France : l’architecte Yves Perret et Anthropocene by Design, une filiation ?

La venue, tout le 19 décembre 2019 près de Lunel dans l’Hérault, de l’architecte Yves Perret pour travailler, exposer ses idées et réalisations, est le bon moment pour vous le présenter.

Yves Perret, architecte et bien plus que cela : poète, écologiste, etc. © Blog Depuislecorbu des photographes D. Philippon & S. Kohl.

Ce praticien est un habitué des rencontres du Musée de site d’Ambrussum  dont la ville basse fut un ancien relais d’étape romain caractérisé par son ouvrage d’art enjambant le Virdourle. Ce pont romain d’Ambrussum (en français le Pont Ambroix), est bien connu surtout grâce à un tableau de 1857 du peintre réaliste Gustave Courbet.

Nous sommes bien là, avec un peu d’humour devant une architecture durable (le pont a environ 2 000 ans sur un fleuve côtier tristement célèbre pour ses crues, les vidourlades) et face à un ouvrage d’art fait à partir de pierres locales.

Le Pont d’Ambrussum par Gustave Courbet (1857). Huile de 48 x 63 cm, Musée Fabre, Montpellier. Datant du Ier siècle après le Christ, ce pont romain a servi jusqu’en 1299 et ensuite il fut en partie démoli afin de favoriser un autre ouvrage, lui à péage. Aujourd’hui, du Pont Ambroix (son nom en français), il ne subsiste que l’arche de droite. Le Vidourle sépare les départements de l’Hérault et du Gard qui est très célèbre aussi pour un autre pont romain.

Depuis des décennies Yves Perret prône et met en pratique une approche cohérente incluant les avancées des scientifiques notamment en climatologie pour bâtir des lieux à vivre adaptés à l’homme à la nouvelle donne écologique. En région Occitanie, Yves Perret est derrière la nouvelle école de Monoblet, un village du Gard de 700 âmes situé pas bien loin du Pont Ambroix (voir image mise en avant). C’est une réalisation largement récompensée avec le Prix National construction bois de l’Architecture Citoyenne 2015 car sa construction témoigne de la volonté de tout un village de ne pas sombrer dans  une marginalisation subie, le triste quotidien de bien des localités du monde rural.

Yves Perret, Marie-Renée Desages et ARCHISTEM de Fabrice Perrin. Ecole de Monoblet (Gard) – Vue intérieure. Inauguration septembre 2015. L’intégration des usagers d’un bâtiment dans sa réalisation fait partie des principes de l’architecture frugale, ainsi en témoigne le chantier « inclusif » de cette l’école . © DR.
Yves Perret, Marie-Renée Desages et ARCHISTEM de Fabrice Perrin – Maîtres d’œuvres de l’école de Monoblet (Gard), inaugurée lors de la rentrée de l’année 2015-2016. https://www.prixnational-boisconstruction.org/rechercher-un-projet/2663.
Yves Perret, Marie-Renée Desages et ARCHISTEM de Fabrice Perrin – Maîtres d’œuvres de la salle culturelle quasi contiguë de l’école de Monoblet (Gard). Intérieur lors du marché de Noël du 14 décembre 2019. © S. Gioda.

« Bâtir en circuit court, avec des matériaux naturels, sains et bruts, en recourant à des savoir-faire locaux. Voici les principes de l’architecture dite « frugale », qui privilégie une approche « low-tech » de la construction, ainsi qu’une recherche constante de l’économie de moyens ». François Delotte dans www.sans-transition.

D’autres exemples des réalisations d’Yves Perret dans le Sud de la France sont présentés car, si son cabinet qu’il partage avec sa Collègue Marie-Renée Desages se trouve à Saint-Etienne (Loire), il enseigna des années l’architecture à l’ESAM de Montpellier.

Yves Perret & Dominique Farhi – Allée du Naturoptère Jean-Henri Fabre (2009). Sérignan-du-Comtat (Vaucluse). © www.naturoptere.fr
Yves Perret & Dominique Farhi – Le Naturoptère Jean-Henri Fabre (2009). Vue partielle du bâtiment principal. Sérignan-du-Comtat (Vaucluse). © www.naturoptere.fr
Yves Perret & Dominique Farhi – Le Naturoptère Jean-Henri Fabre (2009). Vue intérieure du bâtiment. Sérignan-du-Comtat (Vaucluse). © www.naturoptere.fr
Dessin : Y. Perret.

En mars 2019 L’architecte Yves Perret a présenté le projet de la Maison de La Nature à La Garde-Le Pradet (Var) et sa démarche Construire et nourrir l’imaginaire aux journalistes présents. Cela, lors de la visite de presse, sur le site de l’ouvrage et du parc naturel dont la reconfiguration était presque achevée.

Yves Perret – Maison de la Nature (2019). Parc naturel péri-urbain de La Garde-Le Pradet (Var). Béton de chanvre, bois, ossature bois pour un symbole de la reconfiguration d’un cadre nature. © https://www.toitures-montiliennes.fr/cubeportfolio/parc-peri-urbain-garde/

Pour passer aux actes d’une société écologique
Yves Perret constate : « Nous savons que les arguments rationnels et logiques ne suffisent pas pour passer aux actes d’une société écologique (aujourd’hui, chacun, sauf Trump, sait intellectuellement que poursuivre sans rien changer nous met dans le mur à assez court terme). Nous savons qu’il faut patiemment construire et nourrir l’imaginaire de cette société à construire… Il ne s’agit pas de sauver la planète qui nous survivra quoi qu’il arrive et qui saura redéployer sans nous ses systèmes d’auto-régulation plus que millénaires (milliards d’années), il s’agit de nous sauver de nous-mêmes en redynamisant le vivant que nous martyrisons de nos conceptions et actions… »

 

Y Perret Philosophie

Y. Perret – Philosophie 1

Cristallisation collective
Yves Perret continue : « Nous savons tout ça depuis longtemps et par bien plus savants que moi : Le Club de Rome, Ivan Illich, René Dubos, René Dumont et son verre d’eau à la télévision [en 1974], Edgar Morin, Michel Serres, André Gorz, Hubert Reeves… le GIEC… les écolos de tous poils… des minorités agissantes de Pierre Rabhi à Cantercel… des groupes en transition dans certains services officiels… des SELs aux groupes participatifs, des anti-nucléaires aux associations de protection de la nature (FRAPNA, LPO…), tout un tas de gens dont la cristallisation collective est sans doute imminente… La revivification de ce site [de La Garde-Le Pradet] et les bâtiments qu’il porte alimentent ce mouvement-là. Il y a 35 ans, ces questions n’étaient pas portées par la puissance publique (on déclenchait l’hilarité) : aujourd’hui et de plus en plus, elles le sont (c’est encore dans les marges de l’action publique mais c’est là, bel et bien là, à présent). Le pied ne permet plus de refermer la porte qui déjà s’entrebâille avant de complètement céder. Il est d’ailleurs étonnant qu’un programme comme « La Maison de la Nature » soit utile et même indispensable aujourd’hui. Sa nécessité dit le trouble du rapport Humanité-Nature dans lequel nous nous trouvons. N’importe quel anthropologue Jivaro ou Pygmée le confirmerait ! ».
A la racine, il faut replacer l’itinéraire d’Yves Perret au travers d’un défi relevé dans sa jeunesse qui a été porté à bien pendant plusieurs décennies jusqu’en 2006 et qui est un hommage vivant à Le Corbusier : l’église Saint-Pierre de Firminy (Loire), projetée en 1961 par le grand architecte suisse, initiée en 1973 et achevée pour l’essentiel par son fidèle ami et ancien collaborateur José Oubrerie. Tournée dans cette même église, la vidéo suivante permet, même si regardée quelques instants, d’appréhender le cheminement du travail d’Yves Perret.

L’église Saint-Pierre de Firminy est, toutes proportions gardées, pour Le Corbusier sa Sagrada Familia : sa grande œuvre posthume.

L’église Saint-Paul dite Le Corbusier de Firminy (Loire) en 2006 lors de son achèvement. Maître d’ouvrage : José Oubrerie. Yves Perret a contribué, à partir des années 2000, à cette œuvre en béton dont la genèse par Le Corbusier (décédé en 1965) remonte aux années 1960. © L. Sampò, Livraisons d’Histoire de l’Architecture, 2008, 16 : 153-172.

C’est dire qu’Yves Perret qui a apporté sa pierre à cet édifice sacré comme architecte de Saint-Etienne, la cité voisine de Firminy,  est un professionnel, connaissant ses gammes dont l’usage intensif du béton armé, et pas du tout un doux rêveur. Ainsi, s’intéresse-t-il au rapport entre bonne architecture et bonne santé physique et mentale tendant des ponts entre disciplines avec une approche traditionnelle mais s’appuyant aussi sur les conclusions scientifiques récentes (article original dans une revue de référence en anglais).
Dans un esprit proche, celui d’un dialogue nécessaire entre disciplines a priori éloignées se situe le nouveau Master Anthroprocene by Design qui sera mis en place à la rentrée 2020-2021.


Les directeurs de l’Ecole de Commerce ESC Clermont (Françoise Roudier, à gauche) et de STRATE Ecole de design (Dominique Sciamma, à droite) présentant le 26 novembre 2019 le Master Anthropocene by design de la rentrée 2020-2021. Pour Mme Roudier : « Suite à la signature de l’appel pour former les étudiants aux enjeux climatiques en septembre dernier avec 80 dirigeants d’établissements, nous actons aujourd’hui cet engagement en termes de formation ». 

Je mets le design en parallèle avec l’architecture car, à mon sens, ils sont proches en tant qu’arts appliqués. L’Anthropocène est la nouvelle ère géologique dans laquelle nous vivons, selon bon nombre de scientifiques mais qui n’est pas encore reconnue comme telle par les sédimentologues : celle du plastique (dont les déchets forment déjà une strate) et donc du pétrole et plus largement celle des énergies fossiles.

Le design, selon Wikipedia, « est lié à l’innovation technique, à la production en série…  Le sens du mot design tel qu’on le connaît aujourd’hui (en bon français, un projet dessiné) a été popularisé par Henry Cole en 1849 dans le premier numéro du Journal of Design and ManufacturesUn des rôles du design est de répondre à des besoins, de résoudre des problèmes, de proposer des solutions nouvelles ou d’explorer des possibilités pour améliorer la qualité de vie des êtres humains ».

J’ajoute que le design, né de la société industrielle moderne, compte depuis le début du XXe siècle beaucoup d’objets et d’outils en plastique donc issus du pétrole. J’en présente une icône ci-dessous.

Valentine, la petite machine à écrire portable largement en plastique ABS, fut conçue par l’architecte Ettore Sottsass et Perry King pour Olivetti en 1969. Elle est rouge comme l’amour et, plus généralement, en Italie ” il rosso è bello “. Valentine eut un succès mondial en terme d’image, un peu comme la Vespa. Elle reste un symbole du pop art industriel par l’intrusion de la gaité dans la vie grise du bureau. Disponible pour 195 euros le 11/12/2019 sur un site en ligne.

Il a donc une révolution intérieure ou un changement de paradigme à faire pour la plupart de ses tenants : praticiens tels les artistes et architectes et bien sûr fabricants, sachant le mode de production du plastique et sa rémanence dans tous les milieux. Du côté des Ecoles de commerce, le défi est aussi grand ; elles restent liées au monde économique et plus précisément à la vente de produits manufacturés dont on sait qu’elle aspire à être illimitée – le toujours plus, les courbes de vente toujours en progression – et que ces derniers ne sont pas biodégradables dans leur très grande majorité . Dans ce cas, n’est jamais loin le greenwashing ou verdissement c’est-à-dire, selon Wikipedia, «  un procédé de marketing ou de relations publiques utilisé par une organisation (entreprise, administration publique nationale ou territoriale, etc.) dans le but de se donner une image de responsabilité écologique trompeuse ».  Allons, s’il vous plait après avoir décrit ce gros écueil à éviter, plus loin dans le montage du master Anthropocene by Design avec, tout en premier membre, STRATE, une école de design privée qui possède en France des implantations à Paris (en fait à Sèvres, à partir de 1991) et Lyon (dans le quartier de la Confluence depuis 2019). J’ai lu qu’un de leurs anciens élèves avait obtenu en 2017 le Prix National Dyson du design, une récompense qu’une étudiante que j’avais eu la chance d’encadrer avait eu auparavant, elle étant issue de l’Ecole nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art (ENSAAMA) c’est-à-dire l’Ecole publique dite Olivier de Serres, du nom de la rue où elle se trouve à Paris. C’est dire que le niveau atteint par STRATE en design peut être élevé si l’élève est bon et motivé. Reste un coût d’inscription non négligeable. Voici la vidéo officielle du tapis roulant intelligent de rééducation, désigné par un ancien de STRATE Felix Botella, et qui est destiné aux personnes âgées accueillies dans les EHPAD.

De plus, ce tapis roulant ne contient plus guère de plastique, la matière première qui a pourtant fait le succès des produits Dyson c’est-à-dire leurs aspirateurs design de luxe sans fil ni sac.
L’Ecole Supérieure de Commerce de Clermont affiche le Master Anthropocene by Design plus simplement et modestement, sachant que l’enseignement sera dispensé sur le nouveau campus de l’Ecole de Design STRATE de La Confluence à Lyon. Son approche peut se résumer ainsi : ” Parce que la redirection écologique c’est d’abord faire atterrir (Bruno Latour), les étudiants seront formés pour accompagner des entreprises, des organisations publiques, internationales ou associatives dans le design de stratégies leur permettant de s’aligner sur les limites planétaires…” selon Françoise Roudier. Certes il y a encore pas mal de flou mais arriver à faire progresser seulement la vente de produits utiles, beaux, durables, en matériaux recyclables et faits dans des conditions socio-économiques correctes serait déjà un grand pas dans ce milieu. Préparer activement une transition de la consommation, tout comme celle de l’énergie, reste un challenge que cela soit avec ou sans les parrains de ces deux Ecoles privées.
Alors pour reprendre l’interrogation initiale y a -t-il une filiation entre l’architecte Yves Perret et le master Anthropocene by Design ? Et bien je dirais que oui.  Bien sûr elle n’est pas revendiquée mais, sans le travail de personnalités pionnières telle celle d’Yves Perret, quelles chances auraient eu le thème Anthropocene by Design, pour l’intitulé d’un master, de passer les fourches caudines de la sélection des sujets ? Afin de  concrétiser pareils projets, il a fallu qu’il y eut une maturation préalable dans les consciences et Yves Perret est de ceux qui y a contribué en infusant ses idées et, de plus, Saint-Etienne, Firminy et Clermont-Ferrand sont, toutes les trois, des cités voisines en Auvergne et guère éloignées de Lyon.

P.S. : Dans la ligne de ce billet de blog, daté du 12 décembre dernier, le diplôme « Strategy & Design for the Anthropocene » obtient l’accréditation de la Conférence des Grandes Ecoles, fin mars 2020.

La photographie mise en avant illustre une partie de l’extérieur d’une réalisation d’Yves Perret, Marie-Renée Desages et ARCHISTEM de Fabrice Perrin qui est l’école rurale de Monoblet (Gard), inaugurée lors de la rentrée scolaire de 2015-2016, après un long chantier en participation avec les villageois. © D. Gauzin Müller. https://climattitude.gard.fr/2018/09/03/a-noter-la-prochaine-conference-de-larchitecte-yves-perret-le-14-09-2018/.

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