El Hierro : représentations de l’arbre fontaine, de las Casas (XVIe s.) à Wölfel (1940)

Je mets à jour l’histoire de l’arbre fontaine de l’île d’El Hierro aux Canaries qui est tout sauf un mythe. Cet arbre sacré recueillait, à son pied, l’eau du brouillard précipitée auparavant, sous forme de gouttelettes, sur ses feuilles. Il est aussi connu sous les noms de Garoé et d’Arbre saint.

Les armoiries ou les armes d’El Hierro avec, au centre, le nuage de brouillard qui nimbe l’arbre saint des espagnols ou encore l’ancien Garoé des aborigènes guanches. Au pied de l’arbre, est l’eau recueillie.

Mettre à jour est ici plus une formule littéraire parce que, en recherche archivistique, il se parle en année voire en décennie. La connaissance d’un végétal remarquable disparu, car arraché par le vent au début du XVIIe siècle, est plutôt de l’ordre de la reconstruction faite brique après brique mais sachant que celles-ci sont irrégulières et qu’il y aura toujours des trous ou des lacunes. Quelques mots au sujet du chercheur anthropologue autrichien Dominik Josef Wölfel (au centre de la photographie mise en avant, prise en 1953), né en 1888, qui dédia l’essentiel de sa vie professionnelle, à partir de 1932, aux Canaries et plus précisément à ses anciens peuples soit les Guanches qui vénéraient le Garoé.

Copie de La  » Descripción histórica y geográfica de las Islas Canarias ” de Pedro Agustín del Castillo (Archives D. Wölfel). Original dans  la Biblioteca Municipal de Santa Cruz de Tenerife.

Presque toujours dans des conditions matérielles difficiles mais patiemment et avec méthode, Wölfel bâtit les premières briques solides de la recherche scientifique du puzzle historique des Canaries soit la base de l’Institutum Canarium de Vienne qui, modernisé, est largement passé dans la phase digitale. Les archives personnelles de Wölfel ont été acquises récemment en 2018 par le Museo Canario, le musée archéologique de Las Palmas, capitale de l’île de Grande Canarie.
Enfin, il est à souligner que, pour autant, Wölfel ne négligea pas les ouvrages de vulgarisation, tout en veillant à leur donner une belle tenue, un trait qui conforta sa réputation internationale.

Behn (Fr.) et Wölfel (D. J.) L’art préhistorique en Europe, l’art des peuples autochtones d’Afrique, l’art des peuples d’Océanie, l’art des anciens peuples d’ Indonésie et du Sud-Est asiatique. Payot, Paris, 1960.

Grâce à des personnalités telle que celle de Wölfel nous sommes à mille lieues de « ceux qui se retrouvent, à l’inverse, embarqués dans la communication « fonctionnaliste » […]. Ce courant […] nous fait assimiler […] l’information à l’audience avec comme seule forme d’évaluation le nombre (de clics, de spectateurs, d’entrées, de like…), c’est-à-dire tout ce qui peut être traduit en clients et donc en marché » pour reprendre, mot pour mot, Monestier dans son blog chez Mediapart, le 9 juin 2019.

Mais revenons à notre arbre fontaine et à Dominik Wölfel et plus précisément à son travail dans les archives où il exhuma les apports de l’ingénieur et architecte militaire Leonardo Torriani (vers 1560-1628) de Crémone (Italie), actif à la fin du XVIe siècle aux Canaries dans les années 1580-1590 et bâtissant la défense de l’archipel pour le compte du roi d’Espagne Philippe II lors du Siècle d’Or. Dominik Wölfel fit en 1940 la première publication du manuscrit de Torriani, daté de 1590, malgré les graves conséquences de l’Anschluss puis de la Seconde guerre mondiale pour un chercheur autrichien qui fut écarté du monde universitaire car son épouse était d’ascendance juive.
Auparavant c’était par tâtonnements qu’on avançait car l’histoire des Canaries, quant à l’écriture, ne commence qu’au XVe siècle avec Jean de Béthencourt. Attention ! seulement ici l’histoire est entendue au sens grec de récit car les aborigènes Guanches, venus du Maghreb berbère, étaient implantés sur les îles dont celle de Tenerife depuis plusieurs siècles avant Jésus-Christ. Le dominicain Bartolomé de las Casas , compagnon de Christophe Colomb et grand défenseur des Indiens, est un point d’ancrage solide au début du XVIe siècle. Toutefois, bien qu’il l’évoque il ne vit pas vraisemblablement l’arbre fontaine car les bateaux coloniaux relâchaient toujours sur l’île voisine, plus importante, de La Gomera qui possédait un havre sûr et bien défendu à San Sebastián. Ensuite, il a fallu chercher longuement dans les archives et séparer le vrai du faux, le fait du mythe, etc.
Afin d’arriver aux anciennes images du Garoé ou arbre fontaine, il faut sans doute évoquer quatre œuvres du XVIe siècle au sujet des Canaries qui restèrent, pour deux d’entre elles, inédites jusqu’au XXe siècle ou bien encore leur véritable auteur se cacha derrière un pseudonyme, chose commune en ces temps-là.
En premier, l’ouvrage « Historia del Mondo Nuovo » de Girolamo Benzoni qui visita l’île voisine de La Palma très jeune en 1541, lors d’une longue escale dans son périple américain, et dont on n’est pas sûr qui fît de même pour El Hierro.

Girolamo Benzoni (1519-1572 ?), commerçant, explorateur et chroniqueur italien des Amériques et des Canaries. Son portrait orne la première page de son ouvrage  » Historia del Mondo Nuovo  » publié en 1565 à Venise et qui connut de nombreuses rééditions et traductions dues à son succès.

Toutefois, son illustration de l’arbre fontaine par Théodore de Bry qui fut la première publiée en 1572 (dans la seconde édition en italien de son ouvrage) est la matrice de bien des suivantes : ainsi, celles des grands graveurs du XVIe siècle tels Coriolano et encore de ce même de Bry qui la redessina en 1597. En deux mots, les illustrations ne furent pas de la main de l’auteur de la description et disons qu’elles sont très libres au sens de peu scientifiques.

Gravure du Garoé (Benzoni 1572: 178v). Dans la seconde édition (1572), l’auteur décida d’adjoindre un “ Breve discorso di alcune cose notabile delle isole di Canaria ” avec cette illustration de Théodore de Bry. Dans l’ordre chronologique, c’est la première représentation de l’arbre fontaine connue à ce jour (Barrios, 2008).

En second, l’œuvre de Leonardo Torriani (1590) « Descripción e historia del reino de las Islas Canarias » est restée inédite jusqu’en 1940, l’année où elle fut publiée dans une édition rare bilingue, en italien et allemand, par Dominik Wölfel en pleine guerre ;

La localisation du Garoé sur la carte géographique d’El Hierro (Torriani 1590: 85v) in Barrios, 2008. Il était au nord du village de Tiñor qui existe encore de nos jours à moins que cela soit au nord de Valverde et situé au flanc d’une montagne ici souvent synonyme de volcan, dominée par la caldeira du Ventejís (1 193 m).
Dessin d’une branchette du Garoé (Torriani, 1590: 87v). En botanique, c’est un til (Ocotea foetens), un laurier endémique des Canaries, une espèce localisée dans les vallées les plus humides de montagne.

Pour un scientifique, c’est la description la meilleure aussi parce que son auteur Torriani est un ingénieur qui parle un langage universel et intelligible par-delà les siècles. Elle a servi de base en 1924 à l’érudit local d’El Hierro Dacio V.  Darias y Padrón pour essayer de localiser le lieu de l’ancien Garoé grâce aux puits partiellement bouchés qui pouvaient l’entourer et la présence d’une échancrure dans le flanc de la montagne, en forme de reculée, où le vent chargé des gouttelettes du brouillard tourbillonne fort et donc dépose beaucoup d’eau.

Dans un croquis publié en 1924 puis repris en 1929, l’emplacement de l’ancien Garoé selon Dacio V.  Darias y Padrón (1880-1960). Natif de Valverde de El Hierro, il fut militaire, enseignant et surtout historien de son île reconnu par ses pairs dans tout l’archipel des Canaries. Les puits de collecte de l’eau du brouillard lui permirent de localiser l’ancien emplacement du Garoé.

En troisième lieu, l’ouvrage  du religieux Alonso de Espinosa (1594) « Del origen y milagros de Nuestra Señora de Candelaria » qui fut la seule publiée de son temps par Juan de Léon à Séville et qui est cité ici seulement  à titre d’exhaustivité.
Enfin, Argote de Molina, voire  Alonso Fiesco selon José Barrios García, écrivit sous le pseudonyme de Juan de Abreu Galindo (avant 1599 ou 1602) « Historia de la Conquista de las siete islas de Canarias ». Celle-ci fut surtout connue à partir de 1955 grâce à son édition par l’érudit Alejandro Cioranescu. Dans ce cas, il n’y a point de dessin mais une description minutieuse de l’arbre qui permet sa comparaison avec celle de Torriani. Les deux descriptions sont parfois divergentes mais elles ont pu été finement analysées (à la page 30 de l’article) récemment par Guillermo García Pérez, historien et professeur à l’Universidad Politécnica de Madrid :

«Al parecer, la fuente [de Alonso Fiesco] sería la misma que utilizó Leonardo Torriani (1590) para la elaboración de su Descripción e Historia del Reino de las Islas Canarias y que, según Barrios, no sería otra que la obra de un tal Dr. Troya, citada por el mismo Torriani, de la que […] ha sobrevivido ningún ejemplar hasta nuestros días.»

En parallèle parce que rédigée par un savant n’ayant jamais posé le pied sur aucune île des Canaries, il existe une somme encyclopédique célèbre de la Renaissance illustrant le Garoé, celle d’ Ulisse Aldrovandi (1522-1605) : « LHistoire Naturelle ». A cette dernière, travailla le graveur sur bois allemand Lederlein Christoph dit Cristoforo Coriolano. Un total de plus de mille de ses matrices xylographiques est conservé au Musée du Palazzo Poggi de Bologne. Cette matrice du Garoé est datable de 1585-87 sans grand risque d’erreur. Comme son commanditaire Aldrovandi, Coriolano ne vint jamais aux Canaries.

http://bbcc.ibc.regione.emilia-romagna.it/pater/loadcard.do?id_card=199605 Canaria mas cum panico foliata pannicula
Garoé d’El Hierro – Le recto de la matrice xylographique de Cristoforo Coriolano. Musée du Palazzo Poggi, Bologne. Non publiée.

Le livre au sujet des arbres Dendrologiæ d’Aldrovandi pour lequel elle était destinée et qui en comporte une version légèrement différente fut publié à titre posthume à Bologne en 1667. Une version intégrale est en ligne sur le site de l’Université de Bologne. Le Garoé est à la page 35.

Le Garoé d’après une planche de Cristoforo Coriolano datable de 1585-1587. Illustration dans l’ouvrage posthume Dendrologiæ d’Aldrovandi.

Enfin, il y a l’œuvre reconnue du graveur liégeois Théodore de Bry publiée dans la première édition allemande de Girolamo Benzoni sortie des presses à Francfort-sur-Main de 1597. L’éditeur allemand ajouta plusieurs planches aux deux éditions italiennes précédentes : de 1565 puis de 1572. Cette dernière, celle de 1572, comportait 17 planches dont celle de la première représentation connue du Garoé. L’édition allemande de 1597 de la chronique de  Benzoni en comporte 11 supplémentaires et, de plus, de Bry prit aussi la liberté de redessiner les planches, de façon brillante, dont celle du Garoé. C’est la dernière, la 28ème dans l’ordre chronologique, car l’ouvrage ne traite que marginalement des Canaries.

Gravure  du Garoé de l’île d’El Hierro par Théodore de Bry (1585-1587) éditée la première fois en 1597 (planche 28) in Barrios, 2008. Ici, ce n’est pas la toute première édition allemande mais le dessin est identique.

Enfin, je souhaite remercier deux universitaires, les professeurs José Barrios García de La Laguna et Guillermo García Pérez de l’Universidad Politécnica de Madrid, pour, encore au XXIe siècle, s’être penchés sur le Garoé et ses représentations avec de belles publications, respectivement en 2008 et 2016, qui sont disponibles en ligne de manière gracieuse.

José Barrios García de l’Universidad de La Laguna (Tenerife, Canaries), professeur au Département d’analyse mathématique et docteur en histoire. @ULL.

En conclusion, je mettrais deux dessins, rehaussés de couleurs, de Torriani, le grand auteur pour l’histoire des Canaries dont le manuscrit principal fut redécouvert par Dominik Wölfel dans les archives de Coimbra au Portugal dans les années 1930. Parler aussi de Leonardo Torriani, le premier ayant dessiné de façon précise le Garoé, me permet de vous dire au revoir et à bientôt car le prochain billet de ce blog traitera du nouvel arbre saint planté en 1948, en lieu et place supposés, du précédent. A suivre…

Carte des Canaries 1590 de Leonardo Torriani avec l’île de Ferro ou El Hierro au bout de la pince gauche du crustacé  (source : Biblioteca General da Universidade de Coimbra, catalogue n° Ms. 314, folio 8r.). https://proyectotarha.org/en_GB/2016/05/13/esenciales-iv-descripcion-e-historia-del-reino-de-las-islas-canarias/
Indigènes de l’île de La Gomera aux Canaries, dessinés puis peints par Leonardo Torriani en 1590 avant leur vente comme esclaves. (source : Biblioteca General da Universidade de Coimbra, catalogue n° Ms. 314, fol. 81r). https://proyectotarha.org/en_GB/2018/07/13/esenciales-xii-los-gomeros-vendidos-por-pedro-de-vera-y-dona-beatriz-de-bobadilla/

4 réflexions sur “ El Hierro : représentations de l’arbre fontaine, de las Casas (XVIe s.) à Wölfel (1940) ”

  1. Jean D’Ormesson aurait dit : épatant !
    Feloche pourrait peut-être s’en inspirer pour une nouvelle chanson, avec ou sans la virgen de la candelaria, mais avec mandoline , ça va s’en dire !

    1. Merci, Cher Collègue.
      Dans mon billet, il y a un exemple bénéfique d’un arbre sur une île. Globalement soit à l’échelle de la Terre et dans l’actualité scientifique grâce à une publication dans une revue de référence, les chercheurs en foresterie du Cirad ont bien montré, avec des Collègues étrangers, le bénéfice, quant au CO2, d’une reforestation à grande échelle. Ainsi, environ 900 millions d’hectares de terres dans le monde pourraient être reboisés, permettant à terme d’absorber les deux tiers des émissions carbone d’origine humaine.
      https://www.cirad.fr/actualites/toutes-les-actualites/communiques-de-presse/2019/climat-comment-les-arbres-pourraient-sauver-la-planete
      Bien à vous
      AG

    1. Apreciado Colega:
      Mil gracias por Su mensaje.
      Estoy en Niza llejo de la Red asi te mandaré mas noticias la semana proxima.
      Seguimos…
      Alain Gioda

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