Faut-il construire un nouveau collisionneur géant ?

Au CERN, à Genève, la communauté internationale a construit un fleuron de technologie scientifique : le grand collisionneur de particules LHC. Celui-ci permet à des protons ayant une énergie environ 1000 milliards de fois plus grande que celle de la lumière visible d’entrer en collision. Grâce à la fameuse équivalence masse-énergie (E=mc2), il est ainsi possible de créer de nouvelles particules. C’est de cette manière que le « boson de Higgs » a effectivement été découvert. Le succès est incontestable. Même s’il est honnête de rappeler qu’il ne constitue pas une surprise mais plutôt la corroboration de ce qui était déjà connu et que les véritables « nouvelles » particules tant attendues manquent toujours à l’appel.

Collision dans ATLAS, crédit CERN

Aujourd’hui, les investigation avancent quant à la construction d’un collissionneur bien plus puissant et plus grand que le LHC : le FCC (future circular collider). Celui-ci aurait une circonférence de 100km, à la différence des 26 km du LHC. Il permettrait de disposer d’une énergie près de 10 fois plus importante que son prédécesseur et constituerait, au sens intuitif, un bien meilleur « microscope » pour sonder le coeur de la matière.

En parallèle de l’enthousiasme que suscite le projet, un certain nombre d’interrogations émergent naturellement. La physicienne théoricienne Sabine Hossenfleder a écrit plusieurs articles s’opposant à l’utilité d’un tel instrument (voir son blog). Elle évoque la faiblesse de l’argument souvent utilisé par les physiciens de particules pour justifier la construction d’une telle machine : la « naturalité ». Il serait en effet « naturel » (au sens presque esthétique) d’attendre de nouvelles particules accessibles auprès du FCC. Et Hossenfelder rappelle – à juste titre – que ce sont les mêmes arguments qui ont été utilisés à tort pour justifier le LHC. Ils ne sont, d’après elle, pas scientifiquement fondés et reposent sur des concepts flous. Le fait est qu’ils relèvent d’avantage du « pari » que de la déduction rationnelle.

FCC, crédit CERN

Il me semble néanmoins que ces réserves quant à la légitimité d’un futur collisionneur ne sont pas recevables. Elles se fondent, pour l’essentiel, sur le fait que de la « nouvelle physique » accessible au FCC ne puisse pas être fermement prédite à partir des théories actuelles. Mais tout l’enjeu de la recherche de phénomènes scientifiques non encore connus tient précisément à ce qu’ils ne sont … pas encore connus ! On ne peut pas reprocher à une théorie de ne pas prédire correctement ce qui se trouve hors de son corpus. Il me semble que l’une des faiblesse de la politique scientifique actuelle consiste précisément à exiger des justifications « a priori » pour des projets dont le sens ne pourra être établi qu’a posteriori. Je pense que la seule justification authentique d’un tel instrument tient dans sa capacité à explorer une « terra incognita », et de ce point du vue il remplit parfaitement son rôle. Il est un pont vers l’ailleurs et non pas un outil de corroboration.

Naturellement, le coût (de l’ordre de 10 milliards d’euros) du FCC est considérable. La question politique du bienfondé d’un tel investissement (et de son impact écologique) se pose. Mais elle relève d’une hiérarchie sociétale des priorités qui dépasse le cadre scientifique. Sans doute est-il problématique d’investir des sommes colossales dans la techno-science quand un enfant meurt de faim toutes les 6 secondes. Mais, par ailleurs, dans l’immensité de l’indécence de notre société, est-ce sur les rares explorations « non lucratives » dévolues à la compréhension de nos origines ou à la découverte de la structure intime de la matière, qu’il faut faire porter l’effort ?

FCC, crédit CERN

Une réflexion sur “ Faut-il construire un nouveau collisionneur géant ? ”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *