Cinctorres et Portell : éoliennes, vautours et leurs aires de nourrissage

Nous sommes en montagne à plus de 1 000 mètres, à la frontière des deux régions administratives (Autonomias) espagnoles : la Communauté Valencienne, ici le département (provincia) de Castellón, et l’Aragon, et là le département de Teruel. J’étais venu, en décembre 2019, dans ces montagnes afin de voir le grand nombre d’éoliennes qui couronnent les crêtes.

Les grands parcs éoliens du Puerto ou col de las Cabrillas (1 320 m) et de ses environs. Frontière régionale (Communauté Valencienne et Aragon). Communes de La Iglesuela del Cid (Maestrazgo), de Portell de Morella et de Cinctorres (Els Ports de Morella), décembre 2019. © S. Mellace.

Champs d’éoliennes entre la région d’Aragon et la Communauté Valencienne. Vue du col de las Cabrillas (1 320 m), Portell, Els Ports de Morella, Castellón, Communauté Valencienne, Espagne. @ A. Gioda, IRD.

Ce n’est qu’à l’office de tourisme de Cinctorres que l’on m’a parlé des oiseaux de la région et montré où aller les voir sur les crêtes et profondes vallées bordées de falaises comme à l’est du lieu-dit le collet de Creu (Croix en catalan) de Gelat (1 230 m), à la Roca Roja et la Roca Parda. Tout près je me suis, comme souvent un peu perdu en sortant, sur la route menant à Portell de Morella puis au Puerto (col) de las Cabrillas, quelques centaines de mètres auparavant. Cela au mont El Bovalar car, sur la carte de l’office de tourisme de Cinctorres, on parlait d’une voisine buitrera (un lieu de rassemblement des vautours).  Au bout de la piste, de près de deux kilomètres, parcourue à pied, voici ce que je rencontrai.

Panneau annonçant le lieu de nourrissage des vautours où sont déposés des cadavres d’ongulés domestiques (moutons, chèvres et vaches). Le plus intéressant est qu’il s’agit d’un programme qui cherche à compenser la gêne que produit à ces oiseaux l’installation de nombreuses et grandes éoliennes dans le secteur. Renomar est un producteur d’électricité (ici  à partir de  champs d’éoliens) de la région de Valence et plus précisément il est actif aussi dans la comarque (équivalent de la sous-préfecture) de Morella. Postigo est l’entreprise qui construisit ce lieu de nourrissage vers 1 000 m. Buitrera, El Bovadar, Cinctorres, Communauté Valencienne. © S. Mellace.

Ensuite, je levai les yeux au ciel et voila ce que je vis mais l’oiseau était beaucoup plus haut dans le ciel et il n’était pas seul.

Vautour fauve (Gyps fulvus) en vol. © J.-M. Amaro.

Un des vautours avait signalé à ses congénères la possibilité d’un bon repas que j’aurais dû amener tel un employé municipal. Les oiseaux, une bonne douzaine, restés prudemment hauts dans le ciel, mirent bien vingt minutes pour d’apercevoir de leur méprise et donc pour se disperser.

Vautours fauves en groupe. © Pierreahnne.eklablog.fr

Après une petite recherche, j’ai su qu’en 2018, selon le portail de référence SEO/BirdLife et donc selon un recensement scrupuleux, il y avait entre  31 000 et 37 000 couples de vautours fauves en Espagne. De ces chiffres, on peut en déduire que, en appliquant le ratio du nombre de couples/juvéniles relevé dans des enquêtes antérieures, la population des vautours fauves devrait être entre 96 000 et 123 000 exemplaires pour toute l’Espagne. Ce n’est donc pas une espèce  rare malgré sa très grande taille (plus de 2,50 m d’envergure) et son poids fort élevé pour un oiseau apte au vol (de l’ordre de 9 kg). La population des vautours fauves s’est bien été reconstituée au fin des décennies depuis les années 1970.  Ainsi en 1979, après un effort de comptage important pour l’époque (130 personnes réparties en 24 groupes régionaux), on avait détecté au moins 3 240 couples. En 2008, on comptait déjà 25 000 couples  et, donc en 2018, entre 31 et 37 000.
Au delà du collet de Creu de Gelat puis du village de Portell de Morella, la route CV – 125 (Carretera Valenciana) franchit la limite entre deux régions administratives, la Communauté Valencienne et l’Aragon, au col (Puerto ou Port) de las Cabrillas (1 320 m d’altitude). Un point de vue y a été aménagé mais aussi un autre lieu de nourrissage des vautours fauves et d’autres rapaces.

Vue générale de l’aire de nourrissage des rapaces nécrophages de trois espèces : vautour fauve (le plus grand en bas) et percnoptère (le plus haut sur le tableau), milan royal (au milieu). Au second plan, les taches blanches en contrebas du panneau explicatif et des murets sont des amas d’ossements de ongulés domestiques, seuls restes des carcasses offertes aux rapaces. Au fond, un champ d’éoliennes de la société Renomar. Puerto de las Cabrillas (1 320 m), Portell de Morella, Els Ports, Castellón, Communauté Valencienne, Espagne. @ A. Gioda, IRD.
Aire de nourrissage des rapaces nécrophages : vautours fauves et percnoptères, milans royaux. Amas d’ossements ou ossuaire d’ongulés domestiques, seuls restes des cadavres offerts aux rapaces. Les gypaètes barbus qui commencent à être réintroduits, depuis 2018, dans la région auraient même engloutis les os remplis à l’origine d’une riche moelle ! Col de las Cabrilles (1 320 m), Portell de Morella, Els Ports, Castellón, Commauté Valencienne, Espagne. @ A. Gioda, IRD.

La situation générale des deux autres oiseaux cités est certainement moins brillante que celle du vautour fauve : le milan royal (Milvus milvus) qui est une espèce endémique de l’Europe ; et le vautour percnoptère ou vautour d’Egypte (Neophron percnopterus). Le premier est en forte régression partout sur son aire de distribution et en Espagne depuis les années 1990 (- 43 % par rapport aux décennies précédentes) et ainsi on ne compte plus que 1 900 à 2 700 couples dans le pays. En France, le milan royal est l’une des espèces de rapaces dont la distribution a le plus diminué entre 1990 et 2002. Le total des couples y est approximativement de 3 000.

Milan royal (Milvus milvus) en vol. Ce bel oiseau européen est facile à retrouver dans la littérature des premiers classiques, sous la nom d’escoufle, soit dans des temps où il était bien plus répandu. C’est essentiellement un charognard mais, du fait de sa plus petite taille par rapport au vautour fauve (1,60 m d’envergure contre 2,50 m), il passe après ce dernier sur les dépouilles de ongulés. Il nettoie de toute trace importante de viande leurs carcasses évidées. Canton du Jura, Suisse. 15/06/2010. © CC by Noel Reynolds, Flickr.
Vautour fauve versus milans royaux. A gauche, le premier, bien plus grand et lourd, attaque les seconds faisant respecter sa hiérarchie autour des aires de nourrissage de ces rapaces nécrophages. © E. Cabrero.

Le petit vautour percnoptère, lui migrateur, est soumis dans ses zones tropicales d’hivernage et sur ses routes migratoires a une forte pression anthropique. Le nombre de couples  est de l’ordre de 1 400 en l’Espagne, la première population en Europe, contre par exemple moins de 100 en France. Elle est en relative bonne santé mais à un niveau très bas car cet oiseau, toujours appelé alimoche común en Espagne, est, depuis des décennies, devenu bien moins fréquent à observer.

Vautour percnoptère ou encore vautour d’Egypte attendant son tour pour s’alimenter. Du fait de sa petite taille (1,50 m d’envergure contre 2,50 m) par rapport aux vautours fauves – photographiés ici derrière lui , il mange, après ces derniers, sur les dépouilles de ongulés. Il les nettoie, comme le milan royal,  de toute trace importante de viande sur les os, après le travail d’éviscération des vautours fauves, en achevant l’équarrissage. © https://blogdeaves.com/accipitridae/alimoche-comun/.

Par conséquent les rapaces nécrophages (les vautours fauves, les plus gros localement, se servant en premier) cohabitent dans la région avec les éoliennes mais plus exactement, les oiseaux doivent faire avec la présence de nombreux champs d’éoliennes et les producteurs d’énergies renouvelables ont installé des aires de nourrissage afin de « compenser » leur implantation.
Y a-t-il une surmortalité des oiseaux autour des champs éoliens  ? Oui sans nul doute. Ainsi, plus précisément, dans Els Ports (en français Les Cols) soit la zone de 904 km2 la plus montagneuse de la Communauté valencienne, adossée à l’Aragon et centrée autour de la ville de Morella dont les champs décrits ci-dessus font partie), environ 250 vautours fauves avaient été tués par les moulins à vent entre octobre 2006  – la date de leur implantation – et fin 2008. Il fallait rectifier vite la situation dont le caractère critique avait été accentué par l’interdiction au niveau européen des aires de nourrissage des rapaces nécrophages, à la suite de la crise sanitaire de la vache folle. Ainsi, dans le département (provincia) de Teruel, on avait réduit drastiquement ces aires de nourrissage qui passèrent de 40 en 2000 à 15, quelques années plus tard, en 2008. Les aires de nourrissages sont plus anciennes, dans beaucoup de cas, que celles de l’arrivée dans les paysages des grands moulins à vent. Les vautours espagnols cherchèrent jusqu’en France et au-delà leur nourriture jusqu’à l’épuisement.

« En effet, les décharges et des charniers espagnols, des sources importantes de nourriture pour les rapaces, avaient été supprimés en application de la décision 322/2003 de l´Union européenne, qui stipule que les animaux morts devront être confiés au service public de l´équarrissage (SPE). Depuis le printemps 2006, poussés par la faim, des groupes importants de vautours fauves ont été notés faisant des incursions de plus en plus fréquentes dans les exploitations d´élevage ou près des charniers abandonnés ». Section rapaces de la LPO pour La Dépêche du Midi, Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne), 14/09/2008.

Le vautour fauve de l’A62 (Castelsarrasin, le samedi 13 septembre 2008) était un jeune épuisé car affamé à la  suite à un long voyage infructueux d’Espagne. Il avait été facilement capturé. Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne). Le Midi Libre, 14-09-2008. © DDM, B. Gay.

Avec des animaux dont la dépouille avait été choisie, cette interdiction de l’ouverture des aires de nourrissage fut localement levée à partir de 2007 tandis que l’on chercha, d’une autre côté, des mesures afin de compenser une implantation des champs éoliens maladroite qui fauchait trop d’oiseaux.

«En toda España se calcula que han muerto contra estos artilugios, aparentemente limpios y ecológicos, más de 800 buitres leonados (vautours fauves) en seis años entre 2002 y 2008». Blog La Crónica Verde de César-Javier Palacios, 09/06/2008.

La situation était par conséquent critique en 2008 aussi dans la zone de la province de Castellón. Sans nul doute, l’aire visée par les écologistes est bien celle de la haute province de Castellón, celle des Ports de Morella, avec 220 vautours fauves fauchés en moins d’une année alors que l’implantation de 357 éoliennes supplémentaires y était programmée.

Parcs éoliens de la zone du col de Torre Miró (1 259 m). Au-dessus de la ville de Morella, Els Ports de Morella, Communauté Valencienne. © http://vamosderuta.blogspot.com

Quelle est la situation actuellement du point de vue des défenseurs de la nature ? Je vous donne littéralement le cœur du dernier communiqué, daté du 29 septembre 2019 et dont le lien est activé, de Bird Life au sujet de la protection des vautours dans la région de l’Aragon qui est plus vaste et frontalière avec celle des Ports de Morella. Le texte n’est pas traduit mais l’espagnol est une langue aisée à comprendre à l’écrit pour un francophone.

«SEO/BirdLife reconoce la necesidad de hacer una transición energética urgente, en el marco de la lucha contra el cambio climático, y por tanto apoya el fomento de las energías renovables, especialmente considerando el potencial del país. Pero igualmente la organización reclama que esta promoción sea responsable y compatible con la conservación de la biodiversidad, y cualquier iniciativa energética debe ajustarse a las obligaciones de protección de las especies y evitar o minimizar impactos relevantes a las mismas, en cualquier momento que ese impacto potencial sea identificado, como así también establece la normativa».

Bref, la transition énergétique est une urgence et elle doit être faite en passant par le développement des énergies renouvelables reconnait la Société Espagnole d’Ornithologie. Toutefois, elle  se doit d’être compatible avec la conservation de la biodiversité. Ainsi les rares zones où le vautour percnoptère se reproduit encore ou reste assez abondant – alors que sa population, pour l’ensemble de l’Espagne, est historiquement à un niveau très bas – doivent être respectées par les constructeurs de parcs éoliens. Y aménager de nouvelles aires de nourrissage afin de compenser l’implantation de nouvelles éoliennes n’y est pas une solution adaptée.

Vautour percnoptère en vol. @ Archives G. Bonnaud. On devrait dire le percnoptère tout court, sans y ajouter vautour mais l’usage est de coupler ces deux mots. Le nom percnoptère est lui-même constitué de deux mots grecs : περκνóς (perknos), qui signifie taché de noir ; et πτερóν (pteron) signifiant aile, en référence à la couleur noire de l’extrémité de ses ailes. Quelquefois, il est aussi appelé vautour d’Egypte.

 

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