Îles grecques et côte occitane : colonisation des tortues d’eau douce

La découverte d’une toute petite et jeune tortue sur la longue plage de sable de Keramoti, face à l’île grecque de Thasos (340 km2) qui dépend de la région de Macédoine, a été l’occasion pour moi d’apprendre encore une fois.

Jeune exemplaire de la tortue d’eau douce Mauremys rivulata dans ma main. Plage de Keramoti, Macédoine, Grèce. © Stefy Mellace.

Situé dans le Parc National de la Macédoine Orientale et de la Thrace, la plage de Keramoti est un littoral non bâti qui déroule son sable blond sur plusieurs kilomètres. Lors d’une promenade matinale fin avril, ma femme y a découvert une toute petite tortue sur la plage au contact de la mer. Malgré mes efforts car je l’avais pris pour une tortue caret ou caouanne (Caretta caretta), l’animal ne voulait pas nager en mer et il regagnait toujours la plage par flottaison. A la fin, je décidais de le porter tout près dans l ‘un des  deux centres d’interprétation du Parc National celui dit du delta Nestos, un peu en dehors de l’agglomération de Keramoti (en grec). Là-bas, Eva et Anastasia, les deux personnes en charge du centre lié à la zone riparienne du grand fleuve côtier voisin le Nestos, me dirent que ce n’était peut-être pas une tortue marine mais une terrestre sachant qu’il y a de nombreuses espèces dans la région. Je laissais l’animal bien hydraté entre leurs bonnes mains puis je consultais une base de données sur les tortues de Grèce.  Surprise, je suis tombé sur des photographies d’une petite tortue d’eau douce Mauremys rivulata  (25 cm au maximum chez l’adulte) qui correspondait à la mienne si du moins je prenais les exemplaires les plus jeunes. On pourrait la confondre avec la cistude d’Europe mais cette dernière a un cou bien plus court et massif, déjà à ce jeune âge, et sa carapace est plus ronde sans compter que les rayures longitudinales du cou se devinaient déjà sur mon exemplaire de Mauremys rivulata.

Jeune exemplaire de la tortue d’eau douce la plus répandue en Europe la cistude (Emys orbicularis). © Marc Carrière .
Jeune exemplaire de la tortue d’eau douce Mauremys rivulata dans ma main. Plage de Keramoti, Macédoine, Grèce. © Stefy Mellace.

Bref, quand elles sont très jeunes, il est difficile de distinguer les différentes tortues d’eau douce – dites encore palustres – mais un autre élément  m’a aidé ultérieurement.  En cliquant à droite et à gauche sur le web ou mieux dit en cherchant sur l’Internet, je suis tombé vite sur la tortue Mauremys rivulata. Pourquoi donc ? Parce qu’elle est commune en Europe orientale et au Moyen Orient (de 500 à plus de 2 000 exemplaires par hectare dans les milieux les plus favorables soit les zones humides enrichies en éléments nutritifs et c’est dire qu’elle s’adapte bien  à la pollution agricole) et parce qu’il y avait un lien vers Futura-Sciences qui reprenait les conclusions d’un article de la revue de référence  Zoologica Scripta, publié en 2014Il se note très peu de variation génétique entre les différents colonies de tortues Mauremys rivulata qui peuplent également des îles de la Mer Egée ce qui fait penser qu’elles colonisent rapidement les habitats insulaires qui sont en général des barrières pour la faune des reptiles et des amphibiens. Pour la principale auteure de l’article, Melita Vamberger, « il est probable que des tortues soient balayées [ou entraînées] de manière répétée de leur habitat dans les marais côtiers vers la mer par des tempêtes [ou des crues]. Elles peuvent manifestement survivre longtemps dans la mer, suffisamment longtemps pour être emportées vers un littoral ». Le caractère plastique de la tortue Mauremys rivulata se retrouve avec son adaptation dans des milieux impactés par la pollution agricole déjà évoquée auparavant. Retrouver une jeune tortue d’eau douce de l’espèce Mauremys rivulata sur une plage marine face à une île grecque telle celle de Thasos est donc fort possible. C’était une jeune aventurière pour utiliser une expression triviale alors que la cistude d’Europe, l’autre tortue d’eau douce qui ressemble jeune à la précédente, fuit rapidement la salinité. Toujours selon Melita Vamberger, ce transport maritime de  Mauremys rivulata pourrait concerner aussi d’autres espèces, comme la tortue à dos de diamant (Malaclemys terrapin) qui connaît elle aussi peu de variations génétiques, malgré sa large répartition en Amérique du Nord.
J’ajouterais une interprétation personnelle à partir d’un exemple local toujours dans la famille des Mauremys, celui de M. leprosa soit la tortue lépreuse qui existe en France de façon marginale. Les Espagnols l’appellent plus joliment la tortue d’eau douce hispanique et ils ont failli la faire disparaître en la vendant, tel un nouvel animal de compagnie, jusqu’à l’interdiction de son commerce.

Jeune exemplaire de tortue lépreuse (Mauremys leprosa). Source : http://ichn.iec.cat

Sur la côte occitane qui inclut celle du Roussillon, l’aire des tortues lépreuses est en expansion. Cette phrase est sans nul doute à relativiser car cela reste un animal fort rare, vraisemblablement le plus rare reptile de France, avec quelques centaines voire un millier ou deux d’exemplaires et, dans l’Hérault, quelques dizaines. La nouveauté est que, depuis les années 2000, un programme et ensuite un plan national visent à les recenser afin de les protéger avec la publication de rapports d’étapes. A partir de la seule station de référence française, celle de l’oued (ruisseau intermittent) de la Baillaury de Banuyls-sur-Mer dans les Pyrénées-Orientales, les scientifiques en trouvent de plus en plus y compris dans l’Aude et l’Hérault.

L’oued de la Baillaury dans son cours moyen. En aval, son large lit est le plus souvent à sec. Au nord de l’Espagne où l’espèce reste assez commune, il était la seule station historiquement connue de la tortue lépreuse. Banuyls-sur-Mer, Pyrénées-Orientales.  © Guppy Orpaillage Loisir.

« Chercher, et vous trouverez ». La citation biblique vaut d’autant plus pour un animal discret car craintif, aquatique et petit (le plus souvent de l’ordre de 20 cm). Chez nous en Occitanie, il est logique de penser que le système de dispersion des tortues lépreuses soit proche de celui connu en Mer Egée pour sa parente Mauremys rivulata : il est probable qu’elles soient balayées de manière répétée de leur habitat qui est celui des rivières torrentielles, nombreuses en Roussillon, et des ruisseaux côtiers vers la mer par les crues et tempêtes. Elles peuvent manifestement survivre longtemps dans la mer, suffisamment longtemps pour être emportées au fil de l’eau vers un nouveau littoral puis un nouveau fleuve côtier qu’elles colonisent par l’aval.

Laisses de crue des 29-30 novembre 2014 de la Baillaury sur la plage marine de Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales). Née d’un oued, la crue tue une bonne part des tortues lépreuses mais elle en expulse quelques-unes vivantes en Mer Méditerranée. © Thierry Grillet, L’Indépendant, 16/02/2015.

La tortue lépreuse tolère la pollution agricole qui rend les eaux eutrophiques et un milieu saumâtre avec une salinité maximale de 17,5 g/l. En 2006, Uwe Fritz et ses collègues avaient entrepris une étude génétique de la tortue lépreuse à partir d’exemplaires prélevés en Espagne et au Maroc, deux pays-clés de l’espèce. Ils en avaient conclu que les montagnes de l’Atlas représentent une barrière biogéographique bien plus significative pour les tortues lépreuses que le détroit de Gibraltar soit la Mer Méditerranée. Bref, la tortue lépreuse flotte bien mais elle ne grimpe guère. Nous retrouvons bien des traits partagés par sa parente orientale, la tortue d’eau douce Mauremys rivulata ; outre sa bonne adaptation à la dégradation du milieu par eutrophisation et son « inclination à la colonisation maritime », il faut souligner sa faible variabilité au niveau des sous-espèces. Ainsi, les auteurs de l’étude génétique avaient réduit ces dernières de sept à deux alors que, morphologiquement, les différences entre elles semblaient nombreuses.

La photographie mise en avant est celle d’une jeune tortue d’eau douce orientale Mauremys rivulata. Elle est tirée de la banque des données de l’association gardoise CEPEC qui, avec le refuge SPA de Vergèze, fait un travail remarquable depuis de longues années pour la sauvegarde des chéloniens et la récupération des espèces invasives, surtout celle dite de Floride (Trachemys scripta). © V. Morcillo, CEPEC, La Capelle-et-Masmolène, Gard.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *