Vue d’artiste du projet Mars One

Mars One : une téléréalité sur Mars ou sur Terre ?

Dans cette rubrique Opinion, je me livre à un commentaire personnel sur un sujet d’actualité, en invitant les internautes à en débattre. Comme premier sujet : le projet Mars One.

Pour rappel, il s’agit d’un projet imaginé par l’ingénieur néerlandais Bas Lansdorp, conseillé par le pionnier des téléréalités Paul Römer (société Endemol), qui consiste à envoyer des hommes et des femmes sur Mars à l’horizon 2025, en finançant majoritairement les missions par des émissions de télévision. Petit hic : comme c’est le vol retour qui est le plus difficile et le plus coûteux à mettre en œuvre, le vol est aller simple seulement. La colonie sera ravitaillée depuis la Terre jusqu’à ce que les Terriens daignent développer la technologie et les budgets nécessaires pour rapatrier ceux qui veulent revenir. Pour plus de détails, voir les articles de Jean-Luc Goudet sur Mars One.

Voici donc mon opinion personnelle sur le sujet, et les questions que je me pose, basées sur mon expérience des projets martiens et des simulations d’expéditions sur Mars auxquelles j’ai participé.

Le projet est annoncé réalisable dans une enveloppe budgétaire de 6 milliards de dollars pour une première phase qui consisterait à développer le matériel astronautique et à envoyer le premier équipage sur Mars (et 4 milliards supplémentaires seulement pour chaque vol ultérieur). C’est très optimiste et ce n’est attesté par aucun document comptable. Les budgets les plus serrés dont j’ai connaissance pour un atterrissage piloté sur Mars et retour, avec des techniques visant à diminuer les coûts du vol retour en fabriquant le propergol sur place (projet Mars Direct de Robert Zubrin) tournent autour de 50 milliards de dollars pour un programme décennal débouchant sur le premier débarquement martien, et c’est là aussi optimiste. Éliminer le vol retour permettrait de diviser ce budget par un facteur trois ou quatre, mais on resterait au-dessus de 10 milliards de dollars dans le meilleur des cas. D’autres spécialistes pensent que de telles estimations sont irréalistes et que le budget irait plutôt chercher dans les dizaines de milliards de dollars. C’est d’autant plus problématique que le directoire de Mars One se refuse à montrer les détails de son estimation en prétextant que des « concurrents » pourraient s’en servir pour monter un projet identique en essayant de faire moins cher. Quels concurrents ? Cela n’est pas sérieux. Et par manque de transparence, le projet perd à mon sens beaucoup de sa crédibilité.

Vue d’artiste du projet Mars One
Vue d’artiste du projet Mars One

Le deuxième postulat budgétaire des créateurs de Mars One est que le budget sera majoritairement financé par les droits télévisés (pour référence, les Jeux Olympiques, tous droits de télévision et de sponsoring confondus, brassent environ 4 milliards de dollars). C’est un postulat à risques, car rien ne prouve que l’humanité s’intéressera autant au projet Mars One qu’à des Jeux Olympiques : pour ces derniers, le spectacle est garanti et varié, alors que l’intérêt médiatique d’un vol vers Mars se résume au suspens de l’atterrissage et aux premiers pas sur la planète rouge, l’intérêt pouvant chuter dans la foulée, comme ce fut le cas lors des vols Apollo. Le seul regain d’intérêt lors des vols Apollo, hélas, fut l’accident d’Apollo 13 et le risque de décès des astronautes lors du vol retour. Spéculer sur le décès potentiel d’astronautes pour faire de l’audience ne serait bien sûr pas très sain… Des critiques, même en interne, ont également soulevé le fait que les astronautes de Mars One ne se plieraient pas nécessairement à la volonté des producteurs et pourraient éteindre les caméras (nombre de missions spatiales, ainsi que mon expérience personnelle en simulation, ont montré ce risque de « décrochement », voire de conflit, avec les équipes « dirigeantes » sur Terre). Quel producteur prendrait le risque de financer à très haut coût un programme de téléréalité qui peut échapper à son contrôle ?

Admettons toutefois que les 6 milliards de dollars seront acquis. Quelles sont les barrières technologiques que les ingénieurs du projet devront franchir avec leur modeste budget ? En premier lieu, l’atterrissage d’un module piloté sur Mars d’une dizaine de tonnes (au bas mot) est d’une autre nature que les atterrissages de sondes d’une tonne effectuées jusqu’à présent. Pour ces dernières, on peut freiner une telle masse par petit bouclier thermique et parachute, puis mise à feu de rétrofusées de taille modeste. Pour dix tonnes de charge utile, en revanche, la masse du bouclier thermique nécessaire devient considérable, les parachutes très peu efficaces au vu de la charge à freiner, et l’essentiel du freinage revient à de puissantes rétrofusées nécessitant une très grosse masse de propergol. Toute cette technologie reste à développer : ce ne sera pas simple et ce sera coûteux. Et vu l’augmentation de masse que ces nouveaux systèmes représentent, en plus de la dizaine de tonnes de charge utile représentée par le module de vie des astronautes, on sera sans doute plus proche de la vingtaine ou de la trentaine de tonnes à lancer vers Mars, ce qui est hors de portée de la future fusée Falcon Heavy de la société SpaceX que compte utiliser Mars One, et qui ne pourra lancer que 14 tonnes vers la planète rouge (soulignons au passage qu’il n’y a eu pour le moment aucun contact officiel, à ma connaissance, entrepris entre Mars One et les fabricants de cette fusée, pour vérifier la faisabilité du projet). Je passe sur les autres problèmes techniques auxquels les concepteurs de Mars One devront faire face, sauf si les internautes veulent que je rentre dans le détail.

Je serai bref également sur le postulat d’envoyer des hommes et des femmes sur Mars, sans garantie de retour et sans garantie de ravitaillement dans la durée (après tout, dès que les audiences hypothétiques auront chuté, le financement s’arrêtera). Le pari plus ou moins avoué de Mars One est qu’en cas de problème technique ou financier, les États de la Terre et leurs contribuables seront dans l’obligation morale de se porter à la rescousse et de sauver ou rapatrier les astronautes, à des frais certainement astronomiques (en tout cas plus réalistes que ceux engagés par Mars One à l’origine). Ce n’est pas très responsable, ni très moral justement.

Zubrin et Frankel aux échecs
Robert Zubrin (à gauche) lors d’une simulation de séjour sur Mars avec l’auteur (à droite). Fin stratège, l’ingénieur a placé ses pions dans le projet Mars One et prodiguera ses conseils.

Pour être un véritable programme spatial avec des chances de succès, Mars One a donc besoin de beaucoup de conseils venus de gens compétents. C’est donc une bonne nouvelle que l’ingénieur Robert Zubrin, concepteur du scénario Mars Direct qui fait office de référence en termes de vols pilotés vers Mars, ait accepté d’apporter au projet son expérience et son esprit critique, en tant que conseiller. Cela m’a un peu surpris, mais Robert Zubrin est un fin stratège et joueur d’échecs, et il sait que malgré les carences du projet, le projet est une opportunité supplémentaire de parler du vol piloté vers Mars. Et qu’il vaut mieux se placer en pion sur cet échiquier et comprendre le projet de l’intérieur, plutôt que de le critiquer de l’extérieur.

En attendant, le projet Mars One fait le « buzz » et démontre une certaine efficacité médiatique : preuve en est son appel à candidatures qui a recueilli 200 000 réponses positives de Terriens prêts à partir pour Mars sans espoir garanti de retour. Vu que les candidats accompagnaient leur dossier d’inscription d’un chèque d’une vingtaine de dollars en moyenne, cela représente au passage 4 millions de dollars dans l’escarcelle de la société Mars One, de quoi continuer le développement du projet. C’est aussi un beau témoignage de l’intérêt porté par les hommes et les femmes du monde entier à l’aventure, mais comme dans toute téléréalité, l’espoir d’être sélectionné pour devenir célèbre y est pour beaucoup. Sans cette dimension d’intérêt personnel, le projet soulève moins l’enthousiasme puisqu’à la même date, Mars One n’a recueilli que 200 000 dollars de dons directs, soit vingt fois moins…

La partie « téléréalité » du projet est donc bien menée pour l’instant… tant qu’elle se déroule sur Terre. À partir des 200 000 dossiers déposés des quatre coins du globe, un comité de sélection a retenu 1058 candidats, dont une vingtaine de Français (hommes et femmes). Il y aura un second round de sélection (entretien avec le comité de Mars One), et surtout les rounds 3 et 4 où des émissions de téléréalité seront montées aux quatre coins du globe, montrant les équipes « à l’entraînement » sur Terre et en compétition les unes avec les autres, en proie à différents défis de survie en milieu fermé. Pour ces phases là, les producteurs auront le contrôle absolu des événements et les émissions seront certainement un succès—suivant des recettes bien éprouvées—autant que rentables, avec des coûts bien maîtrisés. Que le vol martien puisse se faire par la suite sera alors une autre histoire, à condition qu’il soit encore d’actualité…

Pour l’anecdote, lorsqu’avec l’Association Planète Mars et d’autres branches de la Mars Society, nous avons monté au début des années 2000 un projet de simulation de mission martienne en Islande, la société de production Endemol nous a contacté pour apporter son financement, en échange des droits « téléréalité », entrevoyant déjà tout le potentiel qu’elle pouvait tirer d’un sujet martien. Après quelques rencontres et échanges, ses producteurs nous ont présenté leur scénario, selon lequel les aléas « finement » scriptés de notre destin nous obligeraient à manger dans un épisode nos rats de laboratoire (opportunément embarqués dans notre module pour cette scène). Nous avons poliment remercié la société de production pour leur intérêt dans notre projet. Espérons pour les candidats de Mars One qu’ils n’auront pas affaire aux mêmes producteurs…

Voilà pour mon avis personnel. Et vous, internautes, que pensez-vous du projet Mars One ? Vos opinions et questions sont les bienvenues.

2 réflexions sur “ Mars One : une téléréalité sur Mars ou sur Terre ? ”

  1. Bonjour,
    Merci pour votre blog!
    Je me demandais si vous aviez des nouvelles sur l’évolution du projet Mars One depuis ces 5 derniers mois? Peut-être y a-t-il eu de nouvelles anecdotes avec la société de production Endemol. Je fais partie du Round 2 et effectivement, je me demande si ce sont les mêmes producteurs … Je m’intéresse également à la coopération avec R. Zubrin qui me parait être une excellente chose pour apporter de la crédibilité au projet (sans compter les conseils d’une grande valeur). J’imagine que le congrès a Houston, qui se tiendra dans quelques jours, va être une bonne opportunité de faire le point sur l’avancement des problématiques.
    Merci et à bientôt.

    1. Bonjour Aline,
      Et tout d’abord bravo pour votre sélection parmi les quelque 700 candidats encore en lice dans cette sélection Mars One. Vous avez lu sur mon blog comme quoi je suis sceptique quant aux motivations purement médiatiques de cette organisation, mais cela n’enlève rien à votre motivation, détermination et talent d’avoir passé deux rounds et de représenter la France. Comme vous le notez, il est rassurant d’avoir Robert Zubrin en tant que consultant à bord. Que vous n’ayiez pas reçu de nouvelles depuis votre sélection est somme toute naturel, puisque l’objectif de Mars One est de décrocher un ou plusieurs juteux contrats(s) avec des chaînes de télévision pour financer la suite. De mon expérience personnelle avec les télévisions, cela prend du temps : comme dans tout contrat, il ne faut pas être pressé pour négocier. Il faut donc s’armer de patience. Tenez moi au courant quand ça repart !
      Amitiés et encore bravo,
      Charles

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