Afrique et Bolivie : Yann L’Hôte et Ana Forenza, bénédictins des archives

Comme la plupart des gens, je n’aime guère rédiger des hommages car leur écriture est douloureuse. Toutefois le départ récent, vers l’autre rive, de mon ancien Collègue hydrologue Yann L’Hôte, en novembre 2018, est aussi l’occasion de montrer l’héritage intellectuel des chers disparus, telle l’archiviste bolivienne Ana Forenza, et de souligner notre altérité.
Yann L’Hôte était une personne discrète qui s’effaçait devant ses travaux si bien que j’ai eu des difficultés à trouver de lui une  photographie récente, même bien petite, sur la Toile.

L’hydrologue Yann L’Hôte, un jour de froidure, est au premier plan et tout à droite avec un groupe d’amis de Mémoire d’Oc, une section de l’Université du Tiers Temps de Montpellier. Porte menant à la butte de l’ancien château, cité de Pézenas (Hérault). © M.O.

Pendant des décennies, Yann a compilé, rangé, analysé et critiqué des données du climat surtout de la pluviométrie appelée encore la mesure de la pluie. Son grand ouvrage, logiquement anonyme ou mieux dit collectif, fut achevé dans les années 1990. Il se développe sur plusieurs grands et lourds volumes et il a demandé une vaste collecte dans la décennie 1980 des données de pluies qu’il a faite en visitant les archives des services nationaux de météorologie et sciences affines dont l’hydrologie de l’ensemble des pays issus de l’Afrique occidentale et centrale française sauf la Guinée. On pourrait le résumer comme la création d’une vaste banque de données sous les auspices du Comité Interafricain des Etudes Hydrauliques (CIEH). En voici un exemple, pour la République du Tchad, avec l’atlas des précipitations journalières de 1966 à 1980 qui couvre pas moins de 471 pages avec un typographie très dense. Il y a au total une quinzaine de volumes, tous maintenant en ligne sur la base Horizon de l’IRD, et ils sont faciles à retrouver puis à consulter avec ces trois mots-clés : précipitations, journalières, République. Bien sûr, Yann L’Hôte ne fut pas seul afin de dresser cette vaste fresque pointilliste ; ainsi Anne Crespy, Patrick Raous, Alain Hervé, Gil Mahé, Christophe Salvaing notamment furent des collaborateurs patients et minutieux. Néanmoins Yann en fut la cheville ouvrière car le plus âgé du groupe et le plus expérimenté des Collègues de l’ORSTOM (devenu en 1998 l’IRD), placés sous la coordination de Bernard Pouyaud.

Afrique Centrale et de l’Ouest : précipitations moyennes annuelles (période 1951-1989) par Yann L’Hôte et Gil Mahé. © IRD.

Deux articles brefs car clairs sont remarquables : le premier est The 1990s rainfall in the Sahel: the third driest decade since the beginning of the century (il s’agissait du XXe siècle) dans le « Journal des Sciences Hydrologiques» (2003) ; le second se  trouve dans la vénérable revue « La Météorologie » avec Sahel : une sécheresse persistante et un environnement profondément modifié (2004). L’ensemble de ses avancées est synthétisé en 2003 dans une fiche IRD d’actualités scientifiques.
Parallèlement Yann L’Hôte a publié des articles de fond sur l’histoire de la mesure et l’histoire de l’eau. J’en citerais deux : le premier dans la revue « Hydrologie Continentale » Historique du concept de cycle de l’eau et des premières mesures hydrologiques en Europe (1990) ; le second dans une publication de Météo France au sujet de l’Historique de la mesure des pluies (1991).
Enfin, après sa retraite de l’IRD dans le mitan de la décennie 2000, Yann L’Hôte a continué à approfondir, dans le cadre de l’Université du Tiers Temps (UTT) de Montpellier, le sillon de la recherche historique le plus souvent avec des thèmes liés à l’hydraulique. Je mettrais en exergue trois mémoires, en réalité des livrets bien illustrés, disponibles dans la collection de l’association  « Mémoire d’Oc », consacrée aux recherches historiques languedociennes :
Les Ponts du Diable du Languedoc-Roussillon de France et d’ailleurs (2013), un ouvrage qui a été publié chez l’éditeur régionaliste Lacour-Ollé ;
Les glacières dans le sud de la France et ailleurs (2013), un travail plus technique mais qui est une riche étude sur ce modeste patrimoine architectural mais fort intéressant qui permit, jusqu’au début du XXe siècle, la conservation à des fins alimentaires de la glace dans des bâtiments spécifiques y compris en région méditerranéenne ;

Intérieur de la glacière de La Valette du domaine de Lunaret où était conservée sur 200 m2 la glace, portée des Cévennes à dos d’âne, durant de longs mois. Agropolis, Montpellier. © D. Amugendre et H. Gosselin pour La Marseillaise, 17/08/2014.

Henri Pitot (1695-1771), son tube et l’aqueduc de Saint Clément (2015). Le tube de Pitot est une géniale invention, destinée à l’hydraulique et donc aux fluides (liquides et gaz), qui trouve encore son application sur tous les avions les plus modernes afin de mesurer leur vitesse. Son bon fonctionnement est si important que son obturation, par négligence ou par givrage, peut être la cause de catastrophes aériennes. L’aqueduc de Saint-Clément-La Rivière (1753-1766) porte l’eau jusqu’à la ville de Montpellier et on peut dire qu’il est l’équivalent moderne du Pont du Gard pour Nîmes, un ouvrage d’ailleurs que l’infatigable Pitot avait doublé par un pont routier accolé construit entre 1743 et 1745. Comme le Pont du Gard, l’aqueduc de Pitot est magnifique, en plus d’être utile, tout comme  le château d’eau qui le termine à Montpellier sur l’esplanade du Peyrou, au point le plus élevé de la ville.

Château d’eau d’Henri Pitot de 1765 où s’achève à l’aval l’aqueduc de Saint-Clément-la-Rivière dont les travaux avaient commencé en 1762. Esplanade du Peyrou, Montpellier. Un édifice qui souligne la grandeur utopique des œuvres utiles de l’Etat au XVIIIe siècle, comparable à celle de la saline royale d’Arc-et-Senans par Ledoux (1775-1779). © Dom et son blog Hérault insolite.

Dans la très belle salle Pétrarque de l’Université du Tiers Temps de Montpellier, les dernières conférences d’Yann L’Hôte, lors de la présentation de ses travaux faits dans le cadre de « Mémoire d’Oc » ont toujours bénéficié d’une grande assistance dont je fis partie.

La Salle Pétrarque dédiée au plus illustre étudiant de l’Université de Montpellier au XIVe siècle. Siège des conférences magistrales de l’Université du Tiers Temps de Montpellier. Hôtel particulier de Varennes, Place Pétrarque, Ecusson de Montpellier. © UTT.

En effet, j’étais fort attaché à Yann car il fut toujours un soutien, lors de mes nombreux  moments de doute dans les recherches, et parce que nos échanges furent fructueux ; ainsi, c’est grâce à lui que j’ai connu puis travaillé longuement avec Andrés Acosta Baladón qu’il avait rencontré, lors d’une mission de collecte de données au Service hydrologique du Tchad à N’Djamena, en 1985. Il était logique que nous ayons publié ensemble : dans le numéro spécial du centenaire de la revue « La Houille Blanche » (2002), l’analyse de la longue série de précipitations de Potosi en Bolivie ; et, dans les actes du second congrès de climatologie tropicale de Bruxelles (2004), celle de San Calixto, l’observatoire de La Paz, toujours situé en très  haute altitude et en Bolivie.

Vue partielle de la ville de Potosi (4 000 m), du canal de la Ribera, bordé d’usines hydrauliques, et du Cerro Rico, la montagne d’argent. A droite, le grand cône du Cerro Rico (4 800 m), qui fut le plus grand gisement d’argent du monde et qui est toujours exploité. ©A. Gioda, IRD, vers 1998.

Enfin, mon Collègue Pierre Chevallier m’a rappelé deux autres travaux de Yann L’Hôte, liés à la Bolivie, dont le premier cité est devenu une référence sur la partition des précipitations entre pluie et neige :
L’Hôte, Y., Chevallier, P., Coudrain, A., Lejeune, Y., Etchevers, P., 2005. Relationship between precipitation phase and air temperature: comparison between the Bolivian Andes and the Swiss Alps. « Hydrological Sciences Journal » 50, 989–997 ;
L’Hôte, Y., Chevallier, P., Etchevers, P., Lejeune, Y., Wagnon, P., 2004. Pluie ou neige ? Dispositif de mesures pluviographiques dans les Andes de Bolivie et interprétation des enregistrements. « Journal des Sciences Hydrologiques » 49, 273–281.

A cet hommage, j’associe celui que je porte, avec un maté à la main car sa boisson favorite, à l’archiviste bolivienne Ana Forenza Artunduaga (1929-2017) bien plus connue, comme souvent dans les Andes, par son surnom affectif de Doña Anita. Pendant une bonne trentaine d’années, Ana Forenza a aidé puissamment la recherche de fort nombreux érudits et chercheurs en histoire et au-delà dans les murs des Archives et de la Bibliothèque Nationales de Bolivie (ABNB) de Sucre, la capitale officielle du pays, tout en donnant une âme au silence des salles de travail.

L’archiviste bolivienne Mme Ana Forenza, avec l’auteur, dans la Bibliothèque Nationale de Bolivie. Sucre, juillet 2005. © Stefania Mellace.

Un chirurgien d’origine Quechua, natif du Chaco soit la région de Doña Anita, qui étudia à l’Université de Sucrele docteur David Keremba Manani lui a rendu une bel hommage (en espagnol). Aussi me contenterais-je de quelques lignes en évitant de le paraphraser. Tout comme Yann L’Hôte, Ana Forenza était une personne discrète qui s’effaçait devant ses travaux et qui souvent refusait de signer les publications dont, pourtant largement, elle était le pilier. Comme lui, elle aimait le travail minutieux, bien fait, penchée de longues heures sur des manuscrits, des lettres ou des chiffres difficiles à interpréter. D’où la référence au travail de bénédictin que je développerais plus avant dans ce texte et qui concerne aussi le Languedoc, la région où je réside. Sa carrière officielle comme archiviste à Sucre, dans les Andes, avait commencée tard, à 40 ans autour de 1970, quand Ana eut fini d’élever sa fille et trois fils à Monteagudo, une petite ville nichée dans les montagnes chaudes du piedmont andin menant au Chaco. Elle s’acheva officiellement 27 ans plus tard après avoir servi quatre directeurs et une directrice mais son modèle fut Gunnar Mendoza qui modela, avec force et amour, la vie archivistique de la Bolivie pendant tout un demi-siècle (1944-1994).

Au milieu de ses chers feuillets, un âgé Gunnar Mendoza (1914-1994), l’historien qui forma Ana Forenza et qui fit des Archives et de la Bibliothèque Nationales de Bolivie, un exemple de bonne organisation pour toute l’Amérique Latine. Anciens locaux de l’ABNB, Calle España n°43, Sucre, Bolivie. © Comité Centenario GML.

A partir des années 2000, Ana Forenza disposait de plus de liberté à l’ABNB, étant officiellement à la retraite, et je pus décrocher pour elle un modeste contrat ARCHISS (Archival Climate History Survey) de l’Unesco. Ainsi entre autres, ont pu être dépouillés en histoire du climat les actes municipaux de la ville impériale de Potosi dits Libro de acuerdos del Cabildo de Potosí qui sont maintenant publiés depuis 2012 et numérisés sous la direction de la regrettée directrice de l’ABNB Marcela Inch, originaire du département du même nom. Cela grâce également à l’intérêt pour l’histoire d’un haut fonctionnaire bolivien de l’Unesco, natif de Sucre, Carlos Fernández Jáuregui qui pilotait le Programme hydrologique international en Amérique Latine J’ai eu ainsi le plaisir rare d’être associé avec Ana Forenza dans plusieurs publications, certes modestes par leur diffusion, mais solides quant à leur contenu, sachant son sérieux reconnu en Bolivie :

Tel le maté qui se partage, en tirant sur son unique bombilla (sa paille en acier), en le faisant tourner entre amis, ainsi que le calumet de la paix des Indiens d’Amérique du Nord, Ana Forenza adorait les échanges intellectuels. Donnant beaucoup, elle était une personne très sociale, entourée d’affection dans la ville universitaire de Sucre.

Le maté, en fait une calebasse remplie d’une infusion d’yerba mate (Ilex paraguariensis), fait le tour des amies qui sont assisses simplement en tailleur, comme à la campagne sur l’herbe. Ana Forenza en buvait beaucoup tels les gens de l’Orient bolivien. De plus, en connaissance de cause, elle chérissait l’œuvre d’un botaniste français, oublié chez nous, Aimé Bonpland (1773-1858) car propagateur du maté, au-delà du monde des Indiens Guarani, et amoureux de l’Amérique du Sud. © Blog de l’argentine Marianela Vergara.

Vers 2008 à quasi 80 ans, sa santé se dégrada, elle qui était issue d’une génération à la difficile jeunesse marquée par les pénuries, l’exode et la déroute bolivienne de la guerre du Chaco (1932-1935) ; avec sa famille, Ana avait dû fuir, toute petite et de façon définitive, de sa ferme natale de Timboy dans la commune de Machareti, localité prise par les militaires paraguayens en janvier 1935, pour se réfugier en brousse à Heredia, près de Monteagudo.
Aussi décida-t-elle, après une quarantaine d’années fructueuses passées dans les Andes à Sucre où elle avait un vaste réseau d’amitiés, de se rapprocher d’un de ses trois fils, Carlos résidant à Monteagudo. Elle retournait presque sur ses terres.  C’est là-bas que je visitais une dernière fois Ana, dans sa maisonnette à la sortie de Monteagudo, en décembre 2012, après une nuit éprouvante en autobus venu de Sucre, comme d’habitude, par les pistes vertigineuses des montagnes andines du département de Chuquisaca.

Monteagudo, petite ville du piémont andin sur la route Sucre-Santa Cruz de la Sierra, une longue piste descendant les Andes. Département de Chuquisaca, Bolivie. © Silvia Angelica Alvarez Vallejos, Wikipedia Commons.

Enfin, il faut savoir qu’Ana Forenza a vu l’un des ses fils, Marcelo, épouser Isabelle Combès, une chercheuse française (issue de l’Université de Montpellier) active, notamment dans le milieu archivistique, en Bolivie depuis les années 1980. Isabelle Combès a mis ses racines à Santa Cruz de la Sierra où elle est devenue un point de référence, comme américaniste et anthropologue. S’il ne fallait citer qu’un seul de ses ouvrages, je mettrais en avant son travail séminal au sujet de l’« Ethno-historia del Isoso », consacré aux Indiens Chané et Chiriguanos, qui a été publié au Pérou.

Première de couverture de l’ouvrage de référence d’Isabelle Combès qui fut édité en 2015 par l’Institut français des études andines (IFEA) de Lima (Pérou).

Elle anime la maison d’édition Scripta Autochtona de Santa Cruz de La Sierra qui a déjà publié 22 ouvrages, dont de nombreux de sa plume, au sujet des peuples premiers des terres basses ou de l’Orient bolivien et de leur histoire. Bref, le sillon tracé par Ana Forenza soit son amour des belles lettres et de l’histoire de Bolivie continue en famille !
En conclusion ouverte, pour les plus jeunes vers lesquels ce blog chez Futura-Sciences est tourné,  pourquoi ai-je associé les bénédictins, un ordre religieux fondé par Saint-Benoît de Murcie, aux travaux de grande ampleur et minutieux d’Yann L’Hôte et Ana Forenza ? Parce que, parmi cet ordre et je le sus par Wikipedia, il y eut la congrégation de Saint-Maur (1618-1790) qui mettait en avant le travail intellectuel mais, en réalité, accessible seulement à une minorité des moines. Très érudits, et avec une formation humaniste, des membres de cette congrégation (dont le pôle était l’abbaye parisienne de Saint-Germain-des-Prés) participaient à des travaux littéraires collectifs de très longue haleine : 236 volumes pour le « Trésor généalogique » et 50 volumes pour une géographie de la Gaule et de la France, par exemple. C’est de l’ampleur, dans le temps, de ces travaux des moines qui nécessitaient très grande patience et minutie qu’est née notre expression ; un travail de bénédictins. Emmanuel Le Roy Ladurie a fait notamment trésor des données de leur« Histoire générale de Languedoc » écrite par les pères bénédictins dom Claude Devic et dom Joseph Vaissète. Les premiers fruits de leurs investigations, commencées en 1715, et la base de leurs cinq volumes édités de 1730 jusqu’en 1745, sont les 131 volumes de documents conservés au Cabinet des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France.

L’Histoire générale de Languedoc est un ouvrage scientifique, traitant de l’histoire de la province de Languedoc, rédigé et publié par les pères bénédictins dom Claude Devic et dom Joseph Vaissète entre 1730 et 1745.

L’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, alors professeur d’université à Montpellier de 1953 à 1969,  l’a reconnue comme le socle de son premier succès éditorial : l’ouvrage « Les paysans de Languedoc» qui reste toujours disponible.

La photographie mise en avant montre les cinq volumes de l’édition originale de « L’Histoire générale de Languedoc » qui est un ouvrage scientifique très savant et rigoureux, rédigé par les pères bénédictins dom Claude Devic et dom Joseph Vaissète et qui fut publié entre 1730 et 1745. Actuellement soit en février 2019, il en est demandé 5 000 euros sur Ebay.

 

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