Contre les « faits alternatifs », la nuance radicale

La nouvelle administration américaine ne nous aura rien épargné. À la vulgarité, à la misogynie, au racisme, à l’ignorance, au mépris du pauvre et du faible, ils auront ajouté une nouvelle strate de bêtise dangereuse (qui n’est d’ailleurs pas hétérogène aux autres méfaits juste mentionnés) : la haine de la vérité.

Nier, par exemple, le réchauffement climatique n’est pas qu’un geste symbolique stupide et pathétique, c’est un acte criminel. C’est peut-être même commettre l’ignominie suprême : faire par avance payer à ceux qui ne sont pas encore (pas seulement les hommes mais aussi les milliers de milliards d’animaux concernés) le prix exorbitant, c’est-à-dire létal, du petit supplément de luxe que les privilégiés de note temps veulent s’octroyer encore, pour jouir sans frémir une dernière fois, jusqu’à l’ivresse.

Entraver la liberté de communication des scientifiques est un symptôme. Celui d’une angoisse pathologique qui traverse les hautes sphères de l’Etat américain : l’angoisse de la vérité.
Soyons donc parfaitement clairs et sans la moindre ambiguïté : ce comportement négationniste et falsificationiste, cette généralisation du mensonge délibéré, doivent être combattus et réfutés avec la plus grande virulence. Il est exclusivement nuisible et ne peut bénéficier d’aucune circonstance atténuante. C’est là, me semble-t-il, un point qui n’appelle aucune discussion supplémentaire.

Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump, ayant inventé un massacre qui n’a jamais existé. (Eduardo Munoz/ Reuters)

Certains ont qualifié ce déni de la vérité de « post-vérité ». Ce concept est faible et laisse à tort entendre qu’avant le nouveau président américain notre attachement à la vérité était pur et inconditionnel (voir une analyse de la pauvreté de cette idée ici). Néanmoins, l’image générale d’un affaiblissement condamnable de l’exigence de vérité, venant aujourd’hui de l’Ouest, est effectivement correcte. N’oublions pas d’ailleurs qu’Occident est, étymologiquement, le nom de la chute. Il est urgent, nécessaire et – osons le mot – vital de s’insurger contre cette dérive. Luttons donc de toutes nos forces contre cette ère de la post-vérité (en attendant un meilleur nom ou un concept plus dense pour la qualifier).

Article parodique, dans un journal fictif, écrit pour moquer – à juste titre ! – le dérive initiée par la vision du président américain sur la pratique scientifique.

L’emploi de l’expression « fait alternatifs » par Kellyanne Conway, conseillère de Trump, a mis le feu aux poudres. Et pour cause ! Inventer par exemple, comme elle le fit, un massacre qui n’a jamais existé pour alimenter une rhétorique haineuse doit susciter une réaction de saine indignation. Ce cynisme sans limite est ahurissant.

Pour autant, ne tombons pas dans l’autre piège. L’autre piège, ce serait de croire qu’en effet le réel est parfaitement donné, qu’il est limpide, qu’il est simple et offert, qu’il est transparent, qu’il n’y a jamais d’alternative, de contexte, que nos convictions-croyances de l’instant sont des certitudes.
La supériorité des blancs sur les noirs, des hommes sur le femmes ont été des évidences du passé. Des évidences qui ne supportaient pas le questionnement. De même que la position centrale de la Terre ou la séparation radicale des espèce vivantes. Heureusement, ces « vérités évidentes » ont été revues.
Et, même dans un système de pensée donné (par exemple scientifique) et à un moment fixé de son histoire, il existe en effet des alternatives. On pourrait arguer que les faits sont ce qu’ils sont et que seules les descriptions changent mais ce serait naïf : les faits dépendent évidemment du paradigme dans lequel ils sont appréhendés. Sauf à se croire Dieu, personne ne touche ou ne voit la « chose en soi ».
La Terre tourne autour du Soleil. Oui, mais le « fait alternatif » le Soleil tourne autour de la Terre est vrai également (dans un autre référentiel, moins pratique mais pas interdit).
L’Univers est en expansion. Oui, mais le « fait alternatif » l’Univers est statique est vrai également (dans un autre système de coordonnées, moins pratique mais pas interdit).
La lumière est une onde. Oui, mais le « fait alternatif » la lumière est un corpuscule est vrai également (dans le contexte quantique bien souvent essentiel).
Le temps d’écoule. Oui, mais le « fait alternatif » le temps n’existe pas est vrai également (si l’on prend au pied la lettre la théorie de la relativité générale).
On pourrait multiplier les exemples à l’infini.

Qu’en conclure ?
Certainement pas que toutes les alternatives sont bonnes, que tout est vrai, que rien n’est décidable. Je le martèle – une fois de plus car il faut le faire – avec vigueur : il n’est pas envisageable un instant de proposer cela. Cette idée serait nihiliste et doit être réfutée sans hésitation.

Mais rien ne serait pire que de combattre la rhétorique nocive du déni de vérité (appelons-là donc provisoirement « post-vérité ») par la croyance naïve et finalement dangereuse en une vérité absolue, unique et connue (appelons-là « sur-vérité » comme le l’ai proposé ici) refusant le doute et la remise en cause. Parce que s’il est un fait que tout ne se vaut pas, il est aussi un fait que la quasi-totalité des vérités du passé se sont révélées être des erreurs et qu’une partie des vérités présentes ne le sont que moyennant un système d’évaluation qui est évidemment partiellement construit et réfutable.

Nietzsche rappelait qu’il n’y a pas de faits, que des interprétations. Ceci pour nous enjoindre à une plus grande porosité à la richesse et à l’étrangeté du réel. Et, contrairement à ce qu’une lecture simpliste et radicalement erronée pourrait laisser croire, il s’agit en fait du très exact opposé de la posture de Conway (voir une analyse ici).

La dérive fascisante à laquelle nous faisons face nous menace donc par deux écueils. Le premier serait le déni de la vérité. C’est la posture de l’administration américaine qui révise le réel de façon à tenter de s’assurer que ce dernier puisse être entièrement remodelé par le « roi » (ou le bouffon qui en tient actuellement lieu). Le second serait d’opposer à cette abomination une vision scientiste extrême qui interdirait la réflexion sur le concept de vérité, la nuance, la contextualisation. Parce que – que cela plaise ou non -, il y a effectivement parfois des faits alternatifs. Le fait apparement indéniable « la Terre exerce une force d’attraction sur la Lune » a été remplacé par un autre fait « il n’y a aucune force d’attraction, la Lune se meut librement, mais dans un espace courbé par la Terre». Interdire le questionnement des faits serait interdire toute forme d’avancée scientifique, et sans doute même éthique et esthétique. Ce serait s’opposer à l’essence même du geste scientifique qui se fonde sur la remise en cause permanente de ce que l’on croit savoir.

Le problème n’est pas d’interroger le réel. Qu’on appelle cela « fait » ou « interprétation » ne change pas grand chose. Il faut le faire ! Toutes les grandes révolutions intellectuelles ont été permises parce qu’on a procédé à ce genre de déconstructions. Y renoncer serait un désastre. Le problème est l’intentionnalité : le fait-on pour mieux décrire, pour mieux comprendre, pour ouvrir des possibles ? Ou le fait-on pour asservir, trahir, tromper ? L’écart est immense. Le critère essentiel initial n’est pas la vérité, parce qu’elle est – pour le meilleur ou pour le pire, mais c’est ainsi ! – sujette à évolution. Le critère primordial ici, c’est l’honnêteté. Et c’est précisément ce qui fait aujourd’hui souvent défaut. Évidemment, la vérité demeure in fine ce qui tranchera dans bien des cas. Mais il faut laisser à ses modalités le temps de s’adapter au système potentiellement infléchi.

Dans un de ses textes magnifiques, Jacques Derrida, dont le courage et la subtilité font tant défaut dans le temps de crispations, de perfidies et de caricatures que nous traversons, proposait une « Université sans condition ». Une université sanctuaire où toutes les questions pourraient être posées. Mais, naturellement, il fallait que ces questions soit honnêtes : qu’elles servent à dévoiler et non à dévoyer. Et, surtout, il fallait comprendre que la possibilité de toutes les questions ne signifie nullement la légitimité de toutes les réponses ! Évidemment.
Ce n’est d’ailleurs pas une proposition postmoderne (un mot sans grand sens) subversive : c’est presque exactement un rappel aux rudiments de la démarche scientifique qui fonctionne précisément par doute et refus du dogme comme du tabou.

N’interdisons surtout pas de questionner la vérité, le monde, le sens. Si nous cessions de le faire, c’est la pensée elle-même qui s’étiolerait avant de se mourir. Mais n’autorisons évidement pas toutes les réponses à ces salutaires interrogations. Si nous le faisions c’est l’exigence d’honnêteté et de rectitude qui s’évanouirait.

La distinction parfois opérée entre faits (mesures) et théories (interprétation et prédiction des faits) est utile dans certains cas quasi-triviaux. Mais elles est évidemment caricaturale puisqu’une mesure n’a de sens que dans un cadre – donc une théorie – qui la sous-tend et la rend possible. Je peux mesurer une trajectoire (en physique classique) sauf si le corpus théorique change (physique quantique) et montre la vacuité conceptuelle de l’idée même de trajectoire. Le fait n’est donc pas indépendant du cadre qui est nécessaire ne serait-ce que pour définir ce qui est mesuré. Il n’est jamais strictement détaché de toute interprétation. La pire offense à la pensée scientifique consisterait précisément à nier le complexité de nos analyses, la subtilité de nos élaborations, l’intrication de nos concepts, et à feindre une transparence et une évidence qui s’opposent à l’essence du geste en question. On rebaptise généralement a posteriori « croyance du passé » ce qu’on appelait « fait » dans le paradigme d’alors. Soyons honnêtes et précis, me masquons pas les incertitudes : y faire face sans tituber est une des dignités de la démarche.
(Sans même mentionner que la science n’est, de plus, pas la seule manière de faire fonctionner le réel.)

Face aux deux périls (post-vérité et sur-vérité), entrons en résistance. Par une philosophie de l’amour, c’est-à-dire de l’altérité.
Ici, en Europe occidentale, le risque de la post-vérité (c’est-à-dire du déni de la vérité et de tout l’immense danger qui en découle) a heureusement été, semble-t-il bien identifié. Ne baissons pas la garde. Mais restons aussi vigilant face à l’autre risque, celui de la sur-vérité (c’est-à-dire de l’interdiction de penser qu’un autre monde que celui qui nous est familier et nous semble évident est possible et parfois même réel). Si la lutte contre le premier écueil nous poussait vers le second, nous serions seulement tombés de Charybde en Scylla et ferions route vers un autre totalitarisme dont l’Histoire nous a montré les méfaits. Une seule résistance est possible : la nuance de l’intelligence.

L’obscurantisme « trumpiste » est un danger radical. De ceux qui pourraient avoir des conséquences illimitées. De ceux qui engagent bien au-delà de la seule société qui s’y fourvoie. De ceux qui pourraient placer la totalité du monde en situation dramatique.
En parallèle, l’immobilisme « normativiste-scientiste » (qui est strictement anti-scientifique puisqu’il sacralise la science alors même que celle-ci est en son fondement une pensée dynamique en éternel renouvellement) se déploie de manière effrayante. Allant parfois jusqu’à qualifier de « négationnistes » ou « d’impostures » les pensées exploratoires et honnêtes hors du « mainstream », les écritures littéraires et poétiques, les gestes artistiques expérimentaux, les désirs de voir ou d’arpenter des mondes qui ne relèvent pas de la seule science dure, les efforts pour créer des possibles inévidents, ce scientisme aveugle impose une insupportable atrophie au réel et aux devenirs.
Je ne veux ni de l’un, ni de l’autre. Et surtout pas que le refus – nécessaire – du premier conduise au second.

Ce que je suggère ici serait comme l’exact opposé d’un affaiblissement de la vérité. Ce serait, à l’inverse, une tentative humble de ne plus mentir – ou exagérer – au sujet de la vérité en feignant sa totale limpidité. Chacun sait que le concept a évolué, c’est une évidence historique, très radicalement depuis son acception grecque (et ici déjà il faudrait distinguer entre le substantif aletheia et l’adjectif substantivé to alethes qui n’avaient pas le même sens). Je propose d’en comprendre plus précisément les modalités afin d’en permettre plus adéquatement sa mise en oeuvre. Afin de contrer avec plus de crédibilité les mensonges qui nous entourent. Afin d’ouvrir d’autres possible jusqu’alors impensés. Qu’avons-nous à gagner à « feindre » une univocité qui est certes parfois limpide – et qu’il faut alors souligner ! – mais qui, dans d’autres circonstances, est à l’évidence contredite par toute analyse honnête et minutieuse ? Ne mentons pas au nom de la vérité, rien ne serait plus triste et plus dangereux.

Faut-il donc être radical ou nuancé ? Radicalement nuancé, je crois. C’est une posture inactuelle. Tant pis. Je plaide pour ce courage « intranquille », pourrait-on dire en parodiant l’immense poète Fernando Pessoa.

(Une petite vidéo pertinente sur la manière dont les mensonges de Donald Trump devraient être traités par la presse ici)

6 réflexions sur “ Contre les « faits alternatifs », la nuance radicale ”

  1. Bravo pour votre billet !
    200% avec vous. Nous avons la chance de vivre à cette époque où les hommes de science osent les concepts les plus imaginatifs. En contre partie, d’autres refusent d’agrandir leur espace de réflexion et réfutent les travaux sur notre avenir terrestre.
    Est-ce l’équilibre énergétique qui impose ce contraste fulgurant entre la lumière et l’obscurantisme ?

  2. Ce que j’aime quand des scientifiques suggèrent un point de vue engagé, basé sur la connaissance et le raisonnement ! Le monde serait magnifique s’il était logique.
    Je suis ravi de découvrir toujours plus de gens qui poursuivent la lutte qu’a menée Albert Jacquard. Et bien sûr, félicitations pour votre publication !

  3. Merci pour cette prise de position claire (j’en profite aussi pour remercier de tout ce partage que vous essayer de faire au travers des conférences ou livres de vulgarisation, je suis un fan de la gravitation quantique à boucles, bref) mais qui s’adresse probablement à plus de 90% de convaincu …
    Un petit bémol toute fois sur la critique aisée que nous, français, faisons aux autres( ici les américains) , si la France est un pays qui se rapproche le plus dans ce monde de cette utopie qu’est la démocratie, restons humble sur ce que nous faisons :
    notre pays semble bien se laisser mouvoir dans le courant conservatif international actuel lors de nos prochaines élections (au vu des derniers sondages). Il n’y a pas loin à croire que tout comme nos amis outre atlantique nous devions faire fasse à un enseignement dogmatique des sciences (et une revisite de l’histoire …) dans un avenir proche si les statistiques se révèlent être de bons indicateurs.
    Si le créationnisme (ou intelligent design pour être plus dans l’époque) ne semble pas aisé à instaurer en France (ce qui n’est malheureusement pas le cas aux états unis), la possible alternative à l’enseignement de vérités établies par l’état pourrait être fortement compromise.
    Je travaille dans un des deux lycées Français autogérés, où on tente d’aborder les sciences (notamment) différemment, où comme le propose l’article, on essaye de toujours avoir un esprit critique sur nos connaissances, où on laisse les jeunes s’exprimer sur l’évocation d’hypothèses sans les prendre de haut, c’est une lutte quotidienne pour continuer d’exister aujourd’hui (impossible de rendre ces lycées pérennes, on reste sur des décisions ministérielles qui peuvent être arrêtés en toute légalité d’une année sur l’autre) mais si l’obscurantisme gagne notre pays cette alternative deviendra un souvenir.
    En espérant que l’on pourra encore payer quelques chercheurs et quelques enseignants dans ce pays après le 8 mai !

  4. Personnellement quelque peu perdu quant aux effets post-vérité de l’élection de Trump et malgré un billet plein de bonnes volontés, je suis assez déçu que les « outils indirects de mesure » n’aient pu permettre d’éviter cet écueil, et que l’ironie « scientifique », souvent émérite, émerge cette fois d’un vaste drame societal = = .
    Bien que jaime assez habituellement la rigolade de nos elites des étoiles je me rend compte parfois que je suis peut-être parfois trop au paradis.
    Au-delà je kiffe bien Nietzsche, cela dit le mythe de la grotte de Platon lui semble, de mon avis, plus approfondi, ou bien par exemple il n’aurait sûrement ô jamais supporté sa gentille frangine.

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