Science et Vérité, une dernière fois !

Je reproduis ici un petit éditorial invité qui m’a été demandé par une revue Suisse.

La vérité n’est pas négociable. Elle ne devrait évidemment l’être nulle part mais, en sciences peut-être plus qu’ailleurs, aucun compromis n’est en ce domaine acceptable. Les récents débats autour d’une ère « post-vérité » (bien que le phénomène ne soit en réalité absolument pas nouveau) ont souligné la dangerosité de tout laxisme avec l’exigence de vérité. Le respect de la vérité est plus qu’un guide : il est la condition de possibilité du discours rationnel.

Pour autant, comme cela fut rappelé avec finesse par Foucault et Deleuze (parfois victimes d’une lecture à contre-sens radical), il ne suffit pas de proclamer – à la manière d’un rituel presque magique – son attachement inconditionnel à la vérité. Encore faut-il avoir le courage de questionner la vérité pour mieux la comprendre, pour mieux la servir.

Que cela plaise ou non, ça ne fait pas question : le concept de vérité a évolué avec le temps. Et sauf à nous croire les incarnations de la « fin de l’histoire », il nous faut convenir qu’il évoluera sans doute encore. De plus, même à une époque donnée, il n’est pas le même pour toutes les cultures. En Grèce antique il était parfois synonyme d’éloquence et de capacité à convaincre, sans lien ferme avec ce qui peut advenir hors du discours – en opposition presque totale avec l’acception usuelle contemporaine. Respecter la vérité exige donc de la scruter, de la travailler et de la comprendre dans la diversité de ses significations (fut-ce pour en réfuter certaine).

La Vérité, abstraction personnifiée, toile de Jules Joseph Lefebvre — Art Renewal Center

La recherche de la vérité est une entreprise sérieuse. Il ne suffit pas de l’appeler de façon incantatoire, il faut oser faire face à la subtilité et à la diversité des paradoxes qu’elle engendre parfois. L’impératif de disjonction binaire, par exemple, est une illusion banale. Dans sa forme caricaturale il pourrait se résumer à : « en vérité, la Terre se meut-elle ou est-elle au repos ? ». Naturellement, en vérité, la Terre peut être au repos, ou en mouvement, suivant notre choix de référentiel. Ce qui se signe ici, en filigrane, c’est que la vérité est souvent relative à un cadre et que ce cadre est souvent en partie contractuel. Ce qui ne signifie nullement, d’aucune manière, que « tout se vaut » ou que « tout est vrai ». Mais ce qui signifie que les systèmes et modalités d’évaluation de la vérité doivent être intégrés dans une enquête authentique et minutieuse. Une exigence – une inquiétude également – qui se trouve aussi bien chez Derrida, en philosophie continentale, que chez Goodman, en philosophie anglo-saxonne. L’un et l’autre étant d’ailleurs parfois, injustement, suspectés de laxisme avec la vérité alors que toute leur démarche est exactement à l’opposé de ce supposé relâchement : ils intègrent les schèmes d’évaluation dans la structure de la trame à considérer.

La science a partie liée avec la vérité. Elle est souvent fantasmée dans une logique du dévoilement (aletheia) donnant accès à l’en-soi du réel. La science comme révélation du fait pur. Ce n’est vraisemblablement pas inepte. La science procède en effet d’un désir de montrer quelque chose du monde qui dépasse nos désirs et nos simples projections humaines. C’est un large pan de sa noblesse et de son élégance. Mais prenons garde à ne pas nous engouffrer trop vite dans cette vision simpliste.

D’abord parce que la science est elle-même relativement mal définie. Aucun principe simple ne permet d’en édicter la méthode ou d’en circonscrire les limites. Elle est parfois assimilée à la quintessence de l’expression de la rationalité. Mais la rationalité est elle-même multiple ! Là encore il ne s’agit pas de prôner une diversité extrême pour le plaisir de la subversion ou le désir de l’expérimentation : il est simplement incontestable que la raison prend, dans l’intellection humaine, des formes extraordinairement multiples. Manifestement, des postures religieuses, mystiques, artistiques, oniriques, etc. se justifient parfois au nom de la pleine et entière rationalité. Et c’est tout à fait cohérent du point de vue de la logique propre de ces gestes. Aucune « meta-raison » hégémonique et absolue ne semble se dessiner. Personne ne justifie ses options au nom de l’irrationalité, ce qui revient à dire que nous sommes tous les irrationnels de la raison ennemie. Il n’est pas question d’en conclure qu’aucun choix ne doit être opéré. Ce serait même plutôt l’inverse : il faut s’engager, mais les positionnement exigent un peu plus de réflexion qu’un appel permanent à la rationalité qui, bien souvent, engendre précisément ce qu’il entendait conjurer.

Ensuite parce que l’idée même de fait pur est délicate à manier. Il n’y a aucun doute que des « choses » adviennent indépendamment de nos conventions et de nos actes de langage. Mais il n’est pas évident que nous puissions rendre compte de ces advenues de façon indépendante de tout système relevant au moins partiellement d’une construction. Il est parfois argué que rappeler cette évidence reviendrait à ouvrir la boîte de Pandore. Il serait prudent d’enfouir et de taire cette vérité, au nom … de la vérité ! Il faut, me semble-t-il, plutôt faire le pari de la subtilité. Feindre une évidence factuelle transparente, universelle et non-équivoque ne protège pas des impostures (négationnisme, créationnisme, climato-scepticisme, etc.) qu’il est bien-sûr nécessaire de combattre sans relâche. Tout au contraire, cela atrophie la finesse de l’analyse qui devient toujours violente et injuste si elle omet la diversité manifeste des êtres-au-réel possibles et actuels. Ce qui pourrait aussi se résumer par : réfuter un système de penser exige d’en comprendre la logique propre pour la mettre en défaut, sans quoi l’argument n’a aucune portée performative.

Le défi est immense : concilier la rigueur de la « méthode scientifique », aussi mal définie soit-elle, avec la reconnaissance presque « œcuménique » de la multiplicité des approches et des appréhension. D’un coté, une forme dramatique de nouveau « fascisme » impose le déni de la vérité à des fins politique (on pense aux mensonges éhontés de l’équipe de Donald Trump). Il faut s’y opposer sans baisser la garde. De l’autre, un scientisme naïf et arrogant interdit d’interroger le concept de vérité et pense détenir le fin mot sur la structure du réel et de la pensée juste ou adéquate. Il est essentiel de ne pas y céder. Entre ces deux écueils, que j’ai nommés quelque part post-vérité et sur-vérité, le chemin critique est étroit. Notre responsabilité, me semble-t-il, consiste pourtant à le suivre le plus scrupuleusement possible.

Bertrand Russel

Il ne faut pas confondre le territoire et la carte. Le territoire échappe à la re-présentation, nous ne savons dessiner que des cartes. Et les planisphères « politiques » ressemblent bien peu aux planisphères « géographiques ». Quand ils sont bien faits, ils peuvent être l’un et l’autres corrects mais ils ne disent pas la même chose. Ils ne semblent pas évoquer le même monde. Ils donnent à voir des aspects largement incommensurables. Ils suggèrent des partitions irréductibles.

Il n’est pas même évident que le territoire existe en tant que tel. Il ne va pas de soi qu’un objet ou un étant sous-jacent, unique et déterminé, puisse être pensé ou envisagé sereinement. Il est urgent de n’avoir pas peur de faire face à la complexité. Si un danger peut effectivement accompagner chaque démarche déconstructrice, il me semble constituer un moindre mal face à la créance impérieuse en une vérité détenue qui, l’histoire le rappelle sans cesse, est toujours une illusion naïve. Aux conséquences parfois dramatiques.

Le grand philosophe et mathématicien Bertrand Russel n’eut de cesse de rappeler l’importance d’un désir inconditionnel de vérité comme voie de dépassement des croyances trompeuses et des convictions erronées. Il avait en cela évidemment raison. Mais il ne faut pas oublier que se croire détenteur de la Vérité – ou même arpenteur d’un chemin unique qui y mènerait – constitue l’autre piège, plus insidieux et tout aussi dommageable. Dans les deux cas, le même risque d’une perte de porosité aux modalités innombrables d’un réel perpétuellement inassignable peut faire jour. Entre Charybde et Sylla, un mince bras de mer s’ouvre à notre sagacité. La navigation y est périlleuse et exige beaucoup d’humilité et de rigueur.

En ces temps délicats, choisissons nuance et subtilité.

5 réflexions sur “ Science et Vérité, une dernière fois ! ”

  1. Nos savoirs d’aujourd’hui effacent notre ignorance d’hier pour révéler celle de demain…utopie et uchronie, au
    mieux, vérité de l’instant…deux termes inconciliables

  2. Bonjour,
    Au-delà de la Vérité et de la Beauté, qui sont deux discours infinis opposés et complémentaires qui participent de notre représentation du Réel, il y a des FAITS MASSIFS : la Mort, la Vie, l’Existence, la Pensée, l’Amour, le Désir, le Mal… Qu’est-ce ontologiquement que la Lumière ? Qu’est-ce ontologiquement que la Matière? Et si tout était REMPLI d’êtres, d’ENTITES que nous ne savons pas encore comment interroger?

  3. Bonjour,
    Le mensonge s’impose toujours, seule la Vérité se laisse toujours discuter.
    Je me permets de vous transmettre l’adresse de mon blog au cas où vous désireriez aller plus loin et voir de quoi il retourne, dans les domaines des Sciences, de l’Histoire ou de la psychologie entre autres.
    https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.fr/
    Cordialement.

  4. « Science et Vérité, une dernière fois ! »

    Une dernière fois? ça m’étonnerait… (cent fois sur le métier, etc…)
    La preuve dans les commentaires ci-dessus.

    Merci, en tout cas, et bonne navigation ! Charybde et Scylla sont plus que jamais là.

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