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« L’amour et les forêts »

Dans la noirceur des temps présents (et la grise froidure parisienne), il est des nouvelles quelque peu roboratives. J’ai ainsi appris avec grand plaisir que le livre d’Eric Reinhardt « L’amour et les forêts » (Gallimard, 2014), déjà  récompensé par un prix littéraire qui s’il ne fait pas la fortune de son auteur salue néanmoins un ouvrage exceptionnel, venait de recevoir une nouvelle distinction, le Prix Roman France Télévisions.

L'amourEtLesForets

L’unicité de ce roman vient d’abord de son histoire, celle d’une rencontre improbable entre un écrivain et une lectrice bouleversée par la lecture de son précédent ouvrage. On imagine aisément le flot de messages que reçoit un auteur déjà reconnu : pourquoi E. Reinhardt a-t-il donc réagi à la sollicitation de cette femme qu’il nomme Bénédicte Ombredanne ? Le romancier s’en explique dès le début en rendant hommage au style remarquable de la longue lettre qu’elle lui avait envoyée.

Ce français admirable qui a séduit E. Reinhardt se révèle être seulement l’impetus qui déclenche un processus : on comprend très vite que les toutes premières mais pudiques confidences de Bénédicte ont profondément troublé l’écrivain, celle-ci lui révélant par petites touches une vie que l’on croit d’abord faite d’anicroches quotidiennes avant de découvrir peu à peu que Bénédicte subit en fait le harcèlement impitoyable et permanent d’un mari dont le comportement hystérique est symptomatique d’une lourde pathologie psychiatrique.

Il  est difficile de faire la part entre le vrai et le faux, entre la fiction et la réalité, tant le traitement subi par Bénédicte et admirablement décrit par Reinhardt ne peut être que l’œuvre d’un monstre auquel on peut (veut ?) refuser de croire qu’il puisse exister (tout comme le personnage interprété par Isabelle Huppert dans le film « La pianiste »). Cette incertitude n’enlève rien à l’emprise qu’exerce à son tour sur le lecteur ce récit halluciné dont le style flamboyant ne s’autorise des écarts que pour introduire ici quelques notes scabreuses, là des images baroques et anachroniques, et ailleurs quelques rares bouffées d’espoir faisant penser à des îles perdues à la dérive.

On ne sort pas indemne de ce livre déchirant, tant s’y dévoile le spectacle sans fard ni artifice d’une autre forme de barbarie ne pouvant connaître qu’une seule issue, souhaitée peut-être, délibérée parfois, providentielle de toute façon. Les dernières pages, que chacun comprendra avec sa sensibilité propre, sont comme le point d’orgue sur une partition inédite, exprimant tout à la fois l’intensité du récit et l’amertume du souvenir lumineux d’un moment de grâce où le temps a refusé de se suspendre.