Montaillou et le Monde : biographie de Le Roy Ladurie, historien notamment du climat

Stefan Lemny travaille à la Bibliothèque de France comme chargé des collections. Il m’avait annoncé, déjà il y a quelques mois, la sortie de cet ouvrage de biographie, officiellement disponible depuis la mi-février 2018, pour préparer le quatre-vingt dixième anniversaire de la naissance de l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie né donc en 1929.

Première de couverture de la biographie par Stefan Lemny d’Emmanuel Le Roy Ladurie. © Hermann éditeur, Paris, 2018.

Au-delà du personnage officiel qui croule sous les honneurs de la république car il a aussi atteint le grand âge en bonne santé, je voudrais faire ressortir quelques traits méconnus de la personnalité d’Emmanuel Le Roy Ladurie :
– sa grande gentillesse et sa modestie sachant je le connais en personne depuis 1998 et qu’il ne m’a jamais déçu à ces égards ;
– son attachement à l’Occitanie car il y débuta sa carrière universitaire, dans les années 60 à Montpellier où il rencontra son épouse, et il récolta de grands succès en rédigeant son histoire avec  « Les paysans du Languedoc  » en 1966 et « Montaillou  » en 1975 ;
– et sa volonté à défendre la mémoire de son père qui pourtant, à mon sens, est indéfendable car Jacques Le Roy Ladurie fut ministre de l’agriculture et du ravitaillement en 1942, sous le dernier gouvernement de la collaboration de Pierre Laval, durant l’une des périodes les plus noires de l’histoire de France. Néanmoins, étant d’origine italienne et niçoise soit attaché traditionnellement à la famille, puis-je comprendre son amour filial.
Dans un premier temps, j’essaierais de résumer le cœur c’est-à-dire le caractère novateur de l’œuvre en histoire du climat de Le Roy Ladurie. Dès 1967 son ouvrage de référence « Histoire du climat [en Europe] depuis l’an mil » met l’accent sur la grande crise frumentaire (le froment c’est-à-dire les céréales dont essentiellement le blé) du début du XIVe siècle (1314-1317) qui favorisera indirectement le basculement historique vers la sortie du Moyen Age.
 

Emmanuel Le Roy Ladurie, L’histoire du climat depuis l’an mil, 1967. Edition de poche. © Flammarion.

Ce thème de l’importance de la famine avant l’ère industrielle sera développé ultérieurement et même mis en exergue dans le premier tome de « L’histoire humaine et comparée du climat  » (2004).

Figuration de la Grande Famine en Allemagne de 1315-1317  à partir de l’Apocalypse dans une bible manuscrite pour les pauvres (Biblia Pauperum) enluminée à Erfurt. La mort chevauche une manticore (créature terrifiante car anthropophage ayant corps de lion, visage d’homme et queue de scorpion) dont la longue queue s’achève par une boule de feu. C’est l’Enfer où la famine (en toute lettre) montre sa bouche affamée.

Plus de cinquante années après la publication d’« Histoire du climat depuis l’an mil », il est important de rappeler le caractère séminal des idées de ce livre. Rédigé à une époque où la climatologie n’intéressait que ceux du métier (ingénieurs et techniciens) et pas du tout l’ensemble de la communauté des historiens, l’ouvrage permet facilement de mesurer le chemin parcouru, dans les esprits des gens de la rue, par l’impact des études au sujet du changement climatique.
Un des thèmes qui interpela fut d’apprendre la modification, au fil des siècles, de la date des vendanges. Il était pour les gens a priori difficile d’imaginer un tel glissement que Le Roy Ladurie fit connaitre largement. Il faut prendre l’exemple de Vienne qui est la seule métropole au monde ayant un important vignoble au sein de ses limites administratives mais en fait il est juste hors de ses murs. Sept cents hectares de vignes viennoises laissent leur empreinte sur l’image de la ville et caractérisent sa culture épicurienne. Nous sommes loin du micro-vignoble de Montmartre. Et bien, les moines de l’abbaye de Zwettl en Basse-Autriche donnent le 19 novembre 1314 pour le début des vendanges de la région de  Vienne et de la cité voisine de Klosterneuburg,  selon l’historien du climat belge Pierre Alexandre repris par Le Roy Ladurie.

Le vignoble viennois aux portes de la capitale de l’Autriche. © Österreich Werbung/Diejun.
En soirée l’été devant une saucisse et un verre de vin, un bon moment convivial dans le vignoble de Vienne. © Peter Rigaud, Wien Tourismus.

 Plus pointu, le thème, dans son œuvre au sujet du climat, du recul des glaciers alpins, depuis la fin du fin du petit âge glaciaire soit depuis le milieu du XIXe siècle, ferme la parenthèse ouverte par la grande famine de 1314-1317. En Europe, le temps mauvais et la grande froidure, courant depuis plus de cinq siècles, reculent. Les témoins de cette dernière étaient les grands glaciers alpins, tel celui de la Brenva en Italie.

Le glacier de la Brenva (Val d’Aoste) dessiné par H.-B. de Saussure quelques années avant cette publication datée de 1780-1786. Voyages dans les Alpes, Neuchâtel, S. Fauche, t. IV. © A. Vasak, BNF, Philosophie, Histoire, Sciences de l’homme, 8-M-15689 (4).
Le glacier de la Brenva (Val d’Aoste), vu du sanctuaire de Notre-Dame de Guérison, au début du XXIe siècle. © Franco56, CC BY-SA 3.0.
https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=2116567

Modeste  comme bien souvent, Le Roy Ladurie rappelle volontiers les études pionnières à propos du petit âge glaciaire en Norvège de la géographe anglaise Jean Grove  et celles bien antérieures, dès les années 1940, du topographe François Emile Matthes dans la Sierra Nevada américaine. Par contre, est originale sa contribution à l’acceptation de variations climat à différentes échelles de temps : millénaire, séculaire et décennale. Une chose nouvelle pour l’époque, les années 1960, car auparavant on n’admettait curieusement, de façon courante, que les variations du Quaternaire soit à l’échelle de centaines ou de dizaines de milliers d’années ou celles des saisons et des années.
Deuxièmement, Emmanuel Le Roy Ladurie écrivit un best-seller mondial en histoire, un événement rarissime, « Montaillou, village occitan de 1294 à 1324  »  sorti en 1975 chez Gallimard. Le livre qui s’achète encore de nos jours (les éditeurs parlent de «  long seller « ) a été  traduit et bien distribué en de nombreuses langues dont la plus diffusée, l’anglais sans oublier le chinois et le japonais. Son tirage total atteint deux millions d’exemplaires.

Une édition anglaise de  » Montaillou  » d’Emmanuel Le Roy Ladurie chez Penguin Books de Londres.

De nos jours, Montaillou n’est qu’un petit pauvre village ariégeois, isolé car situé à plus de 1 300 mètres d’altitude, dans un département lacéré par l’exode rural. Toutefois, il est devenu mondialement célèbre grâce à un talent de conteur, voire d’écrivain de type policier, couplé de façon fort originale à un travail d’historien médiéviste extrêmement érudit car rédigé à partir d’archives religieuses. Veronica Fitzpatrick, historienne australienne des religions, développe la fécondité de l’apport de Le Roy Ladurie qui retrace la traque à Montaillou des derniers feux de l’hérésie cathare, par Jacques Fournier (1285-1342). Ce dernier, évêque ariégeois de Pamiers puis de Mirepoix fut apprécié par sa hiérarchie notamment pour la rigueur de sa foi et son zèle au tribunal de l’inquisition (dont les écrits, traduit du latin par Jean Devernoy, témoignent de 1318 à 1325). D’ailleurs, il deviendra le pape d’Avignon Benoît XII.

Le village de Montaillou en Ariège pyrénéenne, autrefois riche de ses deux cents âmes, fut l’ultime refuge français du catharisme au XIVe siècle. Il n’arrive pas à vingt habitants au dernier recensement. Photographie du début du XXe siècle utilisée comme carte postale. Extrait du blog de l’américain John Shaplin.
Les ruines du château cathare de Montaillou bâti par les seigneurs d’Alion vers la fin du XIIe siècle. Bernard d’Alion avait été condamné par l’Inquisition en 1258 pour sa participation à l’hérésie dite aussi albigeoise. Wikipedia © fr:user:Xfigpower, juillet 2006.

A l’inverse d’un autre succès éditorial autour du Moyen Age « Le nom de la Rose  » (1980), écrit aussi par un autre universitaire l’italien Umberto Eco – lui spécialisé en sémiologie -, ce n’est pas un roman mais bien un ouvrage historique. En outre, « Montaillou  » est un jalon important  en microhistoire, résumé avec humour par le blogueur américain John Shaplin : « Small subjects make great books ».
Troisièmement la leçon inaugurale au Collège de France, le 30 novembre 1973, permet à Emmanuel Le Roy Ladurie de développer un thème qui lui est cher, celui de l’histoire immobile qu’il oppose à l’histoire événementielle « soit triviale soit cocardière ». C’est un ancien monde qui, en France mais on pourrait dire en Europe, va de 1300-1320 à 1720-1730.  « C’est dans l’économie, les rapports sociaux et, plus profondément encore, dans les faits biologiques qu’il faut connaitre le moteur de l’histoire des masses [au sens de la plupart des gens qui étaient des paysans] « . En effet c’était une société – celle allant du XIVe au début du XVIIIe siècles  soit précédant les débuts de la révolution industrielle – très lente car essentiellement agraire, rythmée par les saisons et seulement hachée mais de façon récurrente par les accidents climatiques, les famines et les épidémies. Le Roy Ladurie conclut sa leçon inaugurale en étant heureux d’avoir contribué à raccrocher l’histoire au train des sciences sociales qui avait beaucoup avancé beaucoup au XXe siècle.
Quatrièmement, Emmanuel Le Roy Ladurie se caractérise par sa grande attention à monter des études multidisciplinaires avec les sciences physiques pour résoudre un problème historique telle l’origine de la circulation monétaire qui fut la clef du boom de la Renaissance en France et ailleurs. Grâce à la quête d’un élément chimique rare l’indium – par spectrométrie de masse dans les pièces – qui un marqueur de l’argent du Pérou, il a pu reconstituer la part du métal américain dans les émissions monétaires françaises (« Sur les traces de l’argent de Potosi », Annales ESC, no 21, p. 483-505, Librairie Armand Colin, mars-avril 1990).

Un lingot d’indium, traceur des minéraux d’argent extraits des mines de Potosi au Pérou (aujourd’hui en Bolivie). Un élément chimique, l’indium que l’on retrouve dans les pièces de la Renaissance française. Images of Chemical Elements — http://images-of-elements.com/indium.php, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=28860087

Ce travail, fait avec des chimistes pour l’essentiel, au sujet de l’économie française permet de distinguer plusieurs phases. L’argent de Potosi (cité, de nos jours bolivienne, des principales mines du Pérou) apparut massivement dans les frappes françaises après 1575.

Franc au col plat d’Henri III, une pièce d’argent frappée à Bayonne en 1581. Quantité frappée : 77 349. Titre en millième : 833 ‰. Diamètre : 32,7 mm. Poids : 13,50 g.

C’est l’époque de la réforme monétaire d’Henri III de 1577 et elle se place juste après la mise en place dans les Andes sud-américaines d’un procédé industriel moderne, une amélioration locale de l’amalgamation de l’argent (le patio en espagnol), qui dynamisera la production du métal précieux, sous le vice-roi des Indes Francisco de Toledo. Entre parenthèses et hélas, ce procédé demandait une main d’œuvre abondante recrutée souvent sous le régime des travaux forcés.

Reconstruction d’une usine d’argent de Potosi : moulin hydraulique, brocard et pilons pour réduire le minerai en poudre et bassins d’amalgamation au mercure. Société des Frères Ortiz, La Ribera, Potosi, Bolivie, vers 1836-1854. Le procédé dit le patio n’avait guère changé depuis l’époque coloniale. © Erland Ovando (PRAHP) et Tristan Platt (University of Saint Andrew), Sucre, 1996.

Dans la décennie 1580 l’afflux d’argent presque pur extrait des mines de Potosi permit le doublement de la production des pièces frappées dans les hôtels de monnaies français de la façade atlantique tels ceux de Bayonne, Bordeaux, La Rochelle et Nantes. A la fin du XVIe et au début du XVIIe siècles, cette arrivée eut une influence considérable sur l’économie : les émissions monétaires espagnoles décuplèrent par rapport à la période antérieure même si ce chiffrage apparait aujourd’hui excessif. En France, les émissions ont baissé à partir des années 1590 à cause des guerres de religion. La banqueroute de l’Espagne en 1598 empêche l’importation de l’argent de ce pays entraînant une pénurie puis une augmentation du prix du métal sud-américain. L’avènement d’Henri IV ramène une décennie de paix (1600-1610) et les frappes reprennent. Toutefois en France, c’est le chant du cygne de la phase Potosi et donc la décrue de la frappe des monnaies avec l’argent des hautes Andes péruviennes.
Enfin et sur un tout autre plan, encore dans la décennie 2010, Emmanuel Le Roy Ladurie ne ménagea pas sa peine, au-delà de ses quatre-vingt printemps, en faisant montre de son autorité scientifique dans la lutte contre les climatosceptiques. J’ai eu la chance d’être associé avec lui à ce combat qui ne cessera jamais dans un ouvrage collectif de circonstance « Climat : une planète et des hommes  » publié en 2011 après le speudo-Climategate et la controverse lancée par Claude Allègre qui en suivit en France. De façon encore plus positive, Le Roy Ladurie contribua à la réussite de la COP21 à Paris avec de nombreuses interviews et interventions en 2015.

 

 

 

 

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