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Vérité ou contre-vérités ?

Une succession de hasards, petits et grands, m’a permis de prendre connaissance d’un article du journal Le Monde daté du 30 octobre 2013 (« Les contre-vérités  du dernier pamphlet climatosceptique ») où le climatologue François-Marie Bréon réagit vigoureusement au livre du physicien François Gervais intitulé « L’innocence du carbone, l’effet de serre remis en question » (Albin Michel, 2013). On aura deviné que ce dernier peut être rangé dans la catégorie des climato-sceptiques, contestant notamment l’importance des activités humaines sur le réchauffement climatique dont il est souhaité que personne, aujourd’hui, ne doute plus.

Ne connaissant que quelques rudiments de ce problème, je me garderai bien de prendre parti et me bornerai à vouloir être dans la peau du vulgum pecus, tentant d’imaginer quels peuvent être les sentiments d’un lecteur béotien découvrant une telle controverse entre deux hommes de science ayant, en un sens, pignon sur rue.

Une première chose est frappante : autant le réquisitoire de F. B. Bréon est d’une implacable précision où transparaît une irréprochable méthodologie scientifique (citation explicite des sources, pointage de contre-vérités preuves à l’appui), autant la réponse de F. Gervais se  borne à des commentaires pour le moins évasifs et, surtout, ne reprend aucun des points mentionnés dans la charge. On aurait au contraire attendu que quand F. M. Bréon rappelle quelques connaissances  de physique élémentaire contredisant les affirmations de F. Gervais, ce dernier réponde sur le même terrain par des arguments invoquant, par exemple, une abusive simplification du problème ou l’oubli fautif dans la modélisation d’autres facteurs dont la pertinence pourrait éventuellement faire débat.

Il est également frappant de voir que l’un des protagonistes (le procureur) reproduit  des courbes extraites de la littérature et portant sur une longue période, les mettant en regard de résultats analogues figurant dans le livre de l’accusé, ces derniers étant relatifs à une durée nettement plus courte. Si on regarde le Dow Jones entre 13h05 et 13h07, il est peu probable que l’on puisse y déceler une évolution et il serait encore plus aventureux d’en conclure une tendance journalière…

Mais il y a plus surprenant encore quand F. M. Bréon reprend les propos écrits de F. Gervais puis cite l’une des conclusions d’un article publié par des chercheurs de l’Institut  Max Planck – article invoqué par les deux « parties » –, pour conclure « les auteurs disent donc exactement le contraire de ce que leur fait dire M. Gervais » . Comment est-ce possible ?!

Et enfin, qui a raison ? Et là, ce n’est plus une discussion de spécialistes (!), mais d’éléments purement factuels :  F. Gervais qui prétend avoir réfléchi à cette question à la demande du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) — ce que souligne complaisamment l’éditeur en quatrième de couverture en y mentionnant que l’auteur a été « choisi comme rapporteur critique par le GIEC » —,  ou bien F. M. Bréon qui affirme que « le GIEC n’a jamais invité M. Gervais à faire partie des relecteurs critiques puisque ceux-ci se déclarent volontairement ». On aimerait demander à l’éditeur, comme à tout journaliste ou responsable de presse, s’il a pris soin de vérifier l’information. « Les mots sont des menteurs » écrivait Victor Hugo : seulement les mots ?

Une brève recherche sur le Web permet d’ailleurs de découvrir que la controverse ne s’est pas limitée aux colonnes du Monde : on peut trouver une multitude d’avis, les uns enthousiastes sur l’ouvrage, les autres dénonçant une authentique manipulation systématique de données expérimentales conduisant à une succession de contre-vérités flagrantes.

Que peut retenir le lecteur de cette virulente controverse publique ? D’abord un profond sentiment de malaise devant la confrontation de deux personnes se revendiquant toutes deux de la science mais qui, chacune affirmant s’appuyer sur des données disponibles dans la littérature, parviennent à tirer des conclusions diamétralement opposées.

Ce n’est certes pas la première fois : le passé récent regorge d’exemples où le sensationnel, parfois complice du profit à tout prix,  a imposé sa loi et a conduit à une surenchère médiatique évanouie aussi vite que la mousse était montée. Et à chaque fois, qu’y gagne donc la nécessaire information du grand public sur des questions qui nous concernent tous ? Rien évidemment. Dans tout cela, la grande perdante est la crédibilité de la science dont toute altération, délibérée ou non, est un crime contre l’intelligence : constatant un désaccord entre deux « experts », la tentation est grande de les renvoyer dos à dos, se précipitant ainsi dans la voie d’une négation de la connaissance dont l’ultime perversion s’appelle l’obscurantisme.