Amérique du Sud : il y a 2500 ans le début du boom de la civilisation Guarani

Pour la première fois, j’ai rencontré le professeur uruguayen José Iriarte de l’université anglaise d’Exeter le 11  mai 2017 à Saragosse. Pourquoi Saragosse ? Parce que j’anime, depuis le début 2006, la partie histoire du climat du programme PAGES (Past Global Changes) Amérique du Sud dit LOTRED et que, tous les quatre ans, nous avons un congrès mondial. Ici, après Goa en Inde en 2013, c’était en Espagne OSM Zaragoza 2017 et tous les résumés des communications orales sont en ligne (en anglais).
José Iriarte y présenta les résultats obtenus par son équipe internationale au sujet du boom de la civilisation Guarani à la fin de l’Holocène. Il montra son extension géographique et son déroulement temporel. L’expansion des Guarani est l’une des plus importantes dans le monde car elle se développa de la région de l’Amazonie méridionale jusqu’au sud-est de l’Amérique du Sud (de l’équateur jusqu’à 35° S) soit environ sur 4 000 km. Elle commença il y a environ 2 500 ans (en langage scientifique 2.5k cal. yr BP).

Répartition actuelle des langues tupi (violet) et des langues tupi-guarani (rose), et extension supposée du tupi-guarani dans le passé (gris-rose). Le contour de frontières ont en blanc et il inclut ceux des différents Etats du Brésil, ce pays étant de constitution fédérale. © Wikipedia

José Iriarte et son équipe avancent l’hypothèse qu’un changement climatique important et bien documenté fut l’un des moteurs principaux de ce boom de la civilisation Guarani. Plus dans le détail, ils ont étudié la relation entre le changement climatique, l’expansion forestière et celle des Tupi-Guarani. José Iriarte et ses co-auteurs observent un très bon synchronisme entre l’accroissement de la pluviométrie à la fin de l’Holocène (à partir d’environ 2 500 ans) et l’extension vers le Sud de la forêt tropicale et celle des sites archéologiques  des Guarani qui sont la branche méridionale des peuples Tupi-Guarani.

Toujours sur le même continent américain, le bio-géographe Dared Daimond avançait – dans un article publié en 2009 de la revue de référence « Nature » et où il synthétisait des études fines, à l’échelle locale, – que la chute des cités-états Maya et l’épanouissement de l’empire Inca  eurent à voir avec respectivement une péjoration climatique (l’équivalent de celle des « Dark Ages » du Haut Moyen Age en Europe) et l’Optimum Climatique Médiéval (en abrégé OM).

Les Guarani, je les connais depuis longtemps : la seconde moitié des années 1990 et ma rencontre avec le paléontologue David Mamani Keremba, un des rares scientifiques de cette ethnie, qui s’intéressait aussi des affaires et l’histoire de son peuple dans les Archives Nationales de Bolivie à Sucre [mais on dit Sucré] . Avec David, le 7 juin 1998, j’avais publié une petite  » Historia del clima. El Niño, las sequias y la Cordillera Chiriguana  » dans  » Facetas  » (le supplément dominical des quotidiens  » El Correo del Sur  » de Sucre et  » Los Tiempos  » de Cochabamba). En Bolivie, les Guarani de la cordillère Chiriguana du piémont andin sont les plus connus car peut-être les plus organisés.  C’est l’archiviste bolivienne Ana Forenza Asturizaga qui m’avait fait connaître David Mamani Keremba à Sucre.  De nos jours, elle s’est retirée dans un lieu proche de sa naissance soit à Monteagudo, la petite ville des Andes de Chuquisaca (l’ancien nom de Sucre, la capitale officielle de la Bolivie), au milieu des terres de Guarani que ceux-ci se réapproprient par l’achat de propriétés privées de colons. A cette œuvre, a participé grandement le Padre Pifarré (alias  » Pif « ), un jésuite catalan qui a consacré la majeure part de sa vie à la vie à la réhabilitation des Guarani boliviens avec notamment un livre somme au sujet de ce peuple daté de 1989 puis mis à jour en 2015.

Première de couverture de l’édition de l’ouvrage de Francisco Pifarré datée de 1989. Cipca, La Paz.

L’ancienne étudiante de l’Université de Montpellier, Isabelle Combès,  mariée à un fils d’Ana Forenza, aborda les études des peuples boliviens grâce au regretté Thierry Saignes. De nos jours, Isabelle Combès est devenue une spécialiste des études Guarani sans oublier des autres indigènes des terres basses de l’Orient bolivien et des pays limitrophes grâce à la collection d’ouvrages qu’elle anime Scripta Autochtona. Par rapport aux peuples andins Aymara et surtout Quechua, rendu célèbre par l’empire Inca s’appuyant sur un riche monde agraire, l’histoire et donc le présent des populations des piémonts andins et des terres basses, tels les Guarani, étaient traditionnellement négligés ; ce n’était que des  » indiens d’arc et de flèches «  comme les Sioux nord-américains essentiellement des chasseurs-cueilleurs.

Ancienne photographie de Guarani avec leur caractéristique tembetà, un disque métallique labial signalant leur initiation c’est-à-dire leur passage à l’âge adulte. © Cliché tiré de F. Pifarré, 1989, Cipca.

Toutefois, les Guarani-Chiriguano furent le dernier peuple autochtone à résister par les armes aux Amériques après les Mapuches au Chili (1882). Ils ne furent défaits, par l’armée de l’Etat bolivien, que lors de la bataille ou du massacre de Kuruyuki (1892) dans la province Luis Calvo du département de Chuquisaca. Leur début du XXe siècle fut catastrophique car marqué par l’exode notamment vers l’Argentine, la perte des meilleures terres, l’exploitation de leur force de travail voire le travail forcé dans les forêts riches en caoutchouc et même un semi-esclavage pour certains, etc. Ce n’est qu’en 2009, dans le cadre de l’Etat Plurinational de Bolivie, que le guarani fut reconnu officiellement (avec des dizaines d’autres langues autochtones).
A l’inverse, au Paraguay le guarani était parlé encore par 77 % de la population selon le recensement de 2012. Toutefois, cet Etat enclavé, éloigné des ports océaniques, comptait bien peu de  » criollos  » (descendants des colons espagnols) à l’indépendance en 1811 et donc le fond indigène y a toujours été largement majoritaire d’où le caractère antérieur de cette reconnaissance officielle de la langue Guarani qui fut progressive à partir de 1967.

Exemple de texte en guarani sur un vieux tableau d’école. ©Universidade Federal da Integração Latino-Americana. Foz do Iguaçu, Brésil.
https://www.unila.edu.br/taxonomy/term/218

L’impulsion vers un développement de type autarcique – imposé par le dictateur José de Francia puis par son neveu, Carlos Antonio López, et enfin par le fils de ce dernier, Francisco Solano López, qui dirigèrent tous le pays d’une main de fer de 1814 à 1870 – favorisa les indigènes et leur langue. Comme écrit sur Wikipedia, de nombreux mots Guarani sont même entrés dans le vocabulaire espagnol, et de là vers d’autres langues, en particulier des noms relatifs à la faune et la flore d’Amérique du Sud ainsi nandou, jaguar, tatou, ananas, curare, piranha, etc. Le  guarani est, après le grec et le latin, la troisième source en importance pour les noms scientifiques de plantes et d’animaux. Toutefois, déjà auparavant, dès le XVIe siècle l’influence des jésuites sur le pays du Paraguay avait conduit à une forme de théocratie couplée au grand développement de la langue locale à des fins d’évangélisation des gentils (les païens, ici les Guarani, chez les auteurs chrétiens). Ce système, s’appuyant sur de prospères exploitations agricoles et d’élevage, perdura au Paraguay jusqu’à l’expulsion des jésuites à la fin du XVIIIe siècle par la puissance coloniale des Espagnols et Portugais.
La vitalité des Guarani, en tant que peuple autochtone, est donc largement prouvée et elle s’inscrit dans un vaste mouvement initié il y a environ 2 500 ans soit  à  la fin de l’Holocène (cette dernière époque géologique concerne les 10 000 dernières années) qui se serait déroulé jusqu’à nos jours si la colonisation portugaise et espagnole à partir du XVIe siècle ne lui avait mis un frein brutal. Il reste que le Paraguay et l’Uruguay sont deux mots de guarani et qu’un peuple vit à travers sa langue.

Sur simple demande, je vous adresserai à titre privé l’article original, dans sa version intégrale,  de José Iriarte et al. dans The Holocene de 2016 et celui de Dared Diamond dans Nature de 2009 qui ne sont pas en ligne pour respecter les droits d’auteur.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *