Uruguay : Andrés Acosta, l’homme qui plantait les attrape-brouillard

Andrés Acosta Baladón ou encore « El Chueco »  nous a quitté le 11 juillet dernier.
Pour moi qui le connaissais depuis trente ans, Andrés restera le guérillero scientifique des attrape-brouillard et, de façon plus large, le guérillero de  la lutte contre la désertification dans les zones arides et marginales. C’est donc, au titre des attrape-brouillard, un pionnier de ceux que l’on appelle, de nos jours,  pompeusement les NTE (les Nouvelles Technologies Environnementales) au sein des études sur les énergies renouvelables.

Sur le terrain au début des années 70, Andrés Acosta Baladón (à gauche) dans le vignoble de la Geria, sur l’île de Lanzarote aux Canaries (cliché de son ouvrage « Cultivos enarenados », INM, Madrid, 1973).

Son surnom venait de son apparence : tel un jockey et le cheval est bien commun en Uruguay, Andrés n’était pas bien grand avec des jambes arqués (un chueco en espagnol).  En fait, c’est un physique commun aux Sud-américains, souvent plus ou moins métissés mais surtout pas bien riches de ces années 1930-40 qui ont souffert, dans leur enfance, d’une alimentation mal équilibrée voire de malnutrition. Mais baste ! Tout cela s’effaçait quand on le rencontrait : charismatique, enthousiaste et donc entraîneur d’hommes mais aussi prompt à la controverse et donc éruptif.  Bref, toute la garra des Uruguayens,  un peu la grinta des Italiens. Si, selon Erasme, « on ne naît pas homme, on le devient (Homo fit, non nascitur) » et bien alors l’âme d’Andrés était bien trempée. Ce dernier aurait pu reprendre cette roborative expression du sinologue Simon Leys, lui aussi récemment disparu : « L’université n’est pas une usine à fabriquer des diplômes, à la façon des usines de saucisses. C’est le lieu où une chance est donnée à des hommes de devenir qui ils sont vraiment ». Selon son ancien Collègue agroclimatologue Derk Rijks, « de tous les professeurs, Andrés était de loin le plus proche des étudiants lorsqu’il travaillait au Centre Agrhymet de Niamey au Niger. En fin observateur de l’ensemble des activités d’un projet de développement contre la sécheresse, il donnait sans réserve son opinion et parfois cela produisaient des échanges bien intéressants ».
Andrés était fort tiers-mondiste, toujours du côté des pauvres, tels les agriculteurs traditionnels, et des gens modestes , sous l’influence revendiquée des acquis de la Révolution cubaine puis des tupamaros uruguayens soit des mouvements de sa génération.  Ainsi à la fin de sa longue vie accompagné par sa nièce Odila, deux de ses grandes joies furent en Uruguay les larges victoires démocratiques du Frente Amplio en 2004 puis de « Pepe » Mujica, un ancien tupamaro élu président de la république en 2009.
Parmi les zones arides, pauvres et négligées où il travailla, il faut citer le Norte Grande du Chili à Antofagasta, à la  suite du jésuite German Saa aussi d’Uruguay, les Canaries (avant le boom touristique), les îles du Cap Vert, le Niger et enfin le Tchad soit trois pays du Sahel.
Les deux livres ci-dessous ont importants mais, pour apprécier sa façon de penser et de travailler, un article de 2003 (en espagnol) dans la revue des Eaux et Forêts « Montes » la résume.

Cultivos enarenados. Instituto Nacional de Meteorología, Sección de Publicaciones, Madrid, 1973 – 224 p.
Las precipitaciones ocultas y sus aplicaciones a la agricultura. Agrometeorological Applications Associates, Fernay-Voltaire, 1996 – 170 p.  avec l’aide de l’OMM, de la FAO, etc., en quatre langues dont le français.

J’avais connu Andrés en 1985 au Niger en tant que voisin, grâce à Yann L’Hôte qui avait effectué le recueil depuis leur origine des données pluviométriques du Tchad, un pays où notre Uruguayen dirigeait le service hydrologique, après la longue guerre civile (1965-1979) suivie du renversement du gouvernement en 1981 par Hissène Habré. J’ai ensuite travaillé avec lui, main dans la main, les cinq premières années  de la décennie 1990, quand il avait pris sa retraite de l’OMM, à valoriser ses avancées et celles de Collègues, largement oubliés car travaillant dans le Tiers-Monde ou dans des zones marginales. A partir des années 2000, à son initiative, j’ai collaboré avec Carlos Sanchez Recio, directeur de Natural Aqua Canarias (avec une première manifestation pour l’exposition de nouveaux textiles, lors de Lille 2004, capitale européenne de la culture) qui a été déclarée la meilleure PME des Canaries en 2008. Enfin, j’ai monté un groupe pour un hommage, de son vivant, à Andrés en 2012 au niveau local, national et international avec Federico Franco, lui basé en Uruguay, et d’autres Collègues espagnols, péruviens et hollandais. La distinction la plus notable fut peut-être celle du CELADE (Centro Latinoamericano de Desarrollo) des Nations unies, même si je crois, qu’Andrés ait beaucoup apprécié d’être distingué auprès des scolaires de sa ville et de l’Uruguay.
Enfin, je voudrais souligner son amour de la vie avec ses passions multiples : aussi même si ce n’est pas au même niveau de ce qui suit, je vous l’accorde, l’autre sexe, le football (il jouait ailier quand il était jeune dans les années 40 au stade peint en bleu et jaune de Durazno), puis, à la retraite, de longues marches à pied, la mécanique avec une moto Horex dans les années 60, une Citroën DS au Tchad dans les années 80, puis le 4×4, etc . Andrés n’était pas de la génération post-moderne, il ne considérait pas les études au sujet du changement climatique comme essentielles et il avait des plaisirs pas toujours politiquement corrects de nos jours.
Salut, guérillero scientifique !

2 réflexions sur “ Uruguay : Andrés Acosta, l’homme qui plantait les attrape-brouillard ”

  1. Je ne sais pourquoi, mais ce soir [de novembre 2017] m’a traversé l’idée de rechercher ce qu’était devenu mon vieil ami Andrés Acosta. J’apprends qu’il n’est plus de ce monde mais pourtant pour moi si présent ce soir, malgré plus de 40 ans sans le moindre contact. J’ai rencontré Andrés dans les années 75/76 à Oran en Algérie. Craignant pour sa vie, Andrés avait quitté le Chili où Pinochet avait pris le pouvoir manu militari et nos chemins se sont croisés là-bas, à l’IHFR d’Oran, lui probablement pour enseigner sa spécialité « l’agriculture en zones arides », moi, théoriquement la physique et l’électronique. A l’époque, il nous fut bien difficile de dispenser nos cours ce qui nous laissait du temps libre et encore plus difficile de trouver quelque chose pour se nourrir : les oeufs arrivaient épisodiquement d’Espagne par bateau et, une fois sur place, encore fallait-il les acheter par plateaux complets y compris les cassés, quant aux fruits et légumes ils étaient à peu près introuvables. A l’initiative d’Andrés (qui avait aussi quelques appuis de la direction vu son statut de réfugié), un vieux tracteur fut acheté qui nous permit de labourer et préparer la terre disponible dans l’enceinte de l’école, de planter tomates, courgettes et autres légumes et une coopérative créée qui devait permettre au personnel de s’approvisionner à un coût symbolique. La récolte s’annonçait abondante, les tomates rougissaient de plaisir…mais même le chibani [en arabe maghrébin, un « ancien »], chargé de la barrière qui avait soigné sa courgette avec amour et fierté et s’apprêtait maintenant, bien dodue et mûre, à la ramasser … ne put que constater qu’ elle s’était envolée dans la nuit. Au moins nous reste-il ces bons moments et cet idéal partagés. Adieu Andrés eta ikus arte [en basque « au revoir »].

    1. Merci, Cher Collègue.
      « Il y a des morts plus vivants que les vivants » d’après le grand poète portugais Fernando Pessoa.
      AG
      PS : un autre hommage est par ici, dans la langue de Cervantès, accompagné des commentaires de deux météorologues espagnols :
      http://ghidrologia.blogspot.fr/2014/10/en-recuerdo-de-andres-acosta-baladon.html
      Juan Maria Cisneros est l’ancien directeur du programme Antarctique de l’Instituto Nacional de Metereología d’Espagne.

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