Abdère antique : Démocitre et philosophes, imbéciles et malaria, Cassin à l’Académie

L’ancienne cité-état d’Abdère ou Abdera était un port du nord de la Mer Egée qui s’est ensablé et qui était riverain du delta du fleuve Mesta (en bulgare) ou Nestos (en grec). Colonie ionienne (telle Marseille), l’Abdère antique est une ville morte du nord de la Grèce dans la région de la Thrace. Ces ruines, abandonnées en totalité au XVIe siècle, et son musée de site, construit à quelques kilomètres – plus en arrière à l’intérieur des terres – dans la petite agglomération moderne, ne sont pas spectaculaires même si fort bien tenus.

Ruines d’Abdère, Thrace, Grèce. Détail des remparts Sud et de la porte Ouest. © Chaido Koukouli-Chrysanthaki.

Les visiteurs sont rares car nous sommes, d’Athènes la capitale de l’archéologie grecque, éloignés de 715 kilomètres par la route. Par conséquent, Abdère est bien plus proche des frontières bulgare et turque, au-delà de la grande ville de Thessalonique, dans un paysage de vastes plaines ouvertes où se développe la grande agriculture mécanisée. Dans l’Antiquité, Abdère était une cité, certes à la périphérie du monde grec, mais fort riche, notamment déjà grâce à son arrière-pays agricoleMoi-même, je ne connaissais pas Abdère auparavant. Sachant le grand nombre de cités-états qui constituaient la Grèce classique de l’Antiquité, rien d’anormal serait, de votre part aussi, son ignorance.

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Carte des cités-états de la Grèce antique à la fin du règne de Philippe II de Macédoine (336 avant J.-C.). Au nord et au bord de la Mer Egée, on voit Abdera (en anglais), cité grecque de Thrace, alors dominée par son très puissant voisin. © Wikipedia, The rise of Macedon.

Toutefois, si vous étiez féru de numismatique, méconnaitre cette cité serait moins pardonnable car les pièces de monnaie d’Abdère, quasiment toutes marquées par le griffon, sont fameuses pour leur finesse, leur qualité et leur large diffusion dans le monde antique.

Statère d’argent d’Abdère (cogné vers 395-360 av. J.-C.), d’un poids de 12,5 grammes, valant vraisemblablement 4 drachmes (tétradrachme). Caractéristique des monnaies de la cité, le griffon, ici représenté, assis et les ailes fermés. © Münzkabinett, Berlin. http://ikmk.smb.museum/object?id=18215083

En plus de son ancienne prospérité qui lui fit atteindre 30 000 voire 100 000 âmes vers les Ve et IVe siècles avant J.-C., l’intérêt principal d’Abdère, une cité démocratique, est qu’elle fut le lieu de vie de plusieurs philosophes dont certains sont considérés aujourd’hui les pères du matérialisme, de l’atomisme et de la science expérimentale. Le plus célèbre des abdérites ou abdéritains reste Démocrite dont, entre autres, le jeune Karl Marx (qui lui consacra une partie de sa thèse en 1841) fit grand cas.

Démocrite, père de l’atome. 10 drachmes. Pièce de monnaie grecque moderne de 1976.

Toutefois, il y avait eu auparavant, dans cette même ville, son maître en atomisme et matérialisme Leucippe, un autre grand philosophe présocratique et le fondateur de l’école d’Abdère ou des Abdéritains (avec un grand A pour les distinguer des habitants de la cité).

Socrate vécut à Athènes entre 469/470 et 399 avant J.-C. Démocrite, plus voyageur et plus lié à l’Asie Mineure et à la Thrace, est né vers 460 et s’est éteint vers 370 avant J.-C. A Abdère, il fut aussi précédé par Protagoras (vers 490-vers 420 avant J.-C.) que l’on classe parmi les sophistes tout en étant proche du matérialisme. Ranger par conséquent Démocrite, parmi les présocratiques, est donc un peu spécieux car il naquit avant Socrate. Néanmoins, il est vrai que l’école d’Abdère, dont il fut l’élève le plus prestigieux, est plus ancienne. Un autre courant philosophique, le scepticisme, fut aussi bien représenté un peu plus tard à Abdère par Anaxarque (fin du IVe siècle avant J.-C.), compagnon d’Alexandre le Grand.

Ici, vous ne trouverez pas trace de philosophie, un domaine, trop mouvant pour moi, pour que je m’y aventure. L’omniscience ? Non, merci. Grâce à un liens actif plus avant, vous pourriez toutefois écouter des spécialistes universitaires disserter et discuter à propos des idées de Démocrite. On ne possède plus aucun texte de Démocrite et pourtant il  en écrivit de nombreux mais les écrits originaux furent perdus. On n’en a que des retranscriptions plus ou moins fidèles. Reste, de Démocrite, son influence qui est considérable encore de nos jours. Bien que je ne connaisse pas du tout la philosophie, j’ai compris que l’atomisme de Démocrite n’a pas grand chose à voir avec la conception que nous en avons de nos jours, grâce aux échanges radiophoniques de spécialistes de son œuvre, tels Jean Salem et Heinz Wismann.

Démocrite sur une coupure de la banque nationale de la Grèce moderne, avant l’introduction de l’euro. Billet de 100 drachmes de 1967. Comme sur les pièces de monnaie, il apparait tel le père de l’atome et par extension celui de la science moderne.

La théorie atomiste, qui soutient l’idée d’une matière composée de « grains » indivisibles (contre l’idée d’une matière indéfiniment sécable), prend sa source dans l’héritage pythagoricien. L’atome est conceptualisé comme une figure géométrique aux propriétés exclusivement mathématiques. Les philosophes qui ne reconnaissent qu’une seule substance constitutive des choses, ne regardent les autres phénomènes que comme des modifications de cette substance unique.

« De même, en prenant le vide et le dense pour les principes de ces modifications, Leucippe et son ami Démocrite admettent que ce sont certaines différences qui sont les seules causes de tout le reste des phénomènes. Toutefois, ils réduisent ces différences à trois : la forme, l’ordre et la position. A les entendre, l’Être ne peut avoir de différences qu’à ces trois égards : configuration, contact et tournure ; et de ces trois termes, la configuration répond à la forme ; le contact répond à l’ordre ; et la tournure, à la position. Par exemple, la lettre A diffère de la lettre N par la forme ; AN diffère de NA par l’ordre ; et Z diffère de N par la position. Quant au mouvement qui anime les êtres, quant à son origine, et à ses espèces, ce sont là des questions de Leucippe et Démocrite n’ont pas abordées, montrant en ceci la même négligence que tous les autres philosophes [l’ayant précédé] » selon  Aristote (qui combattit les idées de  Démocrite et de son mentor Leucippe), La métaphysique, livre premier.

Parallèlement à son école philosophique,  Adbère est une cité qui a joui, de l’Antiquité jusqu’au début du XIXe siècle, d’une solide réputation : celle de fabriquer en masse des crétins. Attention ! Cela peut être de la folie, de la mélancolie au sens médiéval, de la stupidité, du crétinisme, etc. Pourquoi donc ? A mon sens,  pour le faisceau de quatre raisons que je vais exposer.

  • la volonté de saper l’héritage intellectuel de Démocrite et de son maître Leucippe, sans oublier les sophistes tel Protagoras – lui aussi natif d’Abdère -, est patente chez les grands philosophes et historiens classiques qui enseignèrent souvent à Athènes, la ville alors la plus brillante : Socrate, Platon et son élève, Aristote. Le « Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, vers le milieu du quatrième siècle avant l’ère vulgaire », de l’académicien Jean-Jacques Barthélemy (1788), est un récit fictif qui connut nombre de rééditions en France même sous la Révolution. La jalousie des autres intellectuels grecs y est explicite (page 141) .  Partiellement, elle a réussi à faire, de Démocrite, un fou comme à nuire, au long cours des millénaires, à la bonne réputation de tous ses concitoyens d’Abdère.

D’où vient la légende de folie des habitants d’Abdère ? Elle vient du Démocrite mélancolique (c’est-à-dire fou selon les mots de l’ancien français) questionné par Hippocrate (460 – 377 avant. J.-C.), le père de la médecine et également un philosophe, dans sa célèbre Lettre à Damagète. Selon cette dernière dont l’attribution est plus que douteuse, Hippocrate se rend au chevet de Démocrite, à la demande des habitants d’Abdère qui le prennent pour un fou car il rit perpétuellement. Hippocrate trouve Démocrite en train de disséquer les animaux afin de trouver le siège de la bile noire et s’entretient avec lui sur les raisons de son rire perpétuel. Démocrite lui explique qu’il rit de la vanité et de la folie des hommes. Hippocrate repart, convaincu que Démocrite est le sage et que ce sont les abdéritains (et plus largement, les hommes et le monde) qui sont fous. Largement diffusée à la Renaissance, cette lettre à Damagète d’Hippocrate constitue un texte familier pour les humanistes qui écrivent au sujet de la mélancolie.

Ce thème de la folie rieuse de Démocrite se retrouvait déjà chez le poète latin Juvénal (47 ? –  128 après J.-C.) et, plus précisément, il structure la Satire X :

« Démocrite, en mettant un pied hors de la porte,
Sûr de trouver un fou de l’une ou de l’autre sorte,
D’un rire inextinguible, éclatait en tous lieux ».

Le thème de la folie des gens d’Abdère, même si quelque peu gauchi,  est un fil très robuste, au fil des millénaires, puisqu’on le retrouve encore au siècle des Lumières, chez les lettrés :

« Lorsqu’on a peu de génie, qu’on n’est point fécondé d’un censeur éclairé, et qu’on écrit en langue étrangère, on ne peut guère se promettre de faire des progrès. Rimer, malgré les obstacles, c’est, ce me semble, être atteint en quelque manière de la maladie des abdéritains.  » Lettre du jeune prince, futur Frédéric II de Prusse, à Voltaire, 22 novembre 1738.

En fait, au fil du temps, Démocrite devient l’Abdéritain et les abdéritains (les habitants d’Abdère) deviennent les Adbéritains (les philosophes de l’école d’Abdère dont Démocrite est le plus fameux). L’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert réussit le tour de force d’occulter totalement Démocrite, parmi les philosophes. A l’inverse, L’Encyclopédie développe, amplement dans un article, l’œuvre et la filiation d’Héraclite (pour simplifier le sérieux ou le sage) auquel on oppose traditionnellement Démocrite, entre autres, chez les artistes puis chez Marx et les marxistes.

Héraclite (à gauche) et Démocrite (à droite). Gravure de John Smith I of Daventry (1652-1742) d’après un tableau d’Egbert van Heemskerck l’Ancien. © National Portrait Gallery, Londres. http://utpictura18.univ-montp3.fr/GenerateurNotice.php?numnotice=B2301
  • Un autre point ayant joué dans la mauvaise réputation d’Abdère est la politique de la cité-état, lors de l’époque classique. Isolée géographiquement car tout au nord au contact des barbares, Abdère a joué, bien que grecque et pour sa survie sans doute, la carte des Perses (VIe siècle avant J.-C.) puis celle des Macédoniens de Philippe II (IVe siècle avant J.-C.), aussi souvent que celle d’Athènes, avec sa participation à la ligue de Délos.
  • les intellectuels étaient sur la même ligne d’ouverture car Abdère commerçait largement avec l’Egypte et le Moyen Orient. Ainsi Démocrite fut un grand voyageur dans les contrées étrangères où il apprit énormément, selon ses écrits, et, intellectuellement, il fut un cosmopolite. De là à passer pour un quasi-barbare, en étant abdéritain, il n’y avait pas beaucoup de chemin à parcourir dans la tête des autres Grecs.

    Ruines d’Abdère. Il s’agit ici des fondations d’ateliers textiles abandonnés après un incendie. © Site officiel grec de la cité.
  • L’éloignement géographique d’Abdère des autres phares du savoir, à l’époque chez les Grecs, soit Athènes, les villes ioniennes (bâties en Asie Mineure, sur les rivages aujourd’hui turcs) et la Grande-Grèce (de nos jours, les côtes d’Italie méridionale), en faisait une cité de gens mal dégrossis ou « grossiers » selon Cicéron (106 – 43 avant J.-C.)  ;

« 21 . — Hic Abdera, — Les Abdéritains étaient de tous les peuples de la Thrace les plus grossiers. » Lettres, 155,  Cicéron.

Le même préjugé avait cours contre les gens de Béotie. Pour ces derniers, leur réputation d’ignorants les poursuit encore de nos jours. L’adjectif « béotien » désigne toujours une personne peu cultivée, indifférente à la connaissance bien que leur cité la plus célèbre, Thèbes qui arriva à dominer la Grèce, ait disparu, dans le sang sous les coups d’Alexandre le Grand, depuis l’an 335 avant J.-C.
En réalité, pour Abdère du moins rien de tel, rien de barbare, ne transparait dans les objets,  essentiellement du matériel funéraire, quelquefois magnifiques, rassemblés dans le moderne musée de site, installé à plusieurs kilomètres à l’intérieur des terres, dans la petite ville moderne homonyme.

    • Enfin, un grand nombre des habitants d’Abdère était diminué par le paludisme ou la malaria (le « mauvais air » des marécages), le nom traditionnel de cette maladie invalidante ou mortelle jusqu’au XXe siècle.

A propos de Démocrite et d’Abdère « peuvent naître au pays des stupides moutons et dans un air mauvais ». Juvénal, Satires, Satire X, vers 50. D’après J. Dusaulx, 3. éd., Volume 2.

Dans l’Antiquité, par exemple déjà chez un autre grand écrivain romain Plaute (vers 254 – 184 avant J.-C.), le mouton est souvent associé à la bêtise. Ici, Juvénal (47 ? –  après 128 J.-C.) qui écrit bien après Plaute – croyait que l’air de ce climat, favorable aux animaux, abrutissait les hommes. Du coup « Ad Atena era proverbiale dire che l’aria di Abdera causava stupidità » d’après Wikipedia (en italien).
C’est une thèse, l’abrutissement par le paludisme, d’une bonne part de la population d’Adbère, que je reprends, à partir des travaux de l’historien de l’Antiquité Benjamin H. Isaac de Université de Jérusalem (The Greek Settlements in Thrace until the Macedonian Conquest, 1986, page 73, note 4). Relancé par l’abandon des terres bonifiées par Abdère et son arrière-pays, le paludisme sévissait encore, de manière endémique, dans la région dans les années 1930. Il est tristement significatif que, dans cette aire dépeuplée par la maladie, les Grecs aient dû fonder, dans l’urgence absolue, quelques villages. Tel est le cas de Fanali, à l’est de Porto Lagos, et cela afin de relocaliser leurs concitoyens expulsés de Turquie, à la suite de la défaite de 1922. En Grèce, le paludisme n’a été éradiqué que dans les années 1960 par l’usage massif du DDT et la disparition de 70 % des aires humides en un siècle (1890-1990). Une exception dans ce cadre est, de nos jours, le delta du Nestos qui reste une zone peu habitée, par les hommes (voir cette vidéo), mais riche en faune et flore. Ces caractéristiques devenues rares ont valu, au delta du Nestos et à sa région, d’être classés et préservés dans le cadre du Parc National de la Macédoine orientale et de la Thrace.

Le delta du fleuve Nestos, à l’embouchure dans la Mer Egée. Parc National de la Macédoine orientale et de la Thrace, Keramoti, Grèce. Par rapport, à l’Antiquité, le Nestos se jette dans la mer 20 km plus à l’est, loin d’Abdère, ayant pu se déplacer librement dans une large plaine alluviale et marécageuse. © Framepool – Rights Managed Stock Footage.
La petite ville de Porto Lagos (dans le lointain) et son monastère lacustre de Saint-Nicolas (au premier plan). Au second plan, en haut et à gauche, la Mer Egée. Parc National de la Macédoine Orientale et de la Thrace. Le gros village de Porto Lagos est, de nos jours, la plus importante localité de cette partie du delta du Nestos que l’acropole d’Abdère dominait d’environ 20-30 mètres. © Domotechniki S.A., Thessalonique.

Dans l’Antiquité, le paludisme devait faire d’Abdère une cité-tombeau pour reprendre l’expression du géographe Max Derruau, à propos de son village natal de Capestang dans l’Hérault, lui aussi né dans une zone basse marécageuse et flagellée par la malaria. Le renouvellement fréquent de la population d’Abdère qui en découlait a pu aussi aller de pair avec l’absence d’instruction des nouveaux migrants, issus de la campagne, d’où une réputation de mal dégrossis.
Après beaucoup d’histoire, un brin d’actualités. Le 4 mai 2018, la philologue et philosophe Barbara Cassin a été élue à l’Académie française . Helléniste, directrice de recherche émérite au CNRS, elle a été, la commissaire de l’exposition Après Babel, traduire qui s’est tenue au Mucem de Marseille en 2016-2017. Barbara Cassin est l’auteure, entre autres, d’Éloge de la traduction. Compliquer l’universel (Fayard, 2016) et a dirigé le Vocabulaire européen des philosophies (Seuil-Le Robert, 2004), plus connu par son sous-titre, le Dictionnaire des intraduisibles. Ce monument examine plus de 1 500 mots du langage philosophique confrontés à la difficulté de leur traduction dans une quinzaine d’autres langues.
Toutefois, revenons aux sophistes, grâce à Barbara Cassin, et donc à Abdère. Il y a déjà une bonne vingtaine d’années, Barbara Cassin avait soutenu sa thèse de doctorat d’État, publiée en 1995 sous le titre L’Effet sophistique. Elle y remettait à l’honneur une école philosophique évincée depuis deux millénaires. Prospères dans le monde grec d’avant Socrate, ceux que l’on nommera plus tard les sophistes faisaient profession d’enseigner l’art de persuader un juge, un opposant, une assemblée. Très vite, Platon – dans son dialogue Le Gorgias – et, ensuite, Aristote dénoncèrent les raisonnements parfois fallacieux que ces professionnels du langage mettaient au service de leur éloquence. Ce point de vue a prévalu jusqu’à nos jours : un sophisme est défini comme un raisonnement purement verbal, sans solidité et reposant sur une logique fallacieuse. Ainsi est le syllogisme qui fait d’un cheval bon marché un produit cher, parce que tout ce qui est rare est cher, mais écoutons Barbara Cassin :

« […] depuis que j’ai moi-même commencé à explorer la rhétorique et la sophistique grecques. Peu de gens en France se sont intéressés aux sophistes de la première sophistique, ces imposteurs, ces mauvais autres de la philosophie, honnis par Platon et Aristote. »

Barbara Cassin par Delphine Lebourgeois.
Helléniste au long cours, auteure de la redécouverte des sophistes et des présocratiques, académicienne depuis 2018.

Protagoras, le plus célèbre des sophistes, est né à Abdère vers l’an 484 avant le Christ. Il a exercé son magistère dans plusieurs villes grecques, dont Athènes, où il fut très apprécié par le peuple et par Périclès. Sa mort a dû survenir vers l’an 411, peut-être lors d’un naufrage lorsqu’il voyageait vers la Sicile. Parmi ses nombreuses œuvres, les plus connues sont Sur la vérité, Sur les dieux et Antilogies [en français courant Contradictions] qui devait contenir la méthode de discussion du philosophe. Il est chose aisée, y compris par les comiques de cabaret modernes, de brocarder les antilogies.
En conclusion, s’est développée, à propos des intellectuels d’Abdère, une légende noire, comme au sujet des jésuites, qui a été remarquablement propagée en France par les Encyclopédistes. Médire de Démocrite, l’atomiste, et de Protogoras, le sophiste, puis, par extension, des abdérites, ville dont ils étaient originaires, perdura plus de 2 000 ans, depuis Socrate jusqu’au début du XIXe siècle. Ensuite, l’usage de ce nom d’abdéritain et de celui de la cité d’Abdère se perdit. Il renaquit, sous une forme inverse, d’abord en Allemagne : celui de l’hommage à Démocrite que l’on peut dater de 1841, soit l’écriture de la thèse du jeune Marx et du boom du matérialisme historique. Ensuite, il ne faut pas oublier le philosophe Nietzsche pour lequel « Démocrite est le père de toutes les tendances de l’Aufklärung (les Lumières) et du rationalisme ». Enfin, Démocrite a été largement réévalué par son pays la Grèce, redevenue indépendante au XIXe siècle, avec,  à son effigie, pièce de monnaie et billet de banque contemporains parce qu’il est un philosophe de la « modernité » et un très grand scientifique, tel qu’on pouvait l’être dans l’Antiquité.

Un des nombreux cadres dédiés à Démocrite d’Abdère en train de rire, ici librement représenté en 1628 par, le peintre du Siècle d’Or hollandais, Ter Brugghen. © Rijksmuseum, Amsterdam.

La photographie mise en avant est le détail du rire de Démocrite, dans le chef d’œuvre caravagesque, que consacra, au philosophe présocratique d’Abdère, le peintre Hendrick ter Brugghen d’Utrecht.

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