1) Paris et Turin : Yves Delange et Mario Govi, deux maîtres en sciences naturelles

Bonjour en ce mois de rentrée,
Un blog n’est pas un journal et aussi il permet de revenir en arrière (surtout en histoire des sciences !). Il est un carnet de notes importantes, de mon point de vue. En 2019, deux faits sont survenus que l’écume des jours – au sens de l’agitation de ma vie – m’a fait oublier en leur temps. Rien de larmoyant dans ce double hommage : Yves Delange (1929-2019) a eu une très belle et longue vie, avec une foultitude de voyages, de rencontres et donc d’amis et d’amour, avant de s’éteindre à 90 ans. Entre temps, il s’était occupé à faire énormément de belles choses en sciences afin de protéger la nature, grâce à une défense et une illustration des botanistes et naturalistes l’ayant précédé, tout en soignant, pour l’Etat, les collections nationales vivantes des plantes.

Yves Delange dans le jardin de la pauvre maison natale de Jean-Henri Fabre à Saint-Léons (Aveyron). © Janine Vitou.

De son côté, le géologue Mario Govi (1927-2009) a été admiré et respecté de son vivant. Encore, dix ans après son décès – et sa chère cigarette a pu le hâter peut-être -, des anciens collaborateurs du CNRS italien se sont regroupés pour faire un florilège de ses meilleurs et nombreux articles (pour le lire en italien et en partie en anglais, il faut cet identifiant Public_FTP, puis le mot de passe Public_FTP_IRPI).

Un dynamique Mario Govi (debout à droite) en grande conversation de travail avec deux de ses principaux Collègues : l’hydrologue Virgilio Anselmo (à gauche) et le géomorphologue Domenico Tropeano (au centre). CNR IRPI, Via Vassalli Eandi, 18, Turin, 1984. © CNR IRPI.

Yves Delange et Mario Govi. Ils furent deux maîtres dans mon cheminement scientifique et je suis heureux qu’ils aient été célébrés, encore récemment, par les Collègues, respectivement par Janine Vitou et Domenico Tropeano, qui ont eu la grande chance de travailler avec eux et de les côtoyer. Attention ! Aucune pompe ni esprit de mandarinat chez Delange et Govi mais un entrain et un allant, à l’épreuve des balles, qui me firent aimer l’aventure scientifique au point de l’embrasser, pendant plus de 40 années.

Au début des années 1990, Yves m’a aidé à voir plus clair quand j’avais retrouvé l’arbre fontaine de l’île d’El Hierro, celui du brouillard (sic). Il m’a toujours encouragé et bien reçu dans son bureau exigu et contigu des anciennes serres du Jardin des Plantes de Paris et cela, plusieurs fois, entre 1991 et 1994. Le bon soin des collections nationales vivantes qui lui étaient confiées a été toujours son premier objectif au Jardin des Plantes de Montpellier, de 1954 à 1971, puis à celui de Paris, jusqu’en 1994 (il résida en famille dans ces deux verts enclos, au centre-ville), qui chapeautait aussi l’arboretum de Versailles-Chèvreloup et le Jardin botanique du Val Rahmeh de Menton. Yves Delange mit en pratique, d’abord pour ses proches et lui, l’écologie tel un philosophe pour lequel la beauté, dans son cas celle du cadre de vie, gouverne le cerveau par empathie esthétique. Depuis sa retraite du Muséum à partir de 1994 et dans le droit fil de ses convictions et actions, il s’était établi en lisière de la forêt de Fontainebleau.

Les anciennes serres du Jardin des Plantes de Paris, territoire d’Yves Delange entre 1971 et 1994, qui n’hésitait à remplacer les joints en liège d’époque défaillants de la chaufferie, lors des fins de semaine. © http://paristeampunk.canalblog.com/archives/2016/01/17/33226348.html

Moi en 1994, j’étais parti travailler à Cochabamba en Bolivie, pendant six années, avec son manuel très pédagogique Les Végétaux des milieux arides dans ma poche.

Un manuel de terrain d’Yves Delange publié en 1988 aux Editions Le Rocher à Monaco. Dans la principauté, existe un grand Jardin Exotique, qui fut dirigé, de 1969 à 1993, par le regretté Marcel Kroenlein, son Ami depuis leurs études communes et grand expert des cactées.

Ensuite, d’Amérique du Sud, j’avais encore collaboré avec la revue d’amateurs savants de cactées qu’Yves Delange anima, pendant des décennies, Succulentes avec son complice (lui aussi honoré) Marcel Kroenlein du Jardin Exotique de Monaco et, pour la partie technique, les époux Michel et Janine Vitou de Montpellier. En 2000, je publiai une brève biographie du botaniste et agronome bolivien Martin Cardenas que j’avais connu grâce à son amour des cactées, si belles dans son pays andin, et donc grâce à Yves.
Avec Michel Vitou, Yves Delange continua, après 2008 et la fin de la revue Succulentes, d’animer l’association Terra Seca pendant encore quelques temps, à 80 ans sonnés. Comme pour Mario Govi, autour d’Yves flottait toujours l’odeur d’un parfum rare, celui de l’intelligence car la sienne, via sa curiosité, était toujours en éveil. Si, à partir des années 2000, je n’eus plus guère de contacts directs avec lui, je le suivais, de loin en loin, dans son cheminement intellectuel grâce à l’annonce de publications et d’interventions multiples. J’en avais conclu qu’il était immortel, sur son nuage, car Yves avait choisi une voie exigeante, presque extra-terrestre, avec la réédition de grands textes. Elle passa par la réhabilitation de la figure de Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829), dont les apports avaient été sous-estimés voire ridiculisés, d’abord par Cuvier puis par Darwin, et surtout par celle de Jean-Henri Fabre (1823-1915) avec une nouvelle mise à disposition de la quasi-totalité de son œuvre.

Première de couverture de la biographie du naturaliste et biologiste Jean-Baptiste (de) Lamarck (1744-1829) par Yves Delange (2002), chez Actes Sud à Arles.
Première édition de la biographie de Jean-Henri Fabre par le grand conteur qu’était Yves Delange. Un succès de librairie puisque nous en sommes à trois éditions, seulement en France : 1980, 1986 et 1999 (la dernière chez Actes Sud est préfacée par Claude Nuridsany).

Grâce à Yves Delange, les principaux écrits de Jean-Henri Fabre, un naturaliste complet (une caractéristique, celle d’être touche-à-tout, qui est mal vue en ces temps d’hyperspécialisation dans la recherche, surtout si on a beaucoup de talents comme lui), eurent l’honneur d’être publiés à nouveau dans la grande collection Bouquins chez Robert Laffont : Les souvenirs entomologiques, sous la forme de deux forts volumes en 1989. Oublié chez nous avant ce tour de force, le nom de Fabre reste encore plus connu au Japon que celui de Zola ou de Stendhal et  son apport est régulièrement enseigné à l’école notamment avec Les souvenirs entomologiques !

La première de couverture du tome I des ” Souvenirs entomologiques ” de Jean-Henri Fabre. Une nouvelle édition, datée de 1989, fut rendue possible grâce à l’enthousiasme et aux bons soins d’Yves Delange.

Mais l’appétit de découvertes chez Yves Delange était tel qu’il publia, en association en 2015 soit à 86 printemps afin de le faire partager, même un carnet d’observations de terrain de 1857 de Fabre, après avoir exhumé, en 2013, des naturalistes et botanistes oubliés du XIXe et XXe siècles.

Enfin, Yves Delange aida, puissamment par sa caution scientifique et son autorité bienveillante, à la création de La cité des insectes Micropolis à Saint-Léons puis du Naturoptère à Sérignan-du-Comtat, dans deux localités du Midi habitées par Fabre, respectivement à l’aurore et au soir de sa vie.

Au bâtiment du Naturoptère dans le Vaucluse (à deux pas du vaste domaine, devenu un musée, du Harmas où Fabre vécut de 1879 à 1915), l’architecte écologiste Yves Perret apporta en 2009 pierres, toits végétalisés et grandes charpentes. Voici ce qu’il m’écrit à propos de notre Ami Yves Delange avec lequel il avait échangé lors de la construction du Naturoptère : ” J’aime ces personnes attentives, douces et savantes qui nous glissent, sans en faire tout un plat, quantité de choses importantes au creux de nos oreilles étonnées “.

Auparavant, Yves Delange avait été aussi à la manœuvre avec les réalisateurs du documentaire de grand succès, primé à Cannes et surtout par le grand public, sur les insectes Microcosmos (1996). Ce film qui dégagea plus 23 millions de bénéfices inattendus rendit possible la concrétisation d’un rêve d’Yves Delange que fut l’inauguration de La cité des insectes Micropolis en l’an 2000. Puis, au fil du temps, le succès public de Micropolis, porté par la vague de l’écologie, s’est consolidé dans la petite commune de Saint-Léons.  Ainsi le village natal de Fabre et ses 400 âmes évitèrent la marginalisation de l’Aveyron profond, celui du massif du Lévézou, où seuls, par ailleurs, les nombreux parcs éoliens ont changé les paysages depuis la fin du XXe siècle.

Je termine ce premier billet en remerciant Janine Vitou de Montpellier pour son très bel hommage à Yves Delange qui m’a servi de robuste socle. Dans le second billet, je développerai les apports de Mari Govi de Turin (même s’il était né en Istrie) grâce, en partie, à Domenico “Mimmo” Tropeano qui avait rédigé un premier hommage en ligne, dont le lien n’est plus actif, mais que j’ai pu récupérer grâce à lui. Le second épisode de ce billet est à suivre…

La photographie mise en avant est une partie de l’œuvre des architectes Yves Perret & Dominique Farhi, Le Naturoptère (2009). C’est le nouvel espace en hommage au naturaliste Jean-Henri Fabre (1823-1915) qui vécut, tout près de là, les dernières décennies de sa vie de travail au domaine de L’Harmas, enfin libéré des contraintes financières. Yves Delange, en tant que nouvel éditeur scientifique des livres de Fabre jusqu’au XXIe siècle, fut associé à sa conception et sa valorisation encore en 2015. Incombustible Yves ! Sérignan-du-Comtat, Vaucluse, inauguration de l’espace en 2010. © Y. Perret & D. Farhi pour 2020 GaujardTechnologie Scop.

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