Plaidoyer pour une économie de l’amour

(Cet article n’est pas strictement scientifique au sens usuel du terme. Je le publie néanmoins sur ce blog car il dit quelque chose du monde, au moins il propose un rapport au monde. Dans une visée absolument non-polémique.)

Ce que je voudrais exprimer ici est extrêmement simple, presque outrageusement désuet. Cela pourrait se résumer à : l’essentiel, ils ne peuvent pas nous le prendre. Ou encore : sans abandonner les luttes nécessaires, redonnons aussi à l’inaliénable son inestimable valeur. L’amour n’est pas à vendre et ne se laisse jamais acheter. C’est évident, trivial même, mais il faut l’écrire aujourd’hui parce l’ultime violence de notre temps serait peut-être celle-ci : nous contraindre à oublier l’incommensurable richesse qui échappe radicalement à toutes les formes de régulation, d’institutionnalisation et de marchandisation. Si le mot vérité a encore un sens – et je le crois – c’est bien celui de mémoire, celui qu’il avait d’ailleurs dès les origines, celui donc de l’anamnèse portée par la parole du poète.

En grec ancien, économie, oikonomía, signifie littéralement gestion de l’habitat. Mais il y a plus d’une manière de gérer et plus d’une manière d’habiter. La gestion pourrait n’être pas financière et l’habitat pourrait n’être pas la demeure. Ce qu’on pense usuellement comme « administration d’un foyer » pourrait aussi – c’est à nous d’en décider – signifier « réagencement de l’espace ».

Kandinsky

En parallèle d’une certaine amélioration du niveau de vie global – ne le nions pas – l’économie néolibérale impose incontestablement une grande violence qui atrophie chaque jour un peu plus les possibles. Un milliard d’humains sont plongés dans la misère quand quelques dizaines accumulent des fortunes qui dépassent les budgets des états. La planète est dévastée, les animaux sont réifiés. La précarisation à outrance installe la peur dans le quotidien. La dérégulation des marchés donne toujours plus de libertés aux assauts financiers pour mieux lier et contraindre la majorité des vivants, qui ne tirent pas les ficèles de ces jeux machiavéliques. À chaque effondrement systémique – les dernières crises en attestent – les plus faibles payent le prix fort mais le phénix renait de ses cendres et aucune leçon n’est tirée. La logique de la dette installe des nations entières en position de vassaux (voir l’excellent récent ouvrage de Jean-Clet Martin), humiliant les peuples en oubliant tout des plus sombres heures du siècle dernier.

Bien-sûr, il faut résister. Il faut lutter face à l’inacceptable. Il faut s’opposer à tout cela. Il faut tenter d’enrayer la folle machine qui s’est emballée, niant jusqu’au sens le plus fondamental de l’ex-istance en prenant la production pour un but et non plus pour moyen. Il faut lire Jean-Luc Nancy et comprendre que c’est bien une fin du monde qui se joue là. Il ne fait pour moi aucun doute que nombre de combats sont indispensables. Rien ne serait pire que la résignation et ce qui est suggéré ci-dessous serait comme l’exact opposé d’un appel à la satisfaction résignée.

Pour autant, il me semble que c’est aussi faire le jeu du système critiqué que d’accepter comme données ou indépassables les valeurs qu’il tente d’inculquer pour asseoir sa domination. À son propre jeu, il ne peut que gagner. C’est aussi le conforter que de ne vouloir le vaincre qu’avec ses seules armes. Nous pouvons changer les règles. Certes, les biens marchands sont indispensables à nos vies et sont – surtout quand il s’agit d’habitât, de santé, d’alimentation – tout sauf négligeables. Il est hors de question de le nier. Dans nombre de pays, c’est là que se trouve l’urgence et c’est ici que le combat doit être prioritairement mené. Il est vital. Mais au-delà des ces premières nécessités, quand elles ne font plus défaut, quand la vie matérielle est décente, n’y a-t-il pas aussi un acte de résistance ultime à s’extraire du système – disons à s’immuniser contre ses velléités totalisatrices – en dédaignant les besoins qu’il pense avoir rendus indépassables ? Au moins, en leur ôtant cette supposée primauté. Cette voie est complexe et je suis moi-même bien loin d’être exemplaire. Mais, en tant qu’horizon, n’est-il pas signifiant de la considérer sérieusement ?

Glenn Gould, 1978. (Harold Whtye/Toronto Star/CP)

Que peuvent-ils, les fonds de pension et les loups de la finance ? Ils peuvent faire vaciller l’économie mondiale, ce n’est pas rien. Mais que peuvent-ils contre ce qui, au moins dans cette partie du monde où nous avons la chance de n’être pas – pour la plupart – en détresse financière insoutenable, contre ce qui importe vraiment ? Que peuvent-ils contre nos amours ?

Peut-être, parmi d’autres modes de révolte – j’insiste sur ce point, il n’est pas question d’inviter ici à la passivité – pourrait-on donc aussi réinvestir de sa véritable et inépuisable valeur ce qui, me semble-t-il, constitue en réalité le cœur de nos existences. Qui troquerait un quelconque bien matériel – une valeur d’échange – contre le regard complice de l’aimé(e) – une valeur d’affect ? On le sait, les désirs d’avoir servent toujours à combler des manques d’être. Ils ne servent qu’à séduire. Peut-être faut-il donc commencer par voir l’évidence : en réalité, ils ne servent à rien ! Car s’il leur arrive de se revêtir d’une certaine efficace, ce qui en découle est presque nécessairement triste ou superficiel.

Tout cela pour dire une chose très élémentaire. Oui, les luttes sont indispensable. Il y a nécessité vitale à prendre en compte les manques matériels qui tuent ici et là. Mais ne faisons pas aux structures répressives et oppressives l’honneur de leur donner un pouvoir qu’elles n’ont pas. Et contre nos amours, elles ne peuvent rien. Le voir et le ressentir c’est déjà luter. Une pensée qui ne crée pas d’amour n’a pas de valeur. Les « puissants » – quel que soit le sens précis de ce terme si mal défini – ne sont pas les rois du monde, ce sont juste, bien souvent, les pantins dérisoires d’affects atrophiés. Ils sont pauvres en devenirs.

de Stael

Il ne s’agit pas de récrire une version appauvrie de la dialectique du maître et de l’esclave : Hegel a suffisamment bien problématisé la dépendance plus profonde dans laquelle le maître ne peut que sombrer puisque l’esclave lui est nécessaire tandis que la réciproque est inexacte. Il s’agit plutôt de ne pas oublier que le grand jeu des flux financier et des influences politiques – la campagne électorale pathétique, sauf pour quelques acteurs moins médiatisés que les favoris, à laquelle nous assistons en atteste – ne touche qu’aux moyens et jamais aux fins. Il s’agit donc de ressentir profondément que notre liberté est infiniment plus vaste que ce que la lassitude nous laisse parfois ressentir. Que notre capacité à aimer et donc à créer, que ce pouvoir authentiquement démiurgique qui échappe à toutes les formes de contrôle et de coercition, que cette dimension strictement magique – parce qu’indéterminable dans son essence même – de l’être-vers, ne peuvent qu’être réhabilités et même ré-enchantés par toutes ces tentatives de précipitation du réel dans un schème déshumanisé.

Les moments sublimes où une petite concrétion de réel devient un univers à part entière, où nos esprits inventent des communs ineffables, où une connivence improbable se fait lien indéfectible, où un regard frôlé engendre un devenir tout autre, rien ne peut nous les voler, les voiler ou les violer. Les peintures noires de Goya, les facéties de Gould, les vers de Villon, les tragédies d’Eschyle, les vierges de Munch, les métamorphoses d’Ovide, les bronzes de Claudel, les mots de Genet … et puis l’odeur de la forêt après la pluie, les errements d’un minuscule insecte sur une feuille de hêtre, le vol d’un vautour qui fait glisser l’espace entier autour de lui, la montagne froide et insolente. Tout ou presque là. Et autour de. Dans l’infime et dans l’immense.

Fra Philippo Lippi

Tout cela nous le savons tous, évidemment. Mais l’écrire, le publier, l’expliciter malgré la simplicité, c’est aussi une manière de redonner à cet ailleurs la valeur d’un ici.

Le monde est plus vaste qu’ils ne le croient. Sans doute faut-il ne rien lâcher sur aucune de ses ramifications. N’évidemment pas négliger les aspect économiques quand ces derniers rendent – strictement – la vie impossible.
Mais, certainement, il faut aussi ne pas cesser d’arpenter et d’inventer cet espace infini et inaliénable sur lequel ils n’ont aucune prise.
Il est le véritable multivers.
Il est le réservoir infini de possibles. Quelque « non-chose », peut-être, entre la khôra de Platon et le conatus de Spinoza.
Il est, finalement, tout ce qui compte parce qu’il ne relève – justement – pas de la logique comptable.

L’Histoire, avec une majuscule, austère et officielle, relatera les grandes choses et les événements du macrocosme. Elle se souviendra des flux financiers, des empires, des princes et des magnats. Des guerres et des traités. Mais le monde n’est pas invariant d’échelle. Il ne l’est jamais. Et, à l’échelle des êtres, la seule qui vaille authentiquement, la seule qui compte réellement, dans le microcosme de l’intime, vit une réalité tellement plus riche et tellement plus libre. Ce qu’on pourrait, je crois, nommer « amour ». Quoiqu’ils pensent, contre ça, ils ne peuvent rien. Nous le savons. Reste à en prendre la (dé)mesure. Et à le vivre.

9 réflexions sur “ Plaidoyer pour une économie de l’amour ”

  1. « En parallèle d’une certaine amélioration du niveau de vie global – ne le nions pas – l’économie néolibérale impose incontestablement une grande violence qui atrophie chaque jour un peu plus les possibles.  »

    Freedom is slavery.

  2. Cher Aurélien,
    Qu ‘écrire après une telle démonstration de savoir être…..soutenue par une culture éblouissante car complète..
    Comment passer de l infiniment grand a une pensée tournée vers la politique ?…..
    Vous avez trouvé la réponse :
    Par le coeur*****
    Continuez Aurélien à nous enchanter par vos incantations……
    Catherine

  3. Cet article me redonne une certaine forme d’espoir dans un monde où c’est une ressource bien trop rare ! Il semble que pour guérir notre monde il faut commencer par guérir l’Homme et donc l’individu avec cet amour qui manque. L’empathie et l’éthique sont je pense des valeurs qui ne sont pas a négliger afin d’arriver à cet absolu.

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