El Hierro et son arbre fontaine : Garoé ou Arbre Saint ?

L’arbre fontaine, celui qui recueillait l’eau du brouillard, était le Garoé en langue guanche, le seul idiome parlé sur l’île jusqu’en 1405, lorsque El Hierro était peuplée de quelques centaines voire de quelques milliers de descendants de Berbères. Cette langue a disparu car aucun dictionnaire bilingue n’a été fait ou conservé. Il n’en subsiste que quelques mots et des toponymes.

Pétroglyphes des Guanches d'El Hierro appelés les Bimbaches. Seuls témoignages gravés sur l'île de leur présence. El Julian, mars 2014. Cliché : A. Gioda, IRD.
Pétroglyphes des Guanches d’El Hierro appelés les Bimbaches. Seuls témoignages gravés sur l’île de leur présence. Los Letreros, El Julian, mars 2014. © A. Gioda, IRD.

 

La conquête d’El Hierro en 1405 et de plusieurs îles des Canaries, à partir de 1402, fut faite par Jean IV de Béthencourt, un noble normand du grand port de Honfleur (inclus dans l’agglomération du Havre de nos jours), commissionné par la couronne de Castille. Ce conquérant – localement appelé un conquistador, un nom qui passera à la postérité – avait bénéficié d’une longue trêve (1388-1411) de  la Guerre de Cent Ans qui bloqua ensuite le commerce florissant de Honfleur, à la suite de deux défaites françaises en baie de Seine (1416-17). Jean IV de Béthencourt recherchait l’orseille, un colorant violet (d’où son autre nom de pourpre française), extrait du grand lichen rupestre Roccella tinctoria, abondant aux Canaries et qui était fort prisé  en teinturerie en en chimie jusqu’à 1850. Des lichens s’utilisent encore en Ecosse pour colorer, de façon traditionnelle et maintenant luxueuse, la laine des kilts.

L’ancien nom espagnol du Garoé était l’Arbre Saint, de la conquête du XVème siècle jusqu’au début des années 1990, à la suite de son assimilation dans l’Histoire qui avait permis son respect par les Espagnols et sa survivance jusqu’en 1604. Cette dernière date est celle de sa belle mort. L’arbre fut arraché par un ouragan, selon l’érudit des Canaries José Antonio Cebrián Latasa (2008) qui reprend et situe un texte original, daté d’entre 1590 et 1596, de Gonzalo Argote de Molina : « Historia de Canarias inacabada». Le Garoé fut par conséquent décrit par le meilleur spécialiste des Canaries de la seconde moitié du XVIème siècle  Gonzalo Argote de Molina, dans ce cas, connu sous le nom de plume de Frère Juan de Abréu Galindo, un personnage virtuel.

La grande modestie de la signalisation du Garoé ou l'Arbre Saint en 1991 allait bien avec l'atmosphère virgilienne des hauteurs brumeuses de l'île. © A. Gioda, IRD.
La signalisation de l’Arbre Saint en 1991 sur les hauteurs brumeuses de l’île d’El Hierro. San Andrés. © A. Gioda, IRD.

Cette assimilation, dans ce cas d’un totem, par le Très Catholique Royaume d’Espagne peut surprendre mais, ailleurs dans le monde hispanophone, des divinités païennes se retrouvent à peine repeintes et revues dans la liste des saints, entre autres dans les Andes. Elle est décrite par Nathan Wachtel du Collège de France dans son ouvrage le plus connu « La vision des vaincus » (disponible en poche chez Folio-Gallimard).
L’Arbre Saint avait été décrit avec admiration par des missionnaires et intellectuels, tel le grand défenseur des Indiens et des indigènes,  le dominicain Bartolomé de Las Casas (1484-1566), de nombreuses fois de passage aux Canaries, en route vers les Amériques, dans la première moitié du XVIème siècle. De quand date la description de l’Arbre Saint par de Las Casas ? Je ne le sais pas avec précision mais une fourchette est indisponible : à partir de 1502 et jusqu’en 1547 à l’âge de 63 ans, l’infatigable missionnaire (dans ses jeunes années, grand propriétaire foncier à Hispaniola  devenue Saint-Domingue) fit plus d’une dizaine de voyages (14 ?) aux Amériques. Néanmoins, il est sûr que Bartolomé de Las Casas vit l’Arbre Saint, lors d’une de ses escales durant l’un de ses nombreux allers et retours, connaissant sa curiosité intellectuelle et son intérêt pour les cultures aborigènes. El Hierro est facilement accessible de La Gomera par cabotage, même si le débarcadère n’était pas toujours sûr à l’époque.

Il est à noter que les œuvres de Las Casas, devenu évêque du Chiapas mexicain dans le Nouveau Monde, purent, malgré la censure de l’Inquisition, être publiées dont « La très brève Histoire de la destruction des Indes » (1552) à Séville bien que ce livret fût un brûlot contre les agissements des conquistadors et des colons espagnols face aux Indiens, indigènes et aborigènes. Auparavant, les idées de Las Casas étaient connues, dès les années 1540, par l’empereur Charles Quint qui les prit en compte dans une législation coloniale jamais ou mal appliquée. Ses écrits ne furent condamnés que sous sous Philippe II. Las Casas put soutenir les débats de la controverse de Valladolid, toujours pour sa part en faveur de l’âme des Indiens, face au jésuite Juan Ginés de Sepúlveda (1550-1551). Nous étions encore sous le règne, jusqu’en 1555, de Charles Quint qui s’est donc inquiété durablement  du traitement inhumain et de la disparition rapide des aborigènes y compris en tant que main d’œuvre.

L’Arbre Saint est présent sur les armoiries de l’île d’El Hierro, malgré sa disparition en 1604 et cela depuis les temps de la conquête de cette dernière par Jean de Béthancourt, entre les symboles de la Castille, le lion et le château, et sous la couronne des ducs de La Gomera. El Hierro dépendait de cette île voisine des Canaries dont le port de San Sebastian de La Gomera était la dernière escale avant les Amériques, depuis les premiers voyages de Christophe Colomb. El Hierro est une île dans laquelle la tradition est restée vivante. Ainsi,  la fête la plus célébrée est celle de la Bajada de la Virgen de los Reyes qui a lieu tous les quatre années et durant laquelle une procession parcourt toute la partie haute de l’île de part en part, de Valverde jusqu’à un ermitage proche de Sabinosa.
Toutefois, ces dernières décennies, mais pas avant 1991-92, le nom le plus courant pour désigner l’arbre fontaine traditionnel est redevenu le Garoé. Le but était d’ancrer ou d’enraciner profondément dans l’Histoire l’action des dirigeants politiques d’El Hierro de ces trente dernières années, au fur et à mesure de l’avancement des réalisations vers l’autonomie écologique et énergétique. Le Garoé (avec sa majuscule) est devenu l’image de la nouvelle centrale de Gorona del Viento dont les éoliennes ne sont pas sans rappeler des arbres géants.

Salle de fêtes dansl e centre de Santa Cruz de Tenerife. Année 1993, une époque où l'usage de ce nom guanche avait presque disparu hors des milieux cultivés. A. Gioda, IRD.
Salle d’exposition au centre de Santa Cruz de Tenerife. Année 1993, une époque où l’usage de ce nom guanche avait presque disparu hors des milieux cultivés. © A. Gioda, IRD.

Derrière le nouvel usage du mot de Garoé, il est possible de voir aussi celui des techniques modernes de communication qui furent indispensables, à partir des années 2000, afin de lever 80 millions d’euros, cherchés et  trouvés hors de l’île, pour concrétiser le rêve de l’autonomie énergétique. Pour susciter le désir (ici celui d’investir), le produit (la centrale hydro-éolienne de Gorona del Viento) n’est pas suffisant, il faut offrir une image ou une métaphore (le Garoé) à laquelle s’identifier et mieux encore raconter une histoire. Souvent les publicitaires font du rétro-marketing avec des expressions comme « Affligem, une bière d’initiés depuis 1074 » et, par conséquent avec un clin d’œil, sur El Hierro il est possible d’affirmer « le Garoé, une eau gratuite depuis toujours« .

Panneau publicitaire figurant la filiation de la nouvelle centrale hydro-éolienne avec l'ancien arbre fontaine ou Garoé. Mars 2014. Aéroport d'El Hierro. Cliché : A. Gioda, IRD.
Panneau publicitaire figurant la filiation de la nouvelle centrale hydro-éolienne avec l’ancien arbre fontaine ou Garoé. Mars 2014. Aéroport d’El Hierro. © A. Gioda, IRD.

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