Non, Einstein n’avait pas raison !

Je le précise dès la première ligne : le titre est une provocation.

Commençons par les faits. Il y a peu, de nouvelles observations réalisées à l’aide du grande télescope européen VLT ont permis de cartographier en détails le mouvement des étoiles autour du trou noir qui se trouve au centre de notre galaxie. Ce trou noir géant a une masse égale à environ 4 millions de fois celle du Soleil. Les clichés ont été pris durant plusieurs décennies et montrent les mouvement elliptiques des étoiles qui « frôlent » le trou noir. Ces observations sont magnifiques car elle requièrent de tenir compte d’un « double » effet relativiste.

D’une part, il faut tenir compte de la « relativité restreinte » car les vitesses en jeu sont élevées (environ 8000 km/s) et, d’autre part, il faut tenir compte de la « relativité générale » parce qu’on se trouve dans un champ gravitationnel intense. Les observations sont pratiquement impossible à expliquer avec la gravitation universelle classique de Newton. Pour la première fois, on montre donc des effets purement « einsteiniens » autour d’un trou noir supermassif. C’est un résultat remarquable (même s’il était évidemment attendu).

orbites des étoiles autour du trou noir central. ESO/Calçada/spaceengine.org

En ce sens, oui, évidemment, Einstein avait raison, comme cela été annoncé partout ! Et pourtant je ne crois pas qu’il soit correct de le dire ainsi pour plusieurs raisons.

D’abord, il me semble que cela contribue à une vision « people » de la recherche qui est inexacte et même nuisible. Donner l’impression que la connaissance se déploie sous forme de controverse entre quelques personnalités exceptionnelles est essentiellement faux. Que des génies absolus comme Newton ou Einstein (et d’autres) aient contribué de façon décisive est évidemment indéniable. Mais l’essentiel des progrès est dû à un magnifique effort collectif qui ne relève pas du « est-ce Monsieur A ou Madame B qui a raison ? ». C’est beaucoup plus subtil et intriqué que cela. Nous ne sommes pas dans une arène de « parieurs » qui doivent miser sur le bon cheval. Le meilleurs choix est souvent un contrepoint de propositions qui s’entremêlent.

Ensuite, parce que même si Einstein avait tort, il aurait raison. En effet, si demain une mesure venait à contredire la relativité générale, il n’en demeurerait pas moins que cette théorie aurait représenté une des percés les plus extraordinaires du 20ème siècle. Elle ne serait évidemment pas « oubliée » pour autant. Cela montrerait juste dans quelle direction il faut maintenant travailler pour infléchir ou compléter le modèle. En un sens, on sait déjà que la théorie est « fausse », comme toutes les théories physiques. Elle n’est pas complète, elle n’intègre pas les effets quantiques, elle « explose » au coeur des trous noirs ou à l’origine de l’Univers. Au sens « littéral », Einstein a forcément tort ; au sens historique il a forcément « raison ». Ca ne dépend pas des mesures à venir. Ca ne se pose pas en ces termes.

Enfin, parce que cela contribue à propager une vision binaire simpliste : vrai/faux, raison/tort. Naturellement ces oppositions ont du sens quand il s’agit de choses élémentaires et claires. Oui, il est vrai que la Terre est ronde. Oui, Donald Trump a tort quand il nie le réchauffement climatique d’origine anthropique. Mais dès lors qu’on s’aventure dans des zones plus complexes, qu’on fait face à la question délicate de l’élaboration de théories signifiantes compte-tenu de critères très complexes et intriqués, ce n’est pas si évident. Il faut penser en fonction des attentes, du domaines d’application, des critères spécifiques d’évaluation, des outils conceptuels considérés comme pertinents, des mesures supposées fiables, etc. Laisser croire que les choses sont simples est toujours une offense à la pensée authentique.

La relativité générale n’est pas une théorie ultime. Elle est donc fausse. Et elle se porte très bien.

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