El Hierro : L’arbre fontaine, la métaphore du 100% ENR

Tomás Padrón est l’ancien président du Cabildo insulaire d’El Hierro qu’il dirigea pendant plus de vingt années, jusqu’en 2011, et l’animateur infatigable de la transition énergétique depuis des décennies. Il a publié fin 2013, dans le journal de référence de Tenerife « El Diario de Avisos », un article dans lequel l’arbre fontaine des Guanches et des XVème et XVIème siècles est la métaphore de la centrale hydro-éolienne qui devient ainsi le nouveau Garoé et l’arbre fontaine du XXIème siècle. Depuis, cette métaphore ou cette image sont illustrées dans un grand panneau de l’aéroport insulaire.

Panneau figurant la filiation de la nouvelle centrale hydro-éolienne avec l'ancien arbre fontaine ou Garoé. Mars 2014. Aéroport d'El Hierro. Cliché : A. Gioda, IRD.
Panneau figurant la filiation de la nouvelle centrale hydro-éolienne avec l’ancien arbre fontaine ou Garoé. Mars 2014. Aéroport d’El Hierro. © A. Gioda, IRD.

Comment cela est-ce possible ?

« Dans les domaines de l’environnement, il s’avère souvent très judicieux de tenir en compte les techniques et des expériences ancestrales. Elles contribuent aussi à conforter la légitimité des communautés sur leur territoire, sur leurs  savoirs et leur patrimoine parfois oublié face aux pressions prédatrices de la mondialisation » (Sciences au Sud, 2014, n°73,  p. 8). Ce sont à peu près mes mots dans mon Habilitation à Diriger les Recherches de 2005 et que j’ai repris en conclusion dans ma fiche de présentation de ce blog. Rien de fort original, par conséquent de ma part, sauf peut-être la compréhension de la nécessité de construire des contes et des sagas dans les sociétés rurales et pastorales isolées où les médias écrits et visuels ne sont ou n’étaient pas diffusés. Dans l’isolement du Tiers-Monde (un terme obsolète mais qui reflète bien la notion de pauvreté ou de sobriété obligée), connaître L’Odyssée ou L’Iliade ou encore leurs équivalents locaux aide puissamment à donner un sens à sa vie.

C’est donc une réappropriation par la communauté insulaire d’El Hierro de son passé sachant que cet héritage des aborigènes Guanches n’avait pas été détruit ou déraciné par les conquistadores normands à la solde des Castillans de l’île en 1405. Pourtant c’était bien un totem, un arbre vénéré telle une divinité, soit l’ancêtre ou le protecteur d’un clan. A l’inverse, jusqu’en 1610, date de sa belle mort par un ouragan, le Garoé est resté utilisé, comme source aérienne d’eau, et il est même devenu le symbole de l’île sur ses armoiries.

Dessin ancien anonyme de l'arbre fontaine, repris par Darias y Padron (1988).
Dessin ancien anonyme de l’arbre fontaine (Darias y Padron, 1988) lui-même repris de George Glas (1764). Cette gravure du XVIIIème siècle – voire antérieure – peut être rattaché au mythe du bon sauvage ; on y dessine un peuple heureux et nu, avant le péché originel, recueillant sans effort l’eau, véritable don des Dieux. La forme arrondie du cadre accentue le côté cyclique ou le caractère permanent de l’approvisionnement. © La Recherche, A. Gioda et al., 1992 : 1400-8.

Le fil historique avait été repris physiquement en 1947 par un jeune forestier Don Zósimo, venu de l’île voisine mais plus riche de La Palma plus avancée quant aux idées, qui avait fait souche à Taibique del Pinar sur El Hierro dans les années 1940. Don Zósimo replanta à Tiñor, dans la localité où l’original avait existé, un arbrisseau lors de la  grande sécheresse de 1947.

1947. Acte fondateur de la transition écologique par la plantation de ce laurier l'arbre fontaine ou Garoé qui remplace celui des aborigènes Guanches, disparu depuis 1610. A. Gioda IRD.
1947. Acte fondateur de la transition écologique par la plantation de ce laurier l’arbre fontaine ou Garoé qui remplace celui des aborigènes Guanches, disparu depuis 1610. El Hierro. © A. Gioda IRD.

L’arbre fontaine et au-delà le cycle de l’eau sont  des  exemples  parfaits de l’économie circulaire, tant à la mode de nos jours même si cette dernière n’est pas facile à définir*, et la centrale hydro-éolienne se rattache aussi à ce filon. Ce dernier est défendu par les tenants de l’économie bleue qui elle-même se rattache officiellement aux idées du Club de Rome, fameux pour ses apports en écologie politique depuis 1972 et le rapport du MIT (Massachusets Institute of Technology). Sous l’arbre fontaine, l’eau était localement collectée et cette source ne se tarissait que lorsque le brouillard et le vent cessaient. C’est la même chose avec la centrale hydro-éolienne, l’électricité sera toujours fournie tant que le vent ou l’eau ne manqueront pas. Le vent devrait être presque constant car le régime des alizés est la norme sur l’île. L’alimentation de la centrale hydraulique utilise deux réservoirs d’eau douce, un en amont et un autre en aval de celle-ci, et elle sera donc en circuit fermé la grande majorité du temps. Le réservoir amont aura été rempli auparavant par le pompage propulsé par l’énergie éolienne. L’océan est un troisième réservoir qui à l’origine donne l’eau car El Hierro est aride et sa production hydrique ne suffit pas de loin à ses besoins et donc elle tourne actuellement avec pas moins de trois usines de dessalement d’eau de mer. L’existence d’une puissante agriculture, sur plus de 10% de sa surface, exige une irrigation soutenue notamment des bananeraies et des champs d’ananas.
Une autre caractéristique qui ressort du discours de Tomás Padrón et de l’affiche, de façon explicite, est que la transition énergétique est le fruit du succès de la transition écologique. Les bonnes pratiques écologiques étaient celles des aborigènes Guanches et de forestiers tel Don Zósimo. A l’opposé, entre 1610 et 1947 voire jusqu’en 2014, sur El Hierro, ce sont implicitement les siècles noirs (la couleur des cendres du bois, du charbon puis du pétrole), selon Tomás Padrón.

Cette période funeste serait chez nous, pour faire une image compréhensible, « Les Trente Ravageuses » voire  » Les Trente Polluantes  » qui ont été démontées dans un récent ouvrage collectif qui est une critique radicale de l’époque dite « Les Trente Glorieuses ».

Hier et aujourd'hui à l'entrée de la centrale Endesa au fioul de Llanos Blancos avec, à droit,e la prise de recharge rapide pour véhicules électriques. El Hierro. Mars 2014. A. Gioda, IRD.
Hier et aujourd’hui à l’entrée de la centrale Endesa au fioul de Llanos Blancos avec, à droite, la borne de recharge rapide Endesa pour les véhicules électriques et leur place réservée en bleu. El Hierro. Mars 2014. © A. Gioda, IRD.

En fait, sans le programme MAB-Unesco, pas de transition énergétique. Sans ce programme (Man and Biosphere), créé en 1972 et animé notamment par les regrettés Francesco de Castri et Michel Batisse, il n’y aurait pas eu de reconnaissance officielle par l’Unesco de l’originalité de la démarche de la population d’El Hierro, pas de classement en Réserve de la biosphère en 2000 et pas de centrale 100% ENR. Ceci explique le bon accueil que j’avais reçu, chez les gens du MAB-Unesco et du département des Forêts de la FAO, dès le début des années 90, le prix César Manrique obtenu par Don Zósimo en 1998, sans oublier le prix de la fondation Ushuaïa que j’avais partagé avec lui en 1993. Ensuite, un fait aussi gênant que le gonflement de la facture totale de la centrale hydro-éolienne, certes un prototype au niveau mondial, des 26 millions d’euros au début des années 2000, aux quasi 55 de 2007 puis aux 80 millions, clés en main de nos jours, ne serait pas passé auprès des financiers sans ce soutien supranational d’agences des Nations Unies connaissant et appréciant la démarche pluri-décennale d’El Hierro : Unesco, Fao, OMM…
« Dans les domaines de l’environnement, il s’avère souvent très judicieux de tenir en compte les techniques et des expériences ancestrales » avais-je repris plus haut et, dans le même sens, la société Gorona del Viento qui porte la centrale hydro-éolienne a repris un ancien nom. C’est celui des abris coupe-vent, circulaires et en pierre sèche bâtis par les bergers depuis le temps des Guanches soit environ 2 000 ans. Son logo circulaire s’en inspire aussi.
En conclusion, sur l’île d’El Hierro, la transition énergétique ne se décréta pas dans un bureau ou un palais mais elle se construisit, pas à pas pendant des décennies, à partir de petites actions qui ont pour point commun la réappropriation de son passé par une communauté rurale et traditionnelle et la volonté d’être autonome c’est-à-dire de gérer, à l’échelle locale, sa politique notamment par des coopératives. Dans le cas d’El Hierro, nous ne sommes pas éloignés de la démarche des communes européennes du Moyen Age et d’ailleurs le Cabildo, l’échelle administrative pertinente aux Canaries qui est celle de l’île, est un héritage de la politique coloniale espagnole et donc un legs du XVIème siècle.

Camion de la coopérative Marca Hierro. Poligono Industrial, Isora A. Gioda, IRD.
Camion de la coopérative Marca Hierro. Poligono Industrial, Isora, El Hierro. Mars 2014. © A. Gioda, IRD.
Camionnette de la coopérative des pêcheurs assurant la seule distribution au public en tant que marchand ambulant. Photo prise au Pinar. A. Gioda, IRD.
Camionnette de la coopérative des pêcheurs assurant la seule distribution au public en tant que commerce ambulant. Photo prise au Pinar, El Hierro. Mars 2014. © A. Gioda, IRD.

Enfin, tradition ne signifie pas ringardise ni refus de l’innovation car, à côté de multiples panneaux didactiques présents sur l’île en plusieurs langues, des codes QR bien répartis par l’office de tourisme montrent qu’El Hierro est une smart island ; la connexion Wi-Fi est accessible partout ou plus exactement dans bien vingt-six localités dont les plus isolées par l’énergie solaire.

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Code-barres QR de La Caleta, localité proche de la centrale 100% ENR. El Hierro. Mars 2013. © A. Gioda, IRD.

*D’après Wikipedia en France « la notion d’économie circulaire fut médiatisée à l’occasion du Grenelle de l’environnement en 2007. Elle est parfois associée à la notion de troisième révolution industrielle qui lui ajoute une dimension de production locale et décentralisée de l’énergie (« économie latérale »), selon l’économiste Jeremy Rifkin. Ceci se fait grâce à un réseau électrique intelligent (smart grids) qui, à l’image de celui pour les informations, constituerait une sorte d’Internet de l’énergie. Par leurs compétences, les collectivités territoriales sont des acteurs clés de la mise en place d’une économie circulaire ».

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