ai posé mon alerte « El Hierro  » car ce nom n’apparait pas dans le titre de l’article de Fressoz. J’échange fréquemment avec mon Ami de Sète le professeur Yves Rouvière, auteur de deux romans historiques inspirés de la vie du corsaire espagnol Alonso de Contreras (1582 – 1645). Cet aventurier est l’un des personnages les plus hauts en couleurs de l’histoire de notre pays voisin, lors du long Siècle d’Or (1492 – 1681 ou, mieux borné, 1525 – 1681). L’auteur espagnol, le plus célèbre –  avec Cervantès – de l’époque, Lope de Vega l’encouragea à écrire ses mémoires dont la grandeur découle d’une vie picaresque : la trajectoire terrestre d’Alonso de Contreras fut un roman. Grâce à nos échanges favorisés par des intérêts communs, c’est Yves Rouvière qui assure une partie de ma veille scientifique autour des textes anciens espagnols.

A votre demande, je pourrais vous adresser, à titre privé, une copie du dernier article de Jean-Baptiste Fressoz publié en avril 2018.

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